‹ Sujets et paysagesChapitre 31 sur 37 · TAINE ROMANCIER · texte numérisé non relu

TAINE ROMANCIER

Dans un magistral et vivant portrait de Guizot, paru au Gaulois, M. Albert Sorel attirait l'attention du public sur la correspondance de M. 'l'aine. Elles sont en effet très intéressantes, ces lettres du célèbre historien des Origines de la France contemporaine, non seuletnent par ce qu'elles contiennent, mais aussi par la manière dont elles sorjt présentées et qui pourrait servir de modèle aux publications du môme genre.

Elles ont d'ordinaire je ne sais quoi de déplaisant et ne semblent souvent guère faites pour honorer une mémoire illustre. La postérité est volontiers indiscrète. Il y a certains détails de la vie d'un homme môme public où le public n'a aucun droit d'être introduit. Les documents de celte espèce pourraient être fournis tout au plus à un biographe capable d'en faire un usage délicat et judicieux, mais il n'est pas sans danger de les livrer au commentaire du premier venu.

Si certaines correspondances évitent ce défaut, elles en ont parfois un autre. L'admiration ne va

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pas toujours sans quelque fétichisme, et l'on a alors de ces recueils qui ne nous font pas grâce du moindre biilet. Elles compensent leur réserve en un sens par une indiscrétion d'une autre sorte, car c'en est une que d'abuser de notre intérêt à Teg-ard de tel personnage notoire. Que nous importe, après tout, la façon dont il acceptait ou refusait une invitation à dîner ou dont il s'excusait d'un rendez-vous ? Il ne faut pas porter trop loin la vénération épistolaire.

Dans la correspondance de Taine, par contre, je ne vois rien d'inutile ni rien de choquant. On en a supprimé tout ce qui devait être supprimé, je veux dire par là tout ce qui avait un caractère strictement intime, et on en a conservé tout ce qui pouvait aider à faire connaître ce grand et noble esprit. J'ajouterai que pour ceux qui, dans l'écrivain, cherchent l'homme, ces lettres sont également précieuses. Elles permettent de l'approcher familièrement. Elles donnent à ceux qui n'ont pas fréquenté M. Taine l'impression d'une rencontre imaginaire. Il semble qu'on le voie vivre et qu'on l'entende parler, car c'est, en effet, ce qu'elles contiennent de parole qui fait le charme des lettres. Toute lettre est un fragment de conversation. Elle en a presque toujours le tour aisé, l'accent vrai. Une lettre se lit moins qu'elle ne s'écoute. Par elle, la voix de ceux qui sont loin, la voix de ceux qui ne sont plus nous parvient à l'oreille.

Les lettres de 'laine ne sont pas seulement vivantes, elles sont pleines de pensées inji^énicuses et fortes, d'aperçus éloquents et profonds. Elles sont aussi instructives. Groupées avec niélliode, chaque groupe précédé d'une nolice subslanlielle sur les circonstances où elles furent écrites, elles forment une biographie très complète et qui est en môme temps une autobiographie plus sincère et désintéressée que celles que nous lisons d'ordinaire, puisqu'elle est, ])ar sa nature, dé[)ourvue de ces précautions que l'on prend volontiers quand on se présente soi-raômc à la postérité.

Ce second Volume de la correspondance de Taine comprend les lettres écrites de i853 à 1870. En i853, Taine a déjà dépassé sa période de formation. Les apprentissages de sa jeunesse sont terminés. Il est en possession de lui-même. Il est muni de connaissances vastes et solides. Il peut choisir maintenant où se portera son effort. L'heure de produire est venue. Il a débuté par son étude sur les fables de La Fontaine, qui fut sa thèse de doctorat. Une dernière fois, il se soumet aux habitudes scolaires et accepte un sujet imposé. L'Académie a mis au concours un essai sur Tite-Live. Taine prend la plume. C'est le véritable commencement de sa vie littéraire. Seize ans après, il avait

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écrit ses Philosop/ics classiques, ses Voyages aux Pyrénées et en Italie, les cinq volumes de la Littérature anglaise, ses Notes sur Paris, ses Etudes sur l'Art, son traité de V Intelligence et les nombreux articles qui composent les Essais de critique et d'histoire.

Il semble que, pour mener à bien une œuvre aussi considérable, un homme ait besoin de tout son temps et de toutes ses forces. Le présent volume de la correspondance nous renseigne sur les conditions dans lesquelles Taine accomplit ce labeur énorme. Taine n'était pas riche et dut donner des leçons pour vivre, leçons, il nous le dit, trouvées difficilement et qui lui causaient une perte de temps et une fatig-ue de corps et auxquelles succédèrent ensuite un poste d'examinateur à l'école de Saint-Gyr et enfin une chaire de professeur à l'école des Beaux-Arts. Certes, Taine n'est pas le seul écrivain qui dut faire une part aux nécessités de la vie. D'autres que lui ont trouvé le moyen de sauvegarder leur travail personnel au milieu des difficultés de l'existence. On sait à travers quelles péripéties a été écrite la Comédie humaine et où Balzac prenait les loisirs de son oeuvre gigantesque, mais l'effort qu'a donné un Taine n'en est pas moins étonnant si l'on songe que, de i855 à 1868, l'état de sa santé fut, en outre, presque toujours précaire. Par instants, le mal s'aggravait et c^était le repos forcé, l'impossibilité de travailler

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venue d'un excès de travail, loules les misères de ce qu'on appelle aujourd'hui la neurasthénie.

