‹ Sujets et paysagesChapitre 32 sur 37 · TAINE ROMANCIER · texte numérisé non relu

TAINE ROMANCIER

miers chapitres. C'est tout ce qui resta de cette tentative vite abandonnée, avec le titre que l'ouvrag-e devait porter. Le roman de Taine devait s'appeler Etienne Maijran. il ne l'acheva pas. Il ne se reconnaissait pas de facultés créatrices, ainsi que, paraîtil, il le disait souvent. Je ne sais ce qu'eût valu cette œuvre qu'il eut la modestie de ne pas vouloir terminer, mais j'imagine qu'elle n'eût pas été inférieure à celles que beaucoup d'autres n'hésitent pas à proposer à notre admiration et qui contribuent à ce roman par jour que produit notre belle France avec une inlassable et naïve fécondité.

UElienne Mayran de Taine n'aurait pas été l'unique exemple d'un roman ayant pour auteur quelqu'un qui n'estpas romancier de profession. 11 y a en effet un certain nombre de livres célèbres qui sont ce qu'on pourrait appeler des productions exceptionnelles. Je ne veux pas en dresser la liste qui serait longue, mais qu'il soit permis de rappeler que la Nouvelle Héloïse a, dans l'œuvre de Jean-Jacques-Rousseau, cette situation ; et même l'austère philosophe se reprochait de contribuer à un genre d'ouvrage qu'il condamnait. Encore Rousseau était-il un écrivain de métier, tandis que c'est à un militaire que nous devons les terribles Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et

que c'est un iioinrne j)oli!!ijm" (jni t'ous ;i (ioiiiic le succinct chef-d'œuvre qu'est Adolphe.

Le Dominique du peintre Fromcnlin n*csl-il pas une élude psychologique forldistingUL^e cl fort délicate? Qui sait si le roman de Taine n'eût point été une œuvre remarquable? Quoi qu'il en cAt pu être de cet essai, il est une preuve que Taine aimait les romans. Il n'est pas le seul des esprits graves qui ait montré du goiU pour ce genre d'écrits et, pour ne citer que des amis de l'illustre auteur des Origines de la France contemporaine ^ ne m'a-t-on pas affirmé que le savont M. Berlhelot ne méprisait nullement notre littérature romanesque ? On sait également le cas un peu exagéré que Renan faisait des fictions de George Sand. Quant à Balzac, n'est-ce pas M. Albert Sorel qui a écrit que ses romans étaient indispensables à une étude historique des trente premières années du dixneuvième siècle ?

Certes, je crois volontiers que M. Albert Sorel admirait la valeur documentaire de Balzac, mais je suis sûr qu'il admirait également son prodigieux génie dramatique et psychologique. D'ailleurs, M. Albert Sorel a été romancier avant d'être historien. Il a écrit la Grande Falaise et le Docteur Egra avant de composer l'œuvre forte, puissante et définitive qui s'appelle l'Europe et la Hcuolution. Que dis-je, M, Albert Sorel, entre deux traités de paix, ne dédaigna pas de tremper sa plume dans l'en-

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crier balzacien. Lisez la nouvelle qu'il a publiée dans la Renaissance latine. C'est un court récit intitulé le Baron Bidard, mené avec une maîtrise singulière et une étonnante hardiesse de composition. C'est très beau. J'y vois la preuve que, de toute façon, M. Albert Sorel eût été de l'Académie, et le roman comme l'histoire l'eussent conduit au fauteuil qu'il y occupa et qui fut justement celui d'HippoIyte Taine, dont nous ne lirons jamais V Etienne Mayraiiy mais dont il faut relire les lettres si simples et si belles et qui sont d'un noble cœur et d'un grand esprit.

L'HOMMl D Lbl'lUT

II y a certes encore et il v aura toujours en France, espérons-le, des gens d'esprit, mais, depuis la mort d'Auréiien Scholl, je crois bien que nous n'y avons plus d'homme d'esprit, au moins à la façon dont il l'était, et qui semble assez avoir été celle qui nous paraît l'esprit même. A ce point de vue, Aurélion Scholl était représentatif. Il était d'esprit comme on est de robe ou d'épée. Celait sa qualité, et nous voyons, grâce à lui, en quoi elle consiste.

L'homme d'esprit, comme il le lui, et mieux, comme nous l'imaginons, n'est point seulement celui qui pense, exprime ou écrit des choses fines, profondes ou délicates ; il faut avant tout qu'il sache les dire et les bien dire. Qu'il écrive ensuite, s'il le veut, ce qu'il lui semblera avoir dit de plus heureux et de plus singulier, on le lui passe, mais l'homme d'esprit n'est point fait pour être lu; il est fait pour être écoulé. C'est parlé que son esprit a toute sa valeur. Ce que nous goûtons de lui c'est sa parole et ce que nous voulons c'est que cette parole

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soit prompte, vive, incisive et légère. Verba volant. Les mots volent, comme dit le vieux proverbe.

C'est même à cause de ce je ne sais quoi d'ailé et de fugitif que nous permettons si volontiers à l'homme d'esprit d'être méchant. On le laisse faire avec plaisir et sans trop de remords, verba volant^ et, en faveur de ce vol brillant et coloré, on pardonne la piqûre et l'aiguillon.

11 ne faudrait pourtant pas croire que l'esprit consiste uniquement et exclusivement dans l'épigramme, bien que ce soit peut-être à cet état qu'il nous amuse et nous plaise le plus, mais ce n'est point là sa marque principale et définitive. Je dirais plus précisément et plus généralement qu'il est, en somme, une façon brève et juste de juger les gens et les choses et dé considérer les événements et les circonstances de la vie. Il est de la vérité en miniature et de la sagesse en raccourci. Il résume dans une formule, peint par une image, décide par un mot.

Ajoutons que, pour être du meilleur, il doit nous faire rire sans nous donner regret d'avoir ri. C'est dire que c'est un art délicat que celui d'être homme d'esprit, surtout si l'on y ajoute encore que l'esprit doit être désintéressé, et j'entends par là qu'il doit être une sorte de jeu qui se plaît à lui-même. L'homme d'esprit ne doit jamais perdre sa partie et être toujours prêt à la jouer. H tient la banque, et il faut qu'il paye ou qu'il saute. C'est ce risque.

