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des ruisseaux de lave et de boue ardente coulent d'un cratère incandescent, sous un ciel voilé de fumée et dans un air empesté de soufre et de cadavres.
Et qui sait si un jour ne viendra point où, abandonnée de ses habitants, il n'y restera pas pour seule forme humaine la statue de bronze qui dresse dans la avane de Fort-de-France sa grâce mélancolique, car l'unique statue, je crois bien, qui ait jamais été érigée sur ce sol lointain est celle d'une femme, et d'une femme dont la destinée merveilleuse et singulière dut faire rêver souvent les petites créoles de la Martinique qui, hier encore, se promenaient sans souci autour du socle où se montre l'image impériale et romanesque de Joséphine de Beauharnais.
Ce fut en effet à la Martinique, au lieu appelé les Trois-lslets, que naquit, le 23 juin 1763, de Joseph- Gaspard Tascher de La fagerie et de Rose-Glaire des Vergers de Sonnois, l'enfant qui devait être un jour Impératrice des Français. M. de la Pagerie n'était pas riche. Une sucrerie en mauvais état, quinze à vingt nègres, des dettes et une pension de la Gour, de quatre cent cinquante livres. On vivait petitement, dans la flânerie et la paresse de l'existence créole, mais facilement à cause de la beauté du climat, parmi les fleurs, les oiseaux et les plantes d'une nature abondante et heureuse. L'enfant grandit,et la jeune fille qu'elle devint n'é-
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tait pas belle. Elle avait le corps lourd, la fiî^ure large, la taille épaisse. Elle dansait mal, chantait médiocrement en s'accompaçnanl sur la )i;:uilare. Ce fut celle-là, pourtant, que la fortune vint prendre par la main an bout du monde, pour la mener au sommet d'une des plus élran^'cg aventures qui aient été vécues. Il est vrai que sa montée no fut pas brusque et éclatante, mais bien au contraire par des voies détournées et curieusement tracées. Je ne veux point rapporter ici les circonstances et les événements de cette vie surprenante dont le roman finit en de l'histoire et dont une série de hasards fut l'enchaînement à la fois extraordinaire et naturel.
Ne semblait-elle pas destinée, cette jeune créole, à vivre et à mourir dans l'Antille natale, et ne futce point déjà un coup inespéré du sort qu'une intrig^ue de famille l'eût conduite en France pour y épouser le jeune Alexandre de Beauharnais, souslieutenant à la première compagnie de mousquetaires ? Mais quelle distance à parcourir entre le sous lieutenantBeauharnaisetlegénéral Bonaparte! Que d'événements entre le i3 décembre 1779, date de son mariage, et le mois de vendémaire an II, où elle rencontra pour la première fois celui qui devait placer sur ses épaules de femme le manteau semé d'abeilles d'or et mettre sur son front la couronne impériale, parce que, comme il le lui avait écrit dans une lettre qu'on a conservée, elle exerçait
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sur lui « un étrange pouvoir ». Car elle était belle alors, d'une beauté que lui avait donnée la vie, d'une grâce qui était née en elle et qui s'était affirmée par les malheurs, par les angoisses, par l'amour,par la mort même qu'elle avait entrevue aux heures sombres de la Terreur et quelle craignait, parce qu'elle ne lui avait pas reconnu la figure vraie de son destin.
Si Joséphine de Beauharnais a trouvé son biographe en M. Frédéric Masson, dont je relisais, en écrivant ces pages, le livre si fortement documenté et si complet, elle avait rencontré son peintre en Pierre-Paul Prud'hon. Ce Prud'hon, qui fut un grand artiste, semblait prédestiné à sentir ce qu'on pourrait appeler la grâce joséphinienne,faitede souplesse, d'élégance et de langueur. Comment n'aurait-il pas rendu ce visage charmant et délicatementétrange, et qui était ce que la beauté mêmeavait pour lui déplus séduisant! Au besoin, il en aurait inventé les lignes. Prud'hon est le peintre du sourire joséphinien. Il y a, entre l'artiste et le modèle, une sorte d'entente mystérieuse. L'art de Prud'hon semblait fait pour Joséphine. De même, le dessin puissant et robuste, la couleur grave et solide d'un David semblent convenir au profil napoléonien.
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J'ai voulu revoir, au musée du Louvre, l'admirable portrait que Prud'hon a peint de celle qui fut, si l'on peut dire, en quelque sorte, sa Joconde impériale. Elle est là, dans tout son charme de mélancolie et de paresse. Sous la longue robe de tulle pailleté d'or, que rehausse l'écharpe rouge, le corps est souple et flexible. Le visage fin, pâle et délicat, sous les boucles de cheveux, sourit d'un sourire lointain, indifférent et tendrement triste. Le bras accoudé soutient la tôle lasse. Elle est distraite. Elle écoute un frisson de verdure et un bruit d'eau. A quoi pense-t-elle? peut-étreà l'Ile chaude et parfumée, au miliei des mers, à cette Martinique où elle est née,oùelle est retournée une seule fois pour n'y plus revenir. Certes, Joséphine conserva le souvenir de son pays natal. Elle aima à s'entourer d'objets qui le lui rappelaient. Elle aimait les coraux éclatants et les volières remplies d'"*'^'';»'tv exotiques.
Quand, en 1796, elle loue l'hôtel de la rue Ciiantereine, et qu'elle s'occupe de rafraîchir son mobilier, nous savons que, parmi les meubles divers qui le composent, elle possède un secrétaire et une table à écrire en bois de noyer de la Guadeloupe. Plus lard, elle s'intéressera à ceux qui ont soigné son enfance. C'est ainsi qu'une vieille mulâtresse, qui l'a nourrie, sera affranchie par ordre de l'Empereur et touchera une pension annuelle de 5oo francs.
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Peut-être, à certains moments, oubliera-t-elle son origine ? Je doute, en effet, qu'elle s'en souvienne dans la toile de David, qui la représente aux côtés de l'Empereur, le jour du Sacre. Une pompe inouïe l'environne. Le bourdon gronde, l'encens fume. Elle est perdue dans l'apothéose de l'homme qui l'a aimée, mais il veat qu'elle en ait sa part, et pendant que le canon tonne, que les cloches sonnent à volées, et que les acclamations éclatent, il lui murmure à l'oreille avec un sourire: « Eh bien, petite créole, êtes-vous contente ? » Et je pensais à cela dans cette même salle du Louvre, devant le vaste tableau de David, immobile et vivant, et en évoquant l'étrange destinée de cette fille des îles, dont la lointaine statue de bronze, dans la savane de Fort-de-France, sera peut-être un jour seule gardienne d'un rocher plus désert que celui où mourut l'homme extraordinaire par qui elle devint impératrice et reine, à cause de ce sourire charmant dont Prud'hon nous a conservé la ligne indécise, la courbe incertaine et la grâce insinuante et fatiguée.