LA GUERRE ET LES FEMMES
Il y a,dansrAlman?ich Hachette pour 1902, une pag^e curieuse. Elle nous renseigne sur les Princesses, chefs de régiment, et nous en montre quelques-unes sous le costume et avec les insignes de leur grade. Nous y voyons, par exemple, que la princesse Clémentine de Saxe-Cobourg est colonelle d'un régiment d'infanterie bulgare et que la reine douairière d'Italie commande un bataillon de chasseurs hessois. Malgré qu'elle en porte la tunique, son aspect n'a rien de particulièrement guerrier, non plus que celui de l'impératrice Augusta-Victoria d'Allemagne. De l'uniforme de ses cuirassiers blancs, elle s'est composé une toilette élégante sous le tricorne emplumé qui la coiffe.
Il n'en est pas ainsi pour la princesse Victoria de Schaumbourg-Lippe et pour la princesse de Saxe-Meiningen. Ces deux sœurs de l'empereur Guillaume II ont sur leurs portraits une tournure martiale qui doit plaire à leur illustre frère. Si la princesse Charlotte de Saxe a bon air sous son casque à plumes retombantes, la prijicesse Victoria
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de Schaumbourg a dans sa tenue jo ne sais quoi de plus militaire. Le ceinturon boucle sa taille. ElU" reg^arde fixement devant elle, comme dans le rani; sous la visière du casque à pointe. Il ne lui manqu' que le fusil ou le sabre.
C'est surlagarde du sien que la princesse Marie di Roumanie appuie fièrement ses mains qui sortent de manches galonnées. Elle est vêtue du dolman à brandebourgs de son régiment de hussards; mais je ne pense pas que cette jolie colonelle ail jamais songé à tirer la lame du fourreau et à conduire lu charge, pas plus qu'aucune des royales personnes qui portent comme elle l'atour guerrier. Tout cela est heureusement honorifique, fait pour le terrain de revue et non pour le champ de bataille. C'est un jeu où elles s'amusent au bruit des tambours et aux sonneries des clairons, mais elles ne connaîtront jamais l'odeur de la poudre et le sifflement des balles, car, malgré l'uniforme qui les militarise si pittoresquement, elles sont femmes et, comme femmes, doivent avoir horreur du sang versé, même pour une cause juste. C'est alors qu'on les verrait, toutes ces belliqueuses, dépouiller un costume qui ne leur siérait plus, et il n'y en aurait pas une qui ne préférât aux attributs dont elles s'étaient imprudemment parées, le seul insigne qui convienne à une femme, quand le canon tonne et que le sang coule, le brassard consolateur de la Croix-Rouge.
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Il n'en fut point toujours ainsi. L'histoire ne manque pas de princesses ayant aimé la guerre, sinon pour elle-même, du moins pour ses résultats de gloire et de conquêtes. Elles y voyaient une des conséquences naturelles de la politique et de l'art de gouverner, et elles en acceptaient le spectacle comme une nécessité d'où il y avait à tirer, en somme, plus d'honneur que de regret. Si ce point de vue existe encore, peut-être, chez les souveraines d'aujourd'hui, les femmes ne pensent plus de même. Le temps est loin où la rumeur des combats plaisait à leurs oreilles et où plus d'une ne dédaigna pas de tirer l'épée. Je ne compte pas parmi elles une Jeanne Hachette et une Jeanne d'Arc, que des circonstances particulières conduisirent l'une à la tête des armées du royaume, l'autre au mur de sa ville assiégée, ni les légendaires Amazones de l'antiquité, mais je parle de celles dont l'attrait des batailles tenta l'humeur farouche et vaillante.
La liste serait assez longue à dresser du bataillon des femmes capitaines. J'en citerai seulement, pour l'exemple, cette singulière Catalina de Erauso, dont nous avons les mémoires authentiques, que traduisit magistralement José-Maria de Heredia. Nous y lisons, de la bouche même de l'héroïne espagnole, comment, de nonne, elle devint
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soldat, j)rit l'habit masculin, s'embarqua pour Icn Grandes Indes, y guerroya de lonjçues années, conquit à la pointe de Vépée le j^radc (ralferez, tua de sa main beaucoup de gens et mourut, on ne sait trop où ni comment, après avoir mené la dure vie des armes. Elle vivait encore en iG45, car, à cette époque, Fray Nicolas de Uentira, de l'Ordre dr^ Capucins, la rencontra à la Vera-Cruz, d'où cill'accompaarna à Mexico.La Nonne Alferez était alors, au dire du révérend, â^ée de cinquante ans environ, «bien bAtie, bien en chair, de visag»' '■ "^"•'•, avec quelques poils de moustache ».
Ce fut presque une contemporaine de l'aventurière espagnole que cette princesse française, sur qui M""** Arvède Barine a publié une élude excellente, cette Grande Mademoiselle, dont la jeunesse turbulente fut d'un temps où la j;»iierrc n'effrayait pas les femmes. La Fronde fut riche en héroïnes et celle-là y figura à côté des Longueville eldesMontbazon.il aurait fallu, pour rester à l'écart de ce mouvement d'ambitions et d'intrigues, que I Grande Mademoiselle fût ce qu'elle n'était pas. Or, elle avait dans l'esprit je ne sais quoi de hardi et de viril. Quand elle naquit, le 29 mai 1629, Louis XIII n'avait pas d'héritier de sa couronne. L'enfant qu'attendait Gaston d'Orléans, frère du Roi, pouvait être Roi un jour. Ce fut une fdie, mais ell garda en elle quelque chose du garçon qu'il lui manqua d'être. Elle le prouva par la suite.