StJl-là il 1

du resle, qui nous intéresse à lui, ci nous aimons à le voir gagner, quittes rnsuilr à lui empruntrr ses monnaies les mieux frappées et à nous en servir à notre tour pour noire plaisir et notre commodité «i à lui faire en retour un hillel dont il touche le moulant en réputation et m rrléluit»^

Si l'honiuie d'esprit est donc par nature un causeur, il ne s'ensuit pas toutefois qu<' tous les causeurs remarquables aient été des hommes d'esprii au sens que nous avons essayé de définir. Il y a en effet, comme on disailjadis,» toutes sortesd'esprit », et celui que nous venons de caractériser n'est point d'usage unique et indispensable dans la conversation, quoiqu'il y ait aussi sa place et son mérite. Le plaisir de la conversation est fait d'éléments très divers. Il y a, dans la conversation, de at^réments d'éloquence et de raisonnement, de gravité et de sérieux, de finesse et de logique. On y goûte la conduite du discours, l'élégance des termes, la propriété des exemples, le tour des anecdotes et maintes autres qualités de l'esprit qui n'oni rien de commun avec l'esprit tel que nous l'entendions tout à l'heure.

C'est ce genre d'agrément, sans doute, qu'on devait trouver jadis aux entretiens de ce M. de Tréville, personnage savant et discret, qui avait fré-

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quenté les camps et la cour, qui lisait les Pères de l'Eglise dans le texte, grand ami de Port-Royal, et de qui ses contemporains disaient : « M. daTréville parle divinement » et ils ne voulaient point dire seulement par là que M. deTréville parlait bien des choses de Dieu, ils voulaient aussi marquer par cet éloge la perfection qu'il apportait à s'exprimer sur toutes choses.

Sans avoir eu l'avantage de converser avec M. de Tréville, je me souviens pourtant d'avoir eu plus d'une fois l'occasion d'écouter deux des plus brillants causeurs de notre temps, très différemment délicieux et qui, ni l'un ni l'autre, ne prétendaient pour cela à la qualité spéciale d'hommes d'esprit. Ils se contentaient d'en avoir beaucoup et, au vieux sens du mot, « de toutes les sortes » et, en môme temps, de sorte très diverse.

C'est ainsi que les propos d'Alphonse Daudet, par exemple, valaient par leur vivacité charmante et pittoresque, par la vérité et la justesse de l'observation, par leur riche expérience humaine. 11 s'y ajoutait une fantaisie alerte et une gaieté finement malicieuse. Ceux de Stéphane Mallarmé étaient tout autres. Ils surprenaient par l'imprévu des idées, l'ingéniosité des aperçus, la subtilité des rapprochements, parles arabesques délicates delà pensée. L'un faisait songer à ces potiers qui gravent sur leurs vases, d'un trait juste, des figures vivantes et précises; l'autre, à ces habiles tresseurs d'osier qui,

de mille brins patiemment entrelacés, composent des cûiheilies souples elléiçères. Tous deux aidai«'nî piécieuspment à bien comprendre ce qui dislin^u. quelqu'un qui a de l'esprit, de l'homme d'esprit qui en a le plus.

Réellement, quand nous imaginons l'homn' d'esprit, c'est celui de repartie et de définition, d mots, pour tout dire, que nous lui attribuons in^ linclivement. Ce que nous exigeons de lui c'est ceti faculté do condenser sa pensée en formules concises, promptes et légères. Ce sont ses mots qui ont rendu célèbre un Aurélicn Scholl et il leur a dû de passer à nos yeux pour ce type même de l'honim d'esprit, comme l'avaient été, au regard de leurs contemporains, un Chamfort ou un Kivarol.

C'est du dix-huitième siècle, en effet, que non vient celte conception particulière de l'homme d'esprit, car c'est à cette époque, je crois bien, que ce genre d'esprit atteignit sa perfection. Ceux qu'on pourrait appeler les grands caustiques de ce tempslà furent d'admirables diseurs de mots, et c'est parce qu'il continuait parmi nous cette tradition qu'Aurélien Scholl nous a paru si spirituel et si représentatif. Il faut ajouter que, par ce fait même, il était quelque peu anachronique, car ce tour à la française est bien délaissé de nos jours.

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Aujourd'hui, en etïct, ia piaisanlerie a d'autres moyens et d'autres couleurs; elle a pris je ne sais quoi d'acre, d'amer et de cocasse, qu'on l'appelle la blague ou l'humour. Ce sont elles qui nous divertissent actuellement. C'est le blagueur et l'humoriste qui tiennent maintenant le rôle de l'homme d'esprit et s'acquittent de sa tâche à leur façon. Ils y emploient, à cette tache, il faut le dire, une verve outrancière qui a son mérite et sa saveur. Au fond 5 leur but à tous est le môme : c'est nous avertir de la vie. Seulement, où l'homme d'esprit mettait quelque précaution et quelque élégance, ils apportent une dureté crue ou une ironie sournoise.

Toute plaisanterie, je le répèle, n'a qu'un même sujet : l'homme et ses ridicules, seulement tandis que l'homme d'esprit les dégonflait galamment de la pointe d'un mot, ou de la chiquenaude d'un aphorisme, le blagueur les bouscule d'un croc-en-jambe et l'humoriste les pousse rudement du coude. Par eux c'est l'entrée, dans l'esprit, du comique avec ses grossissements et ses oppositions violentes. Eux, sont des railleurs à la voix aigre ou sourde, tandis que l'homme d'esprit d'autrefois n'était, à le bien prendre, qu'une sorte de médisant un peu dédaigneux qui nous enseignait à ne point penser trop de bien de nous-même et des autres. Il nous apprenait en outre une sorte de justesse plaisante, affinée et malicieuse que nous avons perdue avec lui et que remplace mal notre raillerie moderne

SUJKTS BT PAY8AGK8

(jui dci..i MIL- au lieu lie définir, qui exagère an lieu de mellre au poinl, qui ricane au lieu de sourire et qui fait que nous sommes plus prt^s aujourd'lnii des farceurs et des facétieux du seizième siècl que des aimables cnM'stifjnrs d'il v -i iin jxmi plus dt cent ans.

