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LE SOLEIL ROUGE

Si le premier coup de canon qu'échangèrent les flottes russes et japonaises eût en France de longs échos, je connais à Paris une maison où ce bruit guerrier retentit plus particulièrement que partout ailleurs. Le Japon n'est-il pas, pour M™*' Judith Gautier — car c'est à elle que je pense, — une seconde patrie ? Certes, on n'est pas plus Française que M™^JudithGautier,je n'en veux pour preuve que la langue admirable qu'elle écrit avec une pureté et une maîtrise héréditaires; mais, ce don littéraire qui est le sien, ne l'a-t-elle pas employé principalement à évoquer ces contrées mystérieuses de l'Extrême-Orient pour lesquelles son esprit a toujours montré une heureuse prédilection ?

La Chine et le Japon sont l'apanage de M™ Judith Gautier. Elle en connaît, avec une science parfaite et une familiarité charmante, les lieux, les mœurs, les costumes, les arts. Elle en sait les écritures et les langages compliqués. Elle îadmire Li-taï-pé comme elle admire Victor Hug'o. Tout ce qui vient

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de « là-bas » est cher à son cœur et ;\ sa pensùc. On dirait qu'en des existences antérieures elle a vécu sur ces terres lointaines et qu'elle en a rapporté d'éclatants et de délicats souvenirs. Ce sont eux qui animent ses romans d'une si étrange beauté, ces romans aux lilres énigmatiques qui s'appellent la Sœur du snleil ou le Dratjon impérini et qui comptent parmi les chefs-d'œuvre du roman contemporain.

Si c'est à ses existences orientales que non devons ces beaux livres de M"'" Judith Gautier, c'est sa vie parmi nous qu'elle nous a 'raconti'' récemment dans ces deux volumes qu'elle a intitulés le Collier des jours et le Second lianf/ du Collier. C'est ainsi qu'elle a nommé poétiquement le double récit de son enfance et do sa jeunesse, ses mémoires, ou plus exactement une suite d'impressions et de tableaux d'une g^râce aisée, précise et souriante et qui semblent dessinés, sur la page, d'un pinceau trempé délicieusement aux couleur et auxnuances du passé. On dirait un de ces albums familiers comme en composent les peintres japonais, où ils représentent ce qu'ils voient en croquis d'une naïveté savante et où se mêlent des visages, des animaux, des fleurs, des paysages. C'est un peu ainsi que procède M""" Judith Gautier. Eli esquisse d'un trait juste les choses et les gens, le colorie d'un mot, les nuance d'une épilhète, puis elle s'interrompt pour s'amuser à quelque arabes-

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que. . . Et l'on s'étonne que ce livre charmant, paresseux, soit imprimé avec nos lettres ordinaires d'imprimerie, au lieu de présenter à nos yeux ces beaux caractères exoliques qui ressemblent à des algues, à des insectes, à des temples, et qui enchevêtrent sur le léger papier de riz leurs configurations mystérieuses et baroques.

C'est justement à un passage de ces souvenirs de M™*' Judith Gautier que je songeais en lisant dans les journaux les récits de guerre dont le bruit nous vient du bout du monde et nous paraît tout proche, car ces pays d'Extrême-Orient, longtemps fabuleux et presque chimériques, semblent avoir perdu leur ancienne distance et leur éloignement de légende. Il n'en était pas encore ainsi à l'époque, où M™° Judith Gautier fit la rencontre inattendue qu'elle nous raconte avec tant de grâce et d'émotion.

C'était à Londres. Le bon Théophile Gautier y avait mené ses enfants à l'occasion d'une exposition dont il devait rendre compte dans le Moniteur universel. Les jeunes filles se promenaient un jour dans les rues, quand un spectacle merveilleux se présenta à leur vue. Suivis d'une foule de curieux, deux personnages extraordinaires s'avançaient. Ils étaient vêtus de longues robes de soie, la taille ser-

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rée par une ceinture de brocart tissé d'or qui soutenait deux sabres croisés aux poignées ciselées. Leurs visages pâles et singuliers avaient une expression de dignité, de grâce mélancolique, de douceur et de dédain. Ces deux Japonais en costume national, ces deux Samouraïs, pour la jeune promeneuse éblouie de cette vision, c'était tout le Japon, avec son mystère, son inconnu, son parfum, ce Japon dont elle devait évoquer si magiquement en ses livres l'image héroïque, élégante et vraie !

