‹ Sujets et paysagesChapitre 25 sur 37 · ROMANTIQUES I · texte numérisé non relu

ROMANTIQUES I

de Porlia, précédée des trois coffrets scellés, l'un d'or, l'autre d'argent, l'autre de plomb, c'est celuilà qu'il aurait, comme le jeune Bassanio, touché de sa baguette, et le portrait qu'il y eût trouvé eût été non point l'image de la Muse bruyante qu'applaudit le succès et qu'escorte l'acclamation, mais celle de la Muse silencieuse et grave qui, selon le vers du poète :

Marche à travers les champs, une fleur à la main.

Ce «jn'il y eut Ue iiui-) >iiiijiilier dans le centenaire de Victor Hugo, célébré à la fin du mois de février 1902, c'est qu'il y manqua Victor Hugo, llicn n'eût paru plus naturel que de l'y voir assister vivant. Hugo « à cent ans » n'eût point étonné. Il était de la race des gens qui vivent leur siècle et c'était, si l'on peut dire,rintention de la nature qu Hugo vécût le sien.

Quoi qu'il fût né, comme il la dit lui-même quelque part, « sans couleur et sans voix », Hug" était de corps vivace et sain, et les forces lui vinrent avec la vie. La vieillesse même, qui d'ordinaire détruit, lui fut longtemps inoffensive. Elle paracheva en lui l'homme. A quarante ans, Hugo était robuste; à cinquante, il donne dans ses portraits l'idée d'-une vigueur ramassée et durable; à soixante, il apparaît plus solide encore avec sa barbe blanche et sa chevelure épaisse et courte; à soixante-dix ans, il a je ne sais quoi d'éternel; à quatre-vingts, il eut de la peine à mourir.

Quelqu'un qui l'a vu sur son lit de mort nous a

raconté qu'il avait Tair d'avoir été emporté par surprise, déraciné comme par un « coup de vent ». Le mot est beau — il est de M'"^ Judith Gautier — et il semble juste.

Pourquoi n'aurait-il pas duré davantage et presque indéfiniment, ce vieillard étonnant et magnifique qui, après tant d'œuvres, gardait encore quinze volumes en portefeuille, qui étaient comme l'épargne de son génie, et dont la publication posthume fit de lui une sorte d'auteur d'outre-tombe et de confrère de l'au-delà, qui continuait, du fond des ombres, à la fois invisible et présent, son mystérieux métier de gloire. Victor Hugo était plutôt disparu que mort ; aussi cela nous eût-il paru tout simple qu'il revînt parmi nous, et nous fûmes presque surpris qu'il ne fût plus là, pour être le témoin des fêtes dont on honora le souvenir de sa naissance séculaire.

Certes la présence du maître eût donné à ces cérémonies un élan et une chaleur qu'elles n'eurent pas. J'imagine que M. Hanotaux, qui porta la parole au nom de l'Académie, ne parla pas avec l'émotion qu'il eût ressentie à être écouté d'un tel auditeur. Messieurs de la Comédie -Française eussent mis à jouer les Biir graves un feu particulier, s'ils avaient su, au fond d'une loge, glorieux, centenaire et attentif, le vieillard illustre qui eût si bien pu être vivant qu'on s'étonne un peu qu'il ne soit qu'immortel.

Le Victor Hug^o des dernières années est en effet une fig^ure singulièrement présente et familière, même à ceux qui ne l'ont pas réellement connu. Les visiteurs du salon de la rue deClichy et de l'hùtel de l'avenue d'Eylau sont encore nombreux aujourd'hui, et les souvenirs qu'ils ont gardés du maître concordent assez exactement. Deux traits principaux les frappèrent : son orgueil démesuré et sa charmante politesse. L'une faisait passer l'autre et elle aidait à corriger les disparates, car la compagnie était fort mêlée chez Victor Hugo, Populaire, sa popularité lui valait des admirations bien diverses. Il les acceptait toutes. Dom Pedro, empereur du Brésil, y rencontrait le cocher Moorc. Cet automédon n'était pas le seul poète que fréquentât Victor Hugo. Leconte de Lisle s'y montrait assidu et, avec lui, les Parnassiens. C'était la garde d'honneur.