Si donc nous n'avons plus en France d'homme d'esprit, nous y avons encore des ifcns d'esprit et des s^ens qui ont de l'esprit. Il se dit continuellement en France, partout et sur tout, des choses fines, profondes et délicates, et ceux qui les disent n'en font pas métier. L'esprit, chez eux, n'est point une profession, ils en assaisonnent leur vie ordinaire et ne sont spirituels qu'ù l'occasion, à leui heure et à leur jour. L'homme d'esprit est forcé, lui, d'en avoir tous les jours et c'est là une dur»obligation. Je sais bien que la nature l'y seconde. On n'entreprend pas de faire métier d'esprit san les dispositions nécessaires.

Je n'ai vu qu'une fois ou deux Aurélieu Sch(>ll,ct pourtant j'ai été frappé de son air de fatigue. Du reste, il a fait son devoir jusqu'au bout mieux que personne, et il est mort simplement, en brave homme, comme n'importe qui. Tous n'en font pas autant à en croire un vieux bouquin que j'ai acheté l'autre jour sur le quai,dans la boîte à vingt sous.

L HOMME D ESPIUT 2']b

C'est un volume de la collection Hetzel, paru en 1862, sig-né Emile Colombey. Le titre m'avait séduit.Gela s'appelle : les Originaux de la dernière heure. L'auteur a recueilli patiemment et minutieusement, dans les histoires, les mémoires, les anas et les journaux, ce que des g'ens de toute sorte ont dit avant de mourir.

Il y a bien là deux cents noms. Tous ceux qui figurent dans ce Livre d'or des mots de la fin n'étaient certes pas des hommes d'esprit, mais quelques-uns en firent preuve à ce moment supreme, ce qui montre que les circonstances suffisent parfois à nous en donner. Cela est d'autant plus vrai que, parmi les choses les plus spirituelles qui furent dites de par le monde et dont le souvenir s'est conservé, beaucoup l'ont été par des gens qui n'eurent,peut-être bien, de l'esprit que cette fois-là dans leur vie, et ce seul trait, retenu par le hasard, leur a valu après tout à peu près la même célébrité que celle qu'obtient quelqu'un qui met toute sa vie au service de son esprit et cela encore souvent pour être dépouillé après sa mort du fruit de son brillant et vain talent, car si, comme disait Rivarol, il y a des pays où l'on se met à deux pour comprendre un bon mot, dans tous on se met toujours au moins à quatre pour se l'attribuer.

Avant de ceindre la sandale monasliquc avec laquelle il marche d'un pas réj^ulier sur la roui blanche delà lillératurc catholique, M. J.-K.IIu}\s inans avait chaussé les bottes du naturalisme cl pataugéjusqu'à l'empeigne dans les terrains vagu» de Médan. Que M. Iluysmans ne m'en veuille pas de rappeler cette époque de sa vie littéraire, je n'y mets pas de reproche, et, si je le prends à ce début,c'est pour mieux faire sentir le chemin qu'il a parcouru et pour situer exactement le point de départ de la curieuse évolution d'esprit qu'il présente. L'itinéraire spirituel de M. Iluysmans e intéressant à relever; il va, si l'on peut dire, (!<• Médan à Notre-Dame, de la Rièvre au Jourdain, de l'atelier de brochasre où travaillaient les sœurs Vatard à la cellule libre oià Durtal, le héros de ses derniers livres, documente des questions d'hagiographie, d'archéologie religieuse, de syml)'»liqiie chrétienne et de mystique.

Ce trajet est tout à l'honneur de M. Huysmaii

car il a fait sa route patiemment et sincèrement, en bon pèlerin qui va droit devant lui et qui cherche lui-même son gîte. Il avait fini par en trouver un à son gvé.

M. Hujsmansn'a donc pas dû quitter sans regret l'asile qu'il s'était bâti à Ligugé, en Poitou, à l'ombre de l'abbaye bénédictine dont les religieux viennent de s'installer hors de France. On a raconté souvent l'établissement de M. Huysmans dans cette sorte de presbytère laïc où il habitait canoniqnement, parmi ses livres et ses pieux bibelots, à deux pas de l'église et du cloître. Il avait là sa règle particulière et son observance personnelle. Il était à lui seul tout son ordre et sa propre communauté, mais il sentait autour de lui l'atmosphère conventuelle, qui est la seule qui lui plaise. C'est là qu'il vivait loin du siècle, adonné à ses travaux d'écrivain, car M. Huysmans contribue à sa façon à l'édifice de la littérature catholique, moins soucieux peut-être d'apporter sa pierre aux assises et aux piliers que de sculpter quelque chapiteau ornementé, de peindre quelque verrière éclatante ou de contourner quelque gargouille ingénieuse et biscornue.

M. Huysmans a dû se mettre en quête de quelque nouvelle retraite et reprendre le chemin de Paris, de ce Paris de sa jeunesse et de son âge mûr, dont le bruit énorme et profane offusque maintenant ses oreilles qui ne se contentent plus

2nS Sl'JETS i I 1 AlSAi.ES

qu'aux sons du plain-cliaut, de ror;îUC cl di's rlr clies el au coucert de leur saiulc rumeur.

M. Iluysmans élail un esprit indépendant, même quand il faisait partie d'une écnle liU«îraire <■; vogue il y a quelque vingt ans. J'entends p:ir I (ju'il prétendait bien rester original et n'accepl» 4a théorie du groupe qu'en se l'accomnrjodanl à si guise. M. Iluysmans fut donc, si l'on peut dire, un naturaliste récalcitrant. Je sais bien que, comni'' les autres, il découpa dans la réalité sa « Iranrii deVie », mais, au lieu de la lever au fil du couteau, il la déchiqjietait bizarrement. Il ne la cuisait dans aucune des Pot-Bouille à la mode, mais il en composait minutieusement un ragoût à sauci pimentées.

