‹ Sujets et paysagesChapitre 34 sur 37 · LE SOLEIL. ROUGE · texte numérisé non relu

LE SOLEIL. ROUGE

déjà ceux du passé, que ces images ne représentaient plus qu'un Japon disparu et qui n'était pour lui-même qu'un souvenir glorieux et déjà lointain.

Certes, les Japonais d'à présent ont conservé quelque chose de l'habileté artistique de jadis. Ils savent encore sculpter un ivoire, fondre un bronze, peindre une soie. La main y est encore adroite, mais on sent que le cœur n'y est plus. L'activité et l'ingéniosité de ce peuple si énergique et si fin sont ailleurs. Sa préoccupation n'est plus d'embellir la vie par les mille délicatesses d'un art à la fois rare et pratique. D'autres soucis ont remplacé celui-là. Le Japon, à l'heure actuelle, est tout entier à l'exercice de sa puissance industrielle, politique et militaire. Ce qui l'intéresse, ce sont ses alliances, ses armées, ses arsenaux, ses flottes, car c'est sur la mer que se décident ses destinées.

Il semble du reste que les vaisseaux de guerre, indépendamment de leur nécessité et de leur utilité patriotiques, doivent plaire à l'imagination japonaise. Il y a dans le cuirassé moderne une sorte de complication et de singularité qui en fait comme un être un peu fantastique. Le Dragon des légendes renaît sous une forme nouvelle... Comme lui, le cuirassé est rapide, terrible, énigmatique en sa carapace d'acier. Il darde à travers la nuit ses

3o8 SUJSr» r.r r\rSAGKK

regards électriques. Il crache de la fumée et jei; du feu. Il y a en lui du monstre et de l'idole. Ou le craint et on l'honore. II semble ôire sorli de la rêverie g-uerrière d'un llokousaï. Les Samouraïs d'autrefois, écailleu.x en leurs armures de laqu' cachés derrière leurs masques de combat, ne sembleraient pas déplacés àsonbord avec I.in < ;i';r>.>ris de crustacés héroïques.

Ce ne sont pas des marins de ce genre que le Japon moderne fait monter sur ses navires. Les Japonais se sont, pour ainsi dire, déjaponisés. Ils ont renoncé au faste et au pittoresque. Ce peupi si amoureux jadis de parures éclatantes et de riches étoffes, vêt ses soldats et ses matelots de couleurs sombres. Aux fantaisies magnifiques des costumes a succédé la rigueur des uniformes. La Russie n' > pas eu à combattre des estampes vivantes, mais des armées disciplinées et une marine redoutable par l'excellence de ses engins, le courage de ses équipages et la science de ses officiers. Un cœur orgueilleux battait sous les tuniques et les vareuses. Le Japon ne demandait qu'à faire ses preuves, celles de sa nouvelle puissance. Et nous avons vu vers l'Orient, monter au ciel l'astre sanglant de la guerre, celui que José-Maria de Ileredia a évoqué superbement dans un sonnet des Trophées^ ce soleil que le Daïraio voit, au matin de la bataille,

LE SOLEIL ROUGE SoQ

Poindre, orbe éblouissant, au-dessus de la mer,

tandis

Que pour couvrir ses yeux dont pas un cil ne bouge, 11 ouvre d'un seul coup son éventail de fer Où dans le satin blanc se lève un soleil rouge.

Page 1