Les Parnassiens furent, si l'on peut dire, des romantiques raisonnables, et leur place était là. C'est sur l'enclume du grand forgeron du vers français que tous aiguisèrent leur outil poétique : Leconte de Lisle, sa hache coupante ; Théodore de Banville, le fer de ses flèches; José-Maria de Heredia n'y affina-t-il pas la dague sûre qu'il plantait au cœur du sonnet? Sully Prud'homme y amincit

la pointe du fuseau avec lequel il fila ses vers, et François Goppée l'aiguille diligente avec laquelle il broda ses Intimités. Catulle Mendès y repassa les ciseaux adroits dont il découpait ses images. Tous étaient les tributaires directs du grand devancier. Aussi le Parnasse vécut-il en bonne intelligence avec l'Olympe, dont Hugo était à lui seul tous les dieux.

Certes, ce Hugo triomphal et vieilli, tel qu'il apparut aux poètes du Parnasse et qu'ils en conservèrent le souvenir, est grandiose et magnifique. C'est le génie terminant sa longue journée dans l'apothéose de sa gloire et la suprématie de sa renommée; mais il en est un autre, antérieur, qui m'intéresse peut-être davantage, le Hugo actif, subtil et avisé, attentif à toutes les formes de la pensée contemporaine et prêt à se les assimiler pour en tirer la substance de son verbe inépuisable et capable d'exprimer tout. C'est, en effet, cette faculté d'expression qui fut peut-être le trait foncier du génie de Hugo. Il était l'interprète, l' « écho sonore », comme il l'a dit lui-même et cela, non seulement par nature, mais aussi par volonté. Nul plus que lui, si l'on peut dire, ne s'appropria son temps. Il fut une espèce de ruche d'idées, emplie de tous les miels et dont le bourdonnement était sa voix. On peut dire de Hugo qu'il s'est nourri de son siècle. Il fut une sorte de parasite gigantesque. Il confisqua tout à son profit, mais il en fit quelque chose

de particulier, de personnel el d'unique parce qu'il était un grand poète. Et, si les l^arnassiens lui durent plus qu'ils ne lui servirent, c'est qu'ils vinrent à un moment tardif où l'habile Mercure que fut Hugo était devenu un Jupiter perdu en ses propres nuées et '-■'••'^rpt <!•* ^<>n tornierre.

Victor Hugo rêva certainement de continuer après sa mort la tyrannie littéraire qu'il exerçait de son vivant. La réserve d'œuvres qu'il gardait, pour être publiées après lui, en est la preuve. L'effet en fut moindre qu'on n'eût pu croire. Sauf l'admirable Fin de Satan, elles n'ajoutent pas beaucoup à sa gloire, sinon que les merveilleuses Choses vues révélèrent l'homme perspicace qu'il était ou plutôt qu'il avait été au temps où il se pourvoyait de tout pour faire de tout la matière universelle de son œuvre. Au moment où Victor Hugo mourut, vers 1886, commençaient à se montrer en littératui ce que j'appellerais des « choses à voir ». Des idées nouvelles circulaient^ sourdes encore, mais déjà vivaces, et qui, avant de se réaliser, cherchaient à se définir. Les jeunes gens d'alors en étaient à une double lassitude : d'un côté, le bruyant et boueux triomphe du Naturalisme; de l'autre, la sévère et rigide technique des Parnassiens. Ils

LUI ET NOUS ?.o3

sentaient une œuvre à entreprendre, et qui était considérable et difficile.

11 fallait désembourber la prose et revivifier la poésie.

Les adversaires du mouvement étaient les Naturalistes et les Parnassiens, qui partageaient une même erreur, celle de croire que, de part et d'autre, ils avaient établi un art définitif. Or, aux procédés plastiques du Parnasse, les nouveaux venus opposaient des procédés musicaux, et aux procédés descriptifs du Naturalisme, ils voulaient substituer une interprétation idéaliste de la vie. Il fallait restituer l'idée au roman et le symbole au poème. Peu à peu, ces désirs prirent corps. L'état d'esprit qu'on a appelé un peu confusément le Symbolisme était créé.