L'observation do M. iluysmans ("tait d'un caractère très particulier, ni grossièrement lyri(juc, ni lourdement nar(juoise; elle était plutôt méconteni et grinchue. Il n'avait devant la vie ni colère, ni indifférence, ni pitié, il n'éprouvait pour elle que du dégoût, mais un dégoût comme naturel et presque involontaire. Le monde moderne, tel qu'il est, en ses idées et en ses faits, inspirait à M. Iluysmans une horreur insurmontable. L'immondice et l'ordure de l'existence étaient pour lui un point acquis et une certitude qu'il ne cherchait même

pas à prouver, mais qu'il se contentait de constater d'un air sec et pincé, et qu'il excellait à nous faire remarquer d'un style cru et incisif et avec une verve concentrée et sournoise.

M. Huysmans est un écrivain ; il a toujours soigné ses épithètes et il en a vraiment trouvé de définitives pour dire la bassesse d'un usage ou la laideur d'une architecture, car les êtres et les choses lui répugnent également. C'est en vain qu'il déguise de son mieux cette répugnance instinctive. En vain il cherche à s'intéresser à ce qu'on pourrait appeler la pittoresque du laid. Prenez pour exemple les diverses monographies qu'il a publiées de certains quartiers de Paris, soit le vieux quartier Saint-Séverin aux rues tortueuses, soit cette Bièvre sur qui il a écrit des pages si expressives. Certes il en rend les aspects avec une minutieuse précision de relief, mais soyez assurés que l'arrièrepcnsée de M. Huysmans n'est point seulement de se distraire par la vue de coins baroques et singuliers ; elle est tout autre. Il pense, au fond, que la vie de l'homme a son image exacte dans le décor qu'elle se crée et qu'il suffit que l'homme vive quelque part, pour qu'il y amène avec lui le plâtras, le ruisseau, le cloaque et la guenille, et encore cette ordurehumaine sembleplus supportable à M. Huysmans quand elle s'étale ainsi ouvertement que lorsqu'elle essaie de se dissimuler avec hypocrisie derrière les façades blanchies des quartiers neufs.

Ce tlé^oùl iw tut |);is, je le r»'|)ùli', clir/. M. Iluysinans, un jeu d'espril. M. iluysinans n'est pas, à proprement parler, un écrivain satirique. Il y a cliez le satiriste un parti pris qu'il n'a point. Au fond, Boileau s'inquiétait sans Joule assez p<'u qu'on eût peine à circuler dans les rues encombrées du vieux Paris si leurs en»barras lui prr taient un bon motif de rhélori(|ue. 11 y a loin du Repas ridicule aux étonnantes agapes où M.iluy.smans nous mène, à la suite de son M. Folanlin, dans les restaurants à bas prix, à la recherche d'une tranche de bœuf tendre et d'une bouteille de vrui vin. Ce que fait l'humble M. Folantin est ce qu tente aussi le subtil Des Esseintes de M.Huysmaiis Par là A Rebours et A Vau l'Eau sont le mèin' livre. Rappelons-nous le premier. Des Esseintes ne veut, en somme, que substituer à la réalité commune, qui lui paraît médiocre et vulgaire, un réalité choisie. C'est pour cela qu'il se renfernK dans sa maison solitaire, parmi ses chambres baroques et diverses où il s'entoure, si l'on peut dire, de la quintessence des choses.

Abien prendre, ce Des Esseintes n'est, après tout, que le type de ce qu'on pourrait appeler le délicat, c'est-à-dire celui qui choisit, parmi les êtres et les choses, ceux ou celles qui lui semblent le mieux

appropriés à servir de spectacle agréable. Tout homme, en ce sens, est un Des Esseintcs. G'efi est être un que préférer boire dans un cristal taillé que dans un verre épais, qu'acheter une cravate assortie et un tableau bien peint, que voyager, que lire. Ce qui fait de Des Esseintes un personnage paradoxal.^ c'est la qualité des objets qui le satisfont. Leur rareté est ce qu'il en apprécie aux dépens même de leur beauté. C'est là son erreur, et M. Huysmans en a senti le danger.

Quoi qu'il en soit, ce livre est bien curieux. Il a indiqué l'instant où M. Huysmans a voulu combattre cette sorte de dégoût qu'il portait si profondément et si amèrement en lui. Il n'en a point trouvé le remède, comme le héros de sou roman, dans le culte du rare et dans un raffinement maladif du sens esthétique. Il ne Ta point trouvé dans la contemplation des orchidées ou dans l'incrustation des pierreries aux dos d'écaillé des tortues, ni dans aucun des divertissements dont il a décrit dans A Rebours l'étrange répertoire. Il a pris un moyen plus simple et plus pratique: il est allé à la messe.

Je ne veux point raconter ici la conversion de M. Huysmans. Ce sont choses particulières et personnelles sur quoi il est de mauvais goût de

raisonner. Je puis dire jxnmant (jnMiKtim- |>li:-> que la sienne ne paraîl loiçique et naturelle. M. Iluysmans était, plus qu'on le pourrait penser, préparé au catholicisme. Il y est venu à son hcui par les circuits qu'il a voulu. Lù-li<is et En Iloul sont les deux livres qui marquèrent son éta[)r. Depuis qu'il a alleinl le but, il nous en a donn deux autres : la Cathédrale et Sainte Lidwinr de Schiedam.

Ce sont deux biographies, si l'on peut dire, Tuih' d'une église, l'autre d'une sainte.

Dans la première, M. Iluysmans ne s Csi ^<>llvenu d'avoir été romancier que juste assez pour relier, par des dialogues, les parties de son ouvrage, qui est d'ordre didactique, comme on disait jadis, puisque M. Iluysmans se propose de "nonexpliquer ce qu'est et ce que doit être une églis( Il a choisi, comme sujet de son étude, Notre- Dame de Chartres, le sanctuaire de la Vier;^ noire, avec sa crypte, ses deux tours inégales, s( portails, ses piliers et ses vitraux. C'est d'el! dont il nous dit la légende et l'histoire de sa construction, son sens architectural et symbolique. H nous fait lire le langage de ses pierres sculptées et de ses vitres transparentes. Elle n'est point là, comme la Notre-Dame du roman de Hugo, pour moyen dramatique et pour décor de fond. Non, M. Huysmans nous la représente en personne, dans sa stature, ses traits. Elle est l'âme de son livre.

