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SOUVENIRS DES ILES

Juin 1902.

J'ai chez moi un petit portrait que j'aime beaucoup.Pour nous g-arder le souvenir du digne homme qu'il représente et qui fut quelque arrière-grandoncle, officier dans un régiment de l'ancienne France, on n'eut recours ni aux pinceaux déliés ni aux fines couleurs. Un peu d'encre noire et de papier blanc ont suffi à l'artiste inconnu, naïf et habile à la fois, pour tracer une figure exacte et délicatement vivante. C'est, en effet, un de ces portraits en silhouette ou, pour mieux dire, à la silhouette, comme on s'amusa à en faire au dix-huitième siècle. La mode était alors à ces petites effigies de lanterne magique qui sont comme l'ombre du modèle, et celle-là est singulièrement expressive. Le profil du personnage se découpe avec une netteté et une vérité particulières. On distingue les traits du visage qu'encadre une perruque dont la queue, nouée d'un ruban, semble ornée d'un petit papillon obscur. Rien ne manque, ni le jabot en toile d'araignée, ni la den-

telle des manchettes. L'habit est militaire. Petit bonhomme debout dans son carré de papier, bien campé sur ses bons souliers à boucles, le mollet tendu, une main tenant un tricorne emplumé, l'autre appuyée au pommeau d'une canne à gland, il est là, comme jadis et pour toujours, élégant et coquet, grave et noir.

J'aime beaucoup cette silhouette à la française, et son profil à l'encre m'a souvent fait rêver. Je sais à peu près ce que fut, de son vivant, celui qu'elle représente. Capitaine dans un réginient du Roi, sa compagnie tint longtemps garnison aux Iles, à Saint-Domingue ou à la Martinique. J'en trouvais à ce portrait un sens particulier, et il me semblait que cette noire figurine convenait parfaitement à quelqu'un qui avait vécu chez les nègres. J'y voyais comme une sorte de brevet colonial, ci cette idée plaisante nie divertissait infiniment; mais aujourd'hui, j'éprouve à regarder ce dessin une impression toute nouvelle et mélancolique, et il me semble maintenant funéraire et tracé là avec de la cendre.

L'île lointaine où ce petit personnage d'autrefois se promena, la canne à la main, l'épée au côté el le tricorne en tête, et qu'il foula du pas tranquille de ses bons souliers à boucles dans les rues de Saint-Pierre ou de Fort-de-France, qui s'appelait alors Fort-Royal, n'est plus qu'un lieu de ruine et de mort, une terre de panique et de désolation où

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