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Il faut lire dans le livre de M'^^Arvède Barine le récit de la jeunesse de la Grande Mademoiselle et des influences qui la formèrent, et d'où elle sortit, à la fois romanesque et hautaine, avec celte curieuse circonstance que, jeune, elle fut plus politique que sentimentale. Celle qui devait plus tard, par amour, épouser en Lauzun un cadet de Gascogne eut d'abord de plus hauts projets. Toute alliance moindre que royale ou souveraine lui semblait indigne d'elle. Il ne fallait pas moins qu'un trône pour asseoir une personne de son importance. Ainsi considérable à ses propres yeux, elle ne négligeait rien de ce qui pouvait la rendre telle à ceux des autres. Le temps se chargea de lui fournir des occasions où elle pût montrer ce qu'elle prétendait être, c'est-à-dire quelqu'un d'admirable non seulement par sa naissance, mais encore par son génie.
Le sien, il faut le dire, était singulièrement médiocre. Le cardinal Mazarin la traitait de « brouillonne » et il avait raison. Sa vanité ne pouvait que la conduire à des aventures dangereuses.il est vrai que, pour se gouverner sagement dans une époque de troubles comme celle-là, il eût fallu une sagesse bien au-dessus de l'ordinaire. La Grande Mademoiselle prit donc part à la folie commune. D'ail-
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leurs, elle s'y comporla sans bassesse et même noblement. Elle avait l'âme généreuse et l'oreille attentive au bruit de sa gloire. Elle l'écoutait dans l'acclamation populaire et la voulut appuyer de la voix du canon.
La première expédition militaire de Mademoiselle fut presque pacifique. Orléans, menacé à la foipar les troupes royales et par celles du prince de Coudé, Mademoiselle, au défaut de son père, alla au secours de la ville. Elle partit pour celle chevauchée, « en habit gris tout couvert d'or». Les Frondeurs la reçurent en chef d'armée. Elle monta à cheval et prit le commandemenl. Elle présida \c conseil de guerre.
A Orléans, elle trouva les portes fermées. On voulait d'elle, mais non des troupes qui l'accompagnaient. Elle entra seule. On lui fit fôte. A son retour à Paris, elle fut reçue en triomphe. Son parti l'accabla de louanges. Gondé dit d'une marche ordonnée par elle que Gustave-Adolphe n'eût pas fait mieux.
Elle fut reconnaissante à Gondé de celle llalleiie et, quelques jours après, lui sauva la vie. Attaqué dans le faubourg Saint-Antoine par l'armée royale, il était perdu. Cette fois, Mademoiselle paya bravement de sa personne. Elle arracha aux gens de l'Hôtel de Ville l'ordre d'ouvrir les portes aux débris de la Fronde et fit tirer pour eux le canon de la Bastille. Ce jour-là, elle vit le sang couler. En se
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rendant au faubourg, elle rencontra un cavalier en pourpoint blanc, aveuglé par une horrible blessure et que deux cavaliers, saignants aussi, menaient par la main. C'était La Rochefoucauld. Elle vit Condé, poussiéreux et sanglant, sa cuirasse pleine de coups et tout fumant du combat.
Ce combat du faubourg Saint-Antoine fut la grande journée militaire de la Grande Mademoiselle. Le lendemain en fut dur. La Fronde agonisait, et avec elle tombait cette sorte de fièvre qui avait transporté notre princesse. L'accès fini, elle prit peur. En vain, elle avait pensé un instant à lever une armée à ses frais et à tenir la campagne. Il fallut se mettre à l'abri. Elle quitta Paris furtivement.Elle se croyait poursuivie et sur le point d'être arrêtée. La frayeur la talonna. Elle ne respira que dans son château de Saint-Fargeau.On y arriva vers les deux heures du matin : « On mit pied à terre, dit-elle dans ses Mémoires, le pont étant rompu. J'entrai dans une vieille maison où il n'y avait ni portes ni fenêtres et de l'herbe jusqu'aux genoux dans la cour. La peur, l'horreur et le chagrin me saisirent à tel point que je me mis à pleurer. »
Ne lui en voulons point de cette faiblesse. Ces larmes adoucissent sa figure d'héroïne vaine et pompeuse. Elle crut bien faire et s'acquérir de la
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gloire et, pour la jug^er, il faut rentrer dans 1( idées <le son temps, qui ne sont plus celles du ncilrr. Le rôle des femmes de guerre est terminé. Aus^^ éprouvé-je quelque peine à voir des princesses d'au jourd'hui se parer de l'habit militaire. Cela me semble anachronique. C'est aux hommes qu'il faiil laisser l'uniforme et c'est à eux seuls que demcur.le droit de le porter, parce qu'il n'est pas sur eu . l'indice d'un goût, mais qu'il est l'insigne d'un devoir.
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