Si avant M. Huysmans on avait déjà beaucoup écrit sur la cathédrale de Chartres, il n'en était pas de même pour sainte Lidwine de Schiedam. Tout ce qu'on savait d'elle se trouve dans quelques vieux chroniqueurs. C'est^d'eux que M. Huysmans a tiré la substance de son récit. Les maux que la sainte souffrit en son corps pour l'expiation des péchés des hommes furent eff"rojables. M. Huysmans les relate avec une minutie méticuleuse, une patience et un soin pieux. Certes, le livre de M. Huysmans est profondément chrétien d'esprit et d'intention, mais nous sommes loin, avec sa Sainte Lidwine de Schiedam, des vies de saints des Bollandisles. M. Huysmans met en sa biog-raphie une valeur d'art que les leurs dédaignent assez, car si le vieil homme est bien mort en M. Huysmans, l'écrivain lui survit, heureusement, et les gouttes d'eau bénite qu'il a laissé tomber dans son encrier ne l'empêchent pas de tracer d'une main sûre et d'une encre nette ses phrases qui divisent l'idée en images comme les réseaux de plomb d'un vitrail enserrent et juxtaposent les fragments colorés de la figure translucide.

SOUVENIRS WIIISTLERIENS

Pour tous ceux qui, fût-ce une fois, ont rencontré Whistler, il demeure un des personnages originaux de leur mémoire. On pourrait dire qu'il laissait son portrait dans l'esprit. On ne l'oubliait plus, et je le revois, avec une netteté extrême, comme il m'apparut, plus d'un soir, chez Stéphane Mallarmé, dans ce salon de la rue de Rome, où venait s'asseoir jadis Villiers de l'Isle-Adam, éloquent, sarcastique et halluciné, où V'erlaiue venait reposer sa lourde jambe de rhumatisant, dénouer le cache-nez fameux qui s'enroulait à son cou et Faire miroiter sous la lampe son crâne chauve, bizarrement bossue.

Dans ce lieu de causerie, Whistler n'apportait ni l'altitude tragique et hautaine de l'auteur des Contes cruels, ni l'allure narquoise et populaire du poète de Sagesse. La porte ouverte, on voyait entrer un homme de petite taille, le plus ordinairement en habit noir, sautillant et vif, au visage fin, à la chevelure grisonnante à peine, où se détachait, sur le front, une mèche blanche, aux mains

SOUVENIRS WmSTI.EUIlîNS 285

nerveuses, qui, vite, allumait une cigaielle et se mettait à parler.

Il parlait beaucoup, par saccades, et chacune do ses phrases se terminait par un coup d'œil rapide et l'éclat d'un rire sec, et, durant la long-ue soirée, ce rire ne cessait pas. Il soulignait des traits acérés, des anecdotes comiques, des jugements brefs et coupants, des reparties déconcertantes, des ripostes promptes et définitives, et, quand l'étrange petit homme à la mèche blanche se levait pour partir, on avait l'impression d'avoir assisté à un chapitre improvisé de son livre, ce livre qu'il avait appelé plaisamment : l'Art de se faire des enne^ mis.

Des ennemis, certes Whistler ne pouvait manquer d'en avoir, car il était impitoyable pour ses confrères et n'éparg-nait g^uère i\uq Velasquez, mais il avait uu-ssi des amis, tous ceux que séduisait son art délicieux et parfait, qui admiraient sa façon unique de jouer des lignes et des couleurs, de les assembler en harmonies, de faire surgir d'une toile des figures mystérieuses et vivantes et qui avaient l'air d'être éternelles, tous ceux qui reconnaissaient en lui un magicien du pinceau, car c'était un enchanteur que ce personnage au rire bizarre et qui, à la fois, comme insigne de son pouvoir féerique et comme attribut de sa verve cinglante, portait à la main, en guise de canne, une longue et flexible baguette noire.

gi'jrrs IT PAYBAOr.s

D'entre les amis de W liisller l'un des plus fervents était Stéphane Mallarmé. Le Iraduclcur drs poèmes d'Edgar Poe aimait ce qu'il y a de « poësque » dans la peinture whisllérienne,son je ne sais quoi d'éni^maliqne et de surprenant, les aspects d'apparitions qu'ont certains portraits du qrand portraitiste qui semblent vous regarder du lointain d'un autre monde. Wliisllersentaitcctte admiration de l'auteur de l'Après-midi d'un Faune et ne manquait guère, de passage à Paris, à venir le visiter. Ces arrivées soudaines de Whistler charmaient et inquiétaient en môme temps Stéphane Maliarm»' Wliisller apportait avec lui quehjue chose de combatif et d'irascible. Sa conversation, toute d'anecdotes, de rancunes, de sarcasmes, troublait fort l'indulgence de Stéphane Mallarmé, dont la causerie, à l'encontre de celle de son ami, développait d'ordinaire des questions d'art pur, sans préoccupation de personnes.

Non seulement Whistler avait ses opinions sur les gens et les disait fort librement, mais il entendait les faire partager. Mallarmé résistait... Alors le terrible rire éclatait tyrannique et impérieux et remplissait le tranquille petit salon de la rue de Rome où pendaient au mur, à côté du portrait du maître de la maison, par Manet, tels paysages im-

SOUVENIRS WUISTLERIENS 287

pressionnistes signés de noms amis, qui excitaient la verve irritable de l'hôte sans pitié, contre lequel Mallarmé défendait ses goûts et ses amitiés.