Ce n'est plus sous cet aspect pittoresque et fabuleux que se montrent maintenant dans nos villes les Japonais d'aujourd'hui. Ils n'ont plus de quoi faire rêver les jeunes filles. Serrés dans leurs redingotes noires, les yeux abrités de lunettes miroitantes, seuls ou le plus souvent deux par deux, les nouveaux venus n'attirent guère l'attention des passants. Discrets et souriants, ils vont, regardent, observent, s'informent. Ils ne sont plus, avec leurs larges manches flottantes et leurs robes aux teintes vives, semblables à de riches papillons humains, oisifs et somptueux; non, avec leur teint jaune, ils ressemblent plutôt à d'industrieuses abeilles qui voltigent, butinentet repartent vers leur ruche lointaine toute bourdonnante de rumeur et d'activité.

Ces deux sortes de visiteurs représentent assez bien la différence qu'il y a entre le Japon d'autrefois et le Japon d'aujourd'hui. Certes, celui-ci nous intéresse par son effort prodigieux à se moderniser

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et par la volonté extraordinaire qu'il a employée à se transformer, par son énerg'ie à se créer une nouvelle figure dans le monde. A ce point de vue, il est digne d'admiration, mais ne gardons-nous pas tout de même une préférence pour le Japon d'autrefois, qui vit pour nous dans le souvenir de ce qu'il fut, dans les .merveilles de son art?

C'est par son art que le Japon est populaire chez nous. Dès longtemps, il y eut en France une curiosité pour les objets d'Extrême-Orient. Les amateurs du dix-septième et du dix-huitième siècle goûtèrent fort ce qu'on appelait les «chinoiseries », nom sous lequel on confondit les bronzes et les porcelaines, les laques et les ivoires, les émaux et les étoffes, mais ce ne fut que de notre temps que commença véritablement la faveur particulière de l'art japonais.

Cette faveur date assez exactement de l'époque où le Japon subit la grande crise de son renouvellement politique et social, du moment où une civilisation séculaire renonça brusquement à ses anciennes coutumes, où le Samouraï vendit ses robes et ses poignées de sabres pour s'acheter un habit noir et pour s'abonner au journal, où les marchands d'Europe purent pénétrer librement dans

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les maisons et en ressortir avec le vase précieux, l'estampe rare, la broderie in^'rnieuse, avec les mille riens où s'exerce la pnliencc hardie et d<'li' 'ides artistes et des artisans de là-bas.

Ce fut alors <îuc se formèrent les grandes collcclions d'Amérique, d'Anijlelerre et de France, mais elles ne retinrent que les objets de premier ordre par leur matière, leur antiquité ou leur travail. Or, l'art japonais a ceci de particulier qu'il metsa grûce et son originalité î\ tout ce qu'il touche. Il a de riches et d'humbles perfections. Il sait également tailler un jade ou tresser une vannerie.

Deh^jle nombreux public qu'il trouva en Europe, sous toutes ses formes et à tous ses degrés de richesse ou de simplicilé,non seulementauprès des amateurs, mais aussi auprès des gens de goilt,car il n'est pas seulement un art de musée, il est un art d'appartement. Ce fut ainsi qu'il pénétra partout, passa par toutes les mains, se montra à tous les yeux. Il ne fut pas qu'un plaisir, il fut un exemple. Nos artistes subirent son influence; tout le monde ressentit son charme exquis et singulier.

Ce contact quotidien nous apprit à aimer ce pays à la fois bizarre et raffiné, ce peuple d'une imagination si variée ; nous nous habituâmes aux images qu'il nous offrait de lui-même ; nous nous familiarisâmes avec ce que son art nous enseignait des mœurs, des usages, des coutumes, sans nous rendre compte que ces mœurs et ces usages étaient

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