Les changements d'orientation littéraire ne vont pas sans polémiques. Il y en eut, pendant une dizaine d'années, de violentes. Ce fut le conflit inévitable du passé et de l'avenir dans le présent. Hug-o joua un rôle dans cette affaire ou, plutôt, on le lui fit jouer. Il y servit de massue. On dressa son œuvre comme un obstacle à toutes les tentatives de nouveautés et on en tira contre les novateurs un double argument. Selon certains, tout ce qu'ils tentaient se trouvait déjà d'avance dans Hugo ; s'ils

essayaient quelque chose qui n \ mi jtii>, ces innovations étaient déclarées déraisonnables et dangereuses. Hugo était le bout du monde : au delà, les ténèbres. Celte tactique irritante eut pour résultat de créer dans la jeunesse d'alors une certaine mauvaise humeur contre le grand poète. Au parti pris, on répondit par le parti pris, ce qui est toujours fâcheux, mais ce qui se trouvait nécessaire. Il fallait écarter ce fantôme redoutable dont la lourde gloire voilait comme une nuée opaque l'accès des mers interdites et passer outre à cet Adamastor, quittes, une fois l'épouvantail dissipé, à demander pardon à la grande ombre paternelle.

Tout cela, d'ailleurs, n'eut qu'un temps et les choses se remirent au point d'elles-mêmes, le jour où l'on convint que la poésie ne s'arrête pas et qu'elle évolue continuellement et librement, que, si grand et si génial que soit un homme, il ne la contient pas tout entière et ne peut, au plus, que la détenir momentanément. La poésie, en effet, si elle est une et éternelle en son essence, est variable en ses formes et indéfiniment changeante. De même que les Parnassiens eurent raison à leur heure, la Symbolisme n'eut pas tort à la sienne. Aussi Hugo n'a-t-il plus aucun des ennemis temporaires qu'on lui avait faits. Son œuvre charme, étonne, ravit instruit, mais n'opprime plus. Elle n'est plus un argument ni une arme contre personne. Elle est à tous. Elle ne compromet plus l'existence de la poé-»

sie et laisse au contraire les poètes vivre à son ombre. Aussi ont-ils fêté avec joie le grand centenaire. Allons donc à Lui, puisqu'il nous permet d'être Nous. Du reste, la querelle ne fut que momentanée. Hugo même, jusqu'à un certain point, resta en dehors de l'escarmouche. Si nous ne voulûmes pas reconnaître ce qu'on voulait qu'il fût, nous n'allâmes pas jusqu'à méconnaître ce qu'il était, et comme quelqu'un d'alors le disait de lui, familièrement et plaisamment : « Le bonhomme a du bon. »

LE SAULE ET LE LxVLlUER Février igo6.

Si l'heure semble Lieu choisie pour tMever un monument à Alfred de Musset, la saison peut paraître moins propice à l'inaugurer... N'eût-il pas été préférable d'attendre quelque belle journée de printemps pour cette cérémonie? Il y eût fallu un clair soleil d'avril ou de mai qui caressât de ses tièdes rayons le visage de marbre du poète charmant et toujours jeune à qui l'on rend enfin un hommage mérité et attendu. Alfred de Musset ne compte guère actuellement que des admirateurs. Sa gloire est plus vivante et plus fraîche que jamais. Un solide laurier môle ses rameaux à ceux du saule mélancolique que le poète voulut comme emblème à sa destinée et dont le feuillage s'est paré d'une verdure nouvelle.

Je ne veux pas dire parla que l'auteur des Nuits ait jamais été oublié. La fortune littéraire lui a été constante. Enfant précoce et merveilleux du Romantisme, il en demeura un des poètes les plus lus. Si son œuvre n'eut pas la popularité grandiose de celle d'un Hugo ou d'un Lamartine, elle a joui pour-

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