Ce fut sans doute dans une conversation de ce genre que se passa le petit événement que Mallarmé racontait en souriant. Whistler avait voulu faire de lui un portrait au crayon. On était en hiver. Stéphane Mallarmé posait debout, adossé à la cheminée. La séance durait depuis un certain temps et la chaleur du foyer commençait à se faire sentir désagréablement. Whistler parlait, crayonnait, riait. La chaleur augmentait. Chaque fois que le poète faisait un mouvement, le peintre lui faisait signe de ne pas bouger. La chaleur augmentait jusqu'à la brûlure et le crayon allait toujours. Enfin Mallarmén'y tint plus et demanda grâce. Whistler fit semblant de s'apercevoir seulement du véritable supplice qu'il imposait à son ami et s'excusa d'un air narquois. « Il voulait me punir de trop aimer les impressionnistes,» disait, plus tard, Mallarmé, et il ajoutait avec respect et tendresse : « Ah! ce Whistler, ce cher Whistler! »

Avant de s'établir à Londres, Whistler avait passé plusieurs années à Paris, dans sa jeunesse ; il revinty habiter vers la fin de sa vie. Durant ce séjour, il loua une maison dans le haut de la rue

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(Il iîi,. ( , :i;;. ;ii bout d'une It3n5ue ail»'**, un pavillon silencieux dont la porte élail prinle v\ iaqu(*e d'un bleu sombre. En entrant, on se Irotivail dans un premier vestibule d'où, par quelques marches, on descendait dans un second, sur lequ( 1 s'ouvrait le salon.

L'arrangement du logis (^(ait simple cl éb^gnnt. Peu de meubles. Une grande clieminée en bois, ;i clicnetsde cuivre; sur le sol, de fines nattes. Dm un coin, un grand piano h queue oi'i s'(''parj>illni('i des cauv-forlcs du maître. Dans la salle n niaugn un dressoir orné de porcelaines bleues et blanche de la Chine. An plafond, un lustre japonais en bronze qui représentait un filet de pôclieoii étaient prises des algues et des coquilles. Ces deux piècrs donnaient sur un jardin planté de quelques beau arbres.

C'était sous leur ombrage que Whi..... . .cv,t,..i:'

en été ses visiteurs. II ne ressemblait plus au soi cier en habit noir qu'on c<^t dit échappé d'un coni d'Edgar Poe. C'était un Whisller adouci et rhanipclrc, coilTé d'un chapeau de paille et balancé au mouvement paresseux du fauteuil à bascule où il savourait le repos de l'après-midi. Le grand peintre paraissait heureux et détendu. l'aris avait accueilli et adopté l'artiste glorieux. La rosette d'officier de la Légion d'honneur décorait la boutonnière de son veston. Un de ses {)lus beaux tableaux, le portrait de sa mère, venait d'entrer au Musée du

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Luxembourg. Le rire sarcastique et agressif du « faiseur d'ennemis » sonnait moins haut et moins fréquent dans le jardin ombreux où les moineaux sautillaient sur le gravier des allées et sur le gazon de la pelouse, tandis que, dans une cage suspendue au mur de la maison, un oiseau d'Amérique, celui qu'on appelle le « mocking-bird », l'oiseau moqueur, répétait au soleil son cri bizarre...

Y avait-il dans la présence de cet oiseau au nom significatif une allusion de Whistler à son propre goût de moquerie? Voulait-il faire comprendre par là, à ceux qui le venaient voir, qu'ils n'avaient, eux, rien à redouter de sa mordante raillerie, leur laisser entendre qu'il avait mis en cage pour les recevoir ce que son esprit avait d'inquiétant ? Etait-ce simplement un souvenir de pays natal, je ne sais, mais j'ai gardé une vive impression de ces aprèsmidi de dimanche, dans le jardin de la rue du Bac, derrière la blanche maison aux nattes fraîches, au bout de l'allée silencieuse que suivait chaque jour, pour se rendre à son atelier de la rue Notre-Damedes-ChampSj le peintre des « Harmonies » et des « Nocturnes », Whistler, le mystérieux !

Whistler avait à Paris sa maison, son atelier et son école, car il avait ouvert un cours de dessin et de peinture. 11 semble que ce soit un privilège

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des peintres, des sculpteurs et des musiciens de pouvoir enseigner leur art. Ils conseillent et ils instruisent. Ils communiqiient leur métier. Ils exercent non seulement une influence, muis aussi une direction. Ils font des élèves, i\ qui ils apprennent leurs proct'dés, leurs méthodes. Cela est admis, accepté. Que ne dirait-on pas si l'on voyait un poète fonder un cours do poésie et demander en échange une rétribution à ceux qui viendraient écouter ses leçons? Pourtant l'art littéraire s'apprend comme l'art pictural. Pourquoi alors consentir à ce que quelqu'un qui a inventé une certaine manière de tracer les lignes et d'assembler les couleurs en dispense le secret à prix d'argent, tandis qu'il paraîtrait singulier que celui qui sait ordonner les mots et les idées d'une façon particulière tirât profit d'en révéler à d'autres l'artifice? C'est ce qui aurait lieu cependant si un poète se hasardait à imiter ce que font couramment les peintres.

L'injustice d'un pareil traitement et d'une pareille opinion est d'enlever ainsi à l'écrivain un légitime moyen d'existence, une occasion très naturelle d'utiliser une science qu'il a acquise par son travail. Certes, il y aurait quelque hardiesse à enfreindre cet usage absurde, mais encore l'oseraiton qu'une école de poésie risquerait fort d'être déserte ou peu fréquentée. L'essai tenté en démontrerait probablement l'insuccès. C'est domma/i,^.-,

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car les moyens de vivre réservés aux poètes ne sont pas nombreux.

La poésie est un art ingrat qui ne nourrit guère son homme. La peinture vaut mieux, sans doute, car, en France, à l'heure actuelle, on peint plus que l'on ne rime. Deux mille tableaux, chaque année, remplissent les vastes g-aleries de la Société nationale des beaux-arts." C'est parmi eux que figurèrent parfoisles envois de Whistler, mais si le maître est mort, son influence est vivante etilmesemble,desalle en salle, voir errer l'ombre ironique et sautillante de ce petit homme à la mèche blanche et au rire saccadé, qui répondait un jour à un confrère lui avouant naïvement qu'il aurait aimé avoir fait un de ses tableaux : « Oh! mon cher, vous le ferez ! »

Certes, Whistler ne s'adressait pas là à un disciple, il châtiait un imitateur. La diflFérence est grande. L'art d'un artiste lui appartient, est sa propriété. Il peut inviter à s'asseoir dans son jardin, à en goûter les ombrages et les fruits, mais il ne faut pas s'y introduire avec de fausses clés, y recevoir à sa place, sinon gare le « mockingbird», l'oiseau moqueur ! Il faudrait établir une taxe sur l'imitation. Elle formerait la caisse de retraite des artistes originaux I

Certains palais de Venise ont une « altana ». On appelle ainsi une légère construction en bois qui domine leur toiture et forme (errasse où l'on peut prendre le frais en été et se chauffer au soleil en hiver. Ce fut du haut d'une de ces terrasses aériennes que j'aperçus, pour la première et la seule fois, il y a quelques années, M. Gabriel d'Annunzio. Il passait en gondole sur le Grand, Canal. De loin, je distinguai un hommejeuneencore, aux traits énergiques, à la moustache relevée en pointes hardies, et coiffé d'un chapeau marron.