Ses lettres nous montrent avec quelle patience et quel courage Tainc supportait ses maux. Nous y voyons à découvert sa hauteur d'Ame. Nous y voyons aussi son admirable force d'esprit. Nous savons mieux, maintenant, que tant de beaux livres, d'une construction si solide, d'une logique si puissante, d'une pensée si substantielle et qui ont l'air d'avoir été composes par un homme maître de son temps et de ses nerfs furent l'œuvre de quelqu'un qui eut non seulement à satisfaire à des occupations étrangères, mais aussi à lutter contre la maladie et la souffrance.

Oui s'en douterait? Jamais une page accusé-telle de la lassitude et de la hâte? Quoi de plus sain que le style de Taine, ce style mouvementé, abondant, robuste, où l'idée trouve à chaque fois l'image qui la vivifie et le rythme qui la porte; ce style qui a mérité au philosophe, au critique, à l'historien, l'admiration des artistes, car il y a un artiste en Taine. C'est ce sens artistique, qui s'ajoute en lui aux dons les plus complets de l'inlelligence, qui lui a valu sa situation exceptionnelle. Taine n'est pas seulement un écrivain qui traite des sujets de métaphysique, d'histoire ou de morale, c'est un écrivain qui sait écrire, c'est un styliste.

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Il y a, à ce propos, un passage bien curieux dans une de ces lettres. Celle-ci n'est adressée ni à M. Guizot, ni à M. de Suckau, ni à aucun des correspondants ordinaires de Taine. C'est une lettre à soi-même ou, plus exactement, un fragment qui figure à la page 269 du volume, sous l'indication de Note personnelle. Elle est datée de 1862. Taine y examine sa « forme d'esprit » et reconnaît qu'elle est française et latine, qu'il classe les idées avec progression, oratoirement ; mais il constate qu'à cet instinct premier s'en est ajouté en lui un autre et il écrit : « J'ai des éclairs, des sensations véhémentes, des élans, des mots, des images; mon état d'esprit est bien plutôt d'un artiste que d'un écrivain. Je tâche d'aligner les idées à la Macaulay et en même temps je veux avoir l'impression vive de Stendhal, des poètes et des reconstructeurs. »

Taine avait raison. 11 y avait en lui un artiste et même du poète, sinon un poète, quoiqu'il ait eu une fois dans sa vie la fantaisie de faire des vers. Il y réussit. Ses douze sonnets sur les chats sont ingénieux, mais ne sont qu'un amusement. C'est autre part que Taine est poète, par exemple dans telles pages descriptives du Voyage en Italie ou du Voyage aux Pyrénées, dans quelques-unes de ses lettres datées de Hollande ou d'Allemagne,

dans l'une d'elles où il parle magnifiqueraent i\r la forèt de Fonlaincbleau. Taino sent avec forer les beautés de la nature, mais tout de même lepaysages l'intëressent moins (|uc l'homme et que la sociélé. Ses livres de voyages le prouvent. Certes, il sait voir et décrire, mais bien vite il retourne à son étude préférée; il noie les mœurs, les usages, les caractères ; il interroge, il remarque, il s'eiiquiert. Comme Stendhal, il a le goût des « petits faits vrais ».

C'est ce goût qui le rapproche de l'auteur de Mémoires d'un touriste cl de lu Chartreuse dr Parme. Comme lui, il est curieux des particularités morales et sociales. Tous deux sont des récolteurs de petits faits vrais, seulementl'usage qu'ils en font diffère. Taine les coordonne, les généralise, en tire des conclusions, une loi. Stendhal les recueille, les juxtapose, les individualise et en forme des personnages. C'est ainsi qu'il a créé les Julien Sort!, les Fabrice del Dongo, les Sanseveriua, que Tain» admirait tant, car il mettait très haut l'œuvre de Stendhal et la tenait pour une de celles qui va !• plus loin dans la connaissance de l'homme.

Nous savions cette admiration de Taine pour les romans de Stendhal, mais ce que nous ignorion c'est qu'il s'essaya lui-même une fois à « frtendhaliser ». C'était en 1861, dans une de ces périodes de demi-repos où sa santél'obligeait. Pou rse dis traire, Taine fit le plan d'un roman et en ébaucha lesprc-

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