M. d'Annunzio était déjà fort célèbre. II avait publié quelques uns de ses plus beaux vers et de ses plus beaux romans. II en préparait alors un qui devait avoir pour cadre cette Venise, dont il était venu revoir le merveilleux et mélancolique décor avant d'en fixer les couleurs et les lignes en cette prose magnifique et précise où il est maître et dont les phrases se composaient déjà sans doute, en sa pensée, ce jour-là où il remontait le Grand Canal, menant, assises auprès de lui en sa gondole, les

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ombres invisibles de Stelio EfFrena et de la Foscacarina, les héros de l'étrange livre qui s'appelle le Feu, et qu'ils remplissent du tragique débat de leur passion.

Depuis cette époque, la réputation de M. d'Annunzio n'a pas cessé de s'accroître, mais c'est vers le genre dramatique que s'est porté son principal effort. Des trois séries de trois romans qu'il annonçait, une seule est achevée, celle des Romans de la Rose. En revanche, les Romans du Lis mdiïi(\viç.\\i et des Romans de la Grenade nous n'avons ni la Victoire de l'Homme ni le Triomphe de la Vie. Avec le Feu, l'œuvre romanesque de M. d'Annunzio s'est interrompue, momentanément, car il la continuera, j'en suis certain. M. d'Annunzio n'est homme à renoncer à aucun de ses dons. M. d'Annunzio aime la gloire et il ne négligera aucun moyen de s'acquérir celle qu'il souhaite et qui est d'être non seulement un grand écrivain, mais le grand écrivain de l'Italie. A ce compte, il entend bien étendre sa maîtrise à tous les genres, et c'est pourquoi nous l'avons vu et le reverrons encore tour à tour poète, romancier et dramaturge.

Si lesambitions de M. d'Annunzio sont nombreuses et diverses , il faut reconnaître qu'il y est autorisé par l'éclat et la force de son talent. Il faut ajouter aussi qu'il est servi dans ses projets par une admirable ténacité. D'origines paysannes, il a hérité de l'obstination et de l'ingéniosité de sa

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race. Il est laborieux et persévérant. Il apporte iV la culture de son sol littéraire une patience et une. méthode qui en assurent la fécondité, et les çraines qu'il a semées, pour n'être pas toutes de son pays, n'y produisent pas moins des fleurs délicieuses et des fruits savoureux.

M. Gabriel d'Annnnzio n'est point en littérature ce qu'on pourrait appeler un inventeur ; ,il est plus exactement un utilisateur. Je dis utilisateur, non point pour rabaisser le talent très réel de l'auteur des Vierges aux rochers et de la Gioconda, mais pour essayer de le définir. Certes, M. d'Annunzio utilise, mais en utilisant il transforme. A ce qu'il emploie, il ajoute de la beauté. De même qu'il embellit ce qu'il voit, ce qu'il sent, ce qu'il observe, il embellit également ce qu'il emprunte.

Peu d'écrivains ont subi plus d'influences qnr M. d'Annunzio; mais, en parlant de lui, le mot subir n'est pas juste. Il exprime quelque chose d'inconscient ou d'au moins involontaire et s'applique mal à M. d'Annunzio. Ces influences, en effet, il ne les subit pas; il les cherche et va à elles, sûr qu'au lieu de lui être néfastes elles lui seront profitables et nourricières. Il ne les craint pas. 11 sait bien qu'il n'a rien à redouter d'elles. II se sent la capacité de les fondre en lui, de les

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assimiler et de les rendre, sinon méconnaissables, du moins si bien déguisées que la substance qui en résulte a comme la couleur et le goût de son génie.

Le sien est fait vraiment des éléments littéraires les plus différents, mais il les a si bien unifiés qu'ils lui sont devenus comme originaux. On pourrait analyser la formation de ce curieux esprit et faire, pour ainsi dire, l'expertise des parcelles qui le composent. Je ne m'amuserai pas à cette opération de littérature légale. Pourquoi déterminer exactement ce que M. d'Annunzio doit à Tolstoï, à Nietzsche ou Wagner, et ce dont il est redevable, par exemple, à notre littérature française contemporaine, aussi bien aux réalistes d'avant-hier qu'aux symbolistes d'hier? M. d'Annunzio connaît à fond nos écrivains modernes, aussi bien Concourt que Maupassant,Josépliin Péladanque Maurice Barrés. Cela est admis,et M. d'Annunzio, lui-même, en conviendrait, comme il nous appartient de convenir que M'. d'Annunzio a fait un usage magnifique des ressources que nous lui avons fournies.

C'est même, je crois, à cette parenté avec notre littérature gue M. d'Annufizio doit le succès de ses ouvrages, en France. Nous y retrouvions des pensées, des sentiments que nous connaissions, mais dont nous étions un peu las déjà et qui nous revenaient avec lui parés d'une grâce et d'une beauté nouvelles. M. d'Annunzio nous apportait

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un boiiquel dont nous avions en partie tourni les graines et dont nous n'ignorions pas les fleurs, mais qu'il nous offrait, plus colorées, plus odorantes de s'être épanouies sous un ciel de lumière et de clarté.

De toute l'œuvre de M. Gabriel d'Anaunzio, ce sont ses vers que nous connaissons le moins et nous n'en possédons guère que les extraits donnés par M*"® Jean Dornis dans son intéressante étud»* sur la poésie italienne. Ces fragments suffisent à nous montrer que M. d'Annunzio est un poète remarquable, ce que nous savions du reste par ses romans.

Les romans de M. d'Annunzio sont en effet de romans lyriques. Nous y voyons d'ordinaire, à côl de personnages épisodiques,très réels et très puissamment observés, un héros principal auquel M. d'Annunzio prête son éloquence, sa sensibilité, ses idées, son goût de la passion et de la beauté, et qui est tour à tour le Tullio Hermil de f Intrus, le Georges Aurispa du Triomphe de Ja Mort, le Sperelli de F Enfant de Volupté ou le StelioEflrena du Feu.

Certes les situations et les décors varient, mais le héros reste à peu près le même, sous les idées diverses qu'il exprime. Qu'il soit tolstoïen, dans

l'Intrus ; wagnénen, dans/e Triomphe de la Mort; nietzschéen, dans le Feu; ce nesont pour lui que des attitudes de pensée. Au fond, pour le héros de M. d' Annunzio, le but de la vie semble être le plaisir et l'amour, la passion et la volupté, la beauté et la gloire, c'est ce qu'il cherche dans les êtres et les choses, ce qu'il cherche dans lui-même. C'est cette lueur d'apothéose sensuelle et mentale qui illumine toute l'œuvre de M. d'Annunzio de son reflet ardent, et c'est cette lumière qui y dissimule et y colore ce qu'elle a d'emprunté dans ses origines et ses procédés ; c'est elle aussi qui rend insensible à ses défauts et à ses faiblesses décomposition et qui répand sur elle sa magie et son sortilège.

Tels qu'ils sont, les romans de M. d'Annunzio exercent un attrait singulier. On peut discuter leur valeur romanesque, mais on ne peut demeurer indifférent à leur valeur lyrique. Ils ont assuré en France à M. Gabriel d'Annunzio la sorte de popularité où peut prétendre un écrivain qui n'est ni un pornographe, ni unfeuilletonniste, et M. d'Annunzio n'est ni l'un ni l'autre. Il est un artiste, mais cependant il n'est pas de ces artistes qui se contentent d'une célébrité discrète et restreinte. S'il aime la gloire, il aime aussile succès, et ce succès, plus bruyant, plus palpable, il l'ademandéau théâtre, qui donne seul, de nos jours, aux réputations et aux renommées, l'accès du grand public et

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répand plus vite un nom de bouche en bouche qu'un livre ne passe de mains en mains.

C'est à celle préoccupation que nous devons !•■ ouvrages dramatiques de M. Gabriel d'Annunzii Ils sont nombreux déjà et forment une pari; curieuse de son œuvre. Il faut ajouter aussi que ( n'est point celle qui a reçu le meilleur accueil. La plupart des pièces de M. d'Annunzio fureni fort discutées. Sa Gloria eut à soulTrir des siffle! palermitains. A Rome, sa Francaca de liimii fut assez mal accueillie. Je ne sais si le public de Rome et de Palermc lui jeta le « mauvais œil ». mais du moins il lui prêta la « mauvaise oreille ».

Le livre réussit à M. d'Annunzio mieux que la scène. D'ailleurs ces échecs successifs ont leur explication dans la nature môme de son talent. On s'en rend compte assez aisément si on a lu avec soin les romans qu'il a écrits. Ces beaux livres sont d'un caractère assez particulier. Je les appellerais volotitiers des romans personnels, et je dis personnel pour ne pas dire autobiographiques. Qu'on ne s'y trompe point. Avec tous les artifices d'un art raffiné et les précautions nécessaires, M. d'Annunzio n'a guèrejamais peint que lui-même. A ce personnage, à la fois unique et divers, il a donné son sens de la beauté et de la passion. Il lui a insufflé non pas la vie, mais sa vie. Il y a tout d'abord ajouté ce qu'il fallait de fiction jusqu'au jour où, dans son admirable roman du Feu, il a presque

identifié son héros à lui-même. Là, il a démasqué, si l'on peut dire, son procédé. Son art d'autobiographie lyrique y apparaît à nu.

M. d'Annunzio aime à vivre. Ses livres lui servent à se voir vivre. Il a sans doute raison. En eux et par eux, il survivra, ce qui est vivre encore, mais ce goût, si puissant en lui, d'apologie personnelle, n'est certes pas l'indice d'un tempérament dramatique.

L'auteur dramatique, comme je me l'imagine, possède, au contraire, et doit posséder une sorte de don d'hypocrisie. Il faut qu'il soit partout dans son oeuvre présent, mais qu'il y demeure invisible, sans y avoir de personnage, et qu'il se transforme tour à tour en chacun d'eux, non point pour parler par leur bouche, mais pour qu'ils parlent par la sienne. Cette espèce d'abdication souveraine estelle possible à M. d'Annunzio ?

Je ne le crois pas, mais l'auteur de la Francesca ne doit pas penser comme moi. Il a de lui l'idée que rien n'échappe à son génie. N'écrivit-il pas à un ami qui le répéta aux journaux, au moment où le poète terminait justement sa Francesca: «Je ne croispas mon ouvrage indigne de Dante. »M. d'Annunzio avait peut-être raison d'ailleurs. Une mauvaise pièce peut être en même temps un beau poème. Je n'en veux pour preuve que sa Ville morte, que le talent de M'"^ Sarah Bernhardt ne parvint pas à soutenir et qui est pourtant une œuvre étrangement

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belle en son paradoxe tragique superberaent développé en un harmonieux et éclatant langage.

Quoi qu'il en soit, M, d'Annunzio n'a pas tort de s'obstiner. Peut-être rencontrera-t-il un jour une de ces inspirations entièrement heureuses qui épargnent à un écrivain ses défauts et l'obligent à ses qualités? Peut-être sera-ce lu, entre le public et lui, ce point de contact qui lui a manqué et d'où naît le grand, l'irrésistible succès?

C'est en cette attente que M. d'Annunzio nous a donné le recueil de trois de ses œuvres théâtrales sous le titre des Victoires mutilées, par allusion à ces statues antiques qui ont dil subir les outrages du temps avant de parvenir jusqu'à nous qui leurrendons en admiration les injures qu'elles ont souffertes. M. d'Annunzio montre ainsi une belle confiance en l'avenir et il faut souhaiter que ses prochaines œuvres théâtrales, au lieu de n'être pas indignes de Dante, soient tout bonnement dignes de Shakespeare.

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