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VILLAS A VENDRE I

point à prouver qu'ils ont appris là-bas quelque chose de nouveau. L'important serait qu'à leur retour ils sussent mieux ce qu'ils savaient déjà. Ce qu'ils ont à apprendre durant cette retraite, c'est eux-mêmes. L'utilité du séjour à Rome n'est pas technique, elle est psychologique. Qu'on ne leur donne ni enseig-nement, ni direction, et que, de cette école de l'esprit, ils ne rapportent pas l'esprit de l'Ecole !

C'est pourquoi, si j'avais à choisir un administrateur à cette colonie artistique, je ne choisirais ni un peintre, ni un sculpteur, ni un musicien, mais simplement un homme aimable, instruit et intelligent, qui aurait pour tâche de rendre agréable et hospitalière notre villa nationale, dont il serait comme une sorte de Médicis moderne et bienveillant, sans action, sans parti pris et, partant, sans tyrannie.

Ainsi conçue, l'Ecole de Rome n'aurait plus de raison pour exclure du nombre de ses membres, comme elle l'a fait jusqu'à présent, les écrivains. Est-il juste de leur refuser le privilège dont jouissent les artistes? Eux aussi pourraient tirer profit d'un séjour à Rome. Leur jeunesse aurait aussi besoin de loisir et de méditation, et l'Etat devrait également en fournir le moyen à quelques-uns

d'entre eux. Mais si l'on veut laisser au pinceau, à l'ébauchoir et au clavier la villa Mcdicis qui serait trop petite pour contenir ces nouveaux venus, il ne serait pas difficile de leur trouver ailleurs un abri convenable. Il n'en manque pas dans cette même Italie. Son sol n'esl-il point partout couvert de ces demeures construites pour la fastueuse vie d'autrefois, et maintenant trop vastes pour celle d'aujourd'hui, et qui se prêteraient merveilleusement à l'existence en commun?

Chacune des cilës italiennes n'est-elle pas entourée ainsi de la couronne de ses villas ? Florence a les siennes. Elles se dressent, graves et charmantes, sur les pentes des collines toscanes. De leurs jardins fleuris, elles dominent la ville du Lis rouî^e. Ses campaniles leur envoient le son de leurs cloches harmonieuses. Est-ce parmi celles-là que nous choisirons? Mais, à défaut des florentine», n'avons-nous pas aussi les vénitiennes? Elles parent les rives de la molle Brenta de leurs colonnades bâties par Palladio et de leurs vergers pampres où s'écaillent, dans l'air humide et doux, leurs statues rongées de mousses. Et Venise elle-même n'ofîrirait-elle pas dans un de ses nombreux palais une retraite appropriée au loisir intelligent et à l'activité des pensées ? Où mieux rêver en paix que parmi le silence marin de la lagune, à moins qu'on ne lui préfère les eaux pures et bleues des lacs lom-

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bards ? Cependant, si nous voulons que notre villa ne s'éloig-ne pas trop de sa sœur médicéenne, cherchons-la aux environs de Rome même^ sur les collines d'Albano ou de Frascati. Elle y existe sûrement.

N'est-elle pas désignée d'avance pour que la France y héberge quelques-uns de ses jeunes écrivains, cette villa d'Esté dont on a annoncé la mise en vente par l'archiduc d'Autriche qui en est propriétaire? Et ne serait-ce pas une bonne occasion de compléter et d'étendre à la littérature le privilège réservé jusqu'à présent aux arts? Cette fin ne serait pas indigne de la noble demeure qui a vu Chateaubriand, Michelet et Taine venir rêver dans ses jardins, dont les perspectives vivent aux gouaches d'Hubert Robert et dont les hauts cyprès dressent leur feuillage rouge dans les sanguines de Fragonard.

C'est en voiture, et par son bois d'oliviers, qu'il faut aborder Tivoli. Les vieux arbres ombragent la route en lacet qui monte la colline. Montée tragique, si l'on peut dire, car je ne connais rien de plus douloureux que l'aspect de ces troncs tordus comme d'une souffrance végétale, crevassés, fendus et qui semblent porter en eux la marque de l'effort accompli à pousser en ce sol avare et dur. Ils en

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gardent, en leur forme, un air de torture et de misère qui contraste singulièrement avec leur délicat feuillage argenté. C'est par ce chemin qu'il faudra mener les jeunes élèves de la future Ecole, et je voudrais qu'ils comprissent, à la vue de ces arbres, la leçon qu'ils leur donnent. Ne leur enseignent-ils pas, en un vivant symbole, que l'Art n'est pas uniquement un plaisir et un jeu? N'a-t-ii pas ses difficultés et ses tourments et n'est-ce pas à ce prix que l'esprit produit ses fruits abondants et savoureux, pareils ;\ces petites olives qui pointent toutes luisantes, parmi le clair feuillage,au-des8us des troncs déchirés, et d'où sortira l'huile bienfaisante et douce où se nourrit la flamme qui éclaire et réjouit?

Mais bientôt on est distrait de celle impression sérieuse etgrave parla pureté de l'air qu'on respire, la beauté de la lumière et le pittoresque de la petite ville qu'on traverse et que domine, debout sur son rocher, la ruine du Temple de la Sybille. Sur une place encombrée de mendiants, devant un portail ouvert, un gardien vend les billets d'entrée. Voici une cour entourée d'une colonnade. Un corridor obscur, qui descend en pente brusque, conduit à une suite de salles vides, décorées de peintures mythologiques, d'où une porte donne accès à une terrasse qui longe la façade de la villa. Bâtie au seizième siècle par les princes de la maison d'Esté, elle est de ce beau style italien noble à la fois et

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rustique, mais le temps Ta dépouillée de tout son luxe intérieur, La vraie beauté qui lui reste est à cette balustrade de pierre. Venez vous y accouder.

En étages, s'étend un jardin merveilleux et profond d'où s'exhale un frais parfum de feuillage et d'eau. La grande cascade qui s'écroule au-dessous de vous, en une masse argentée et suspendue, rejaillit jusqu'à la hauteur de vos yeux en un jet d'eau puissant qu'accompagne le jet de verdure immobile de hauts cyprès. Entre ces arbres apparaissent des statues, des vases et des bassins où mènent des rampes et des escaliers. Suivez ces allées couvertes, au détour desquelles murmurent des fontaines vives. Faites le tour de ces trois bassins carrés où l'eau, dans chacun, est d'une couleur différente, ici, verte ou bleue, là, presque noire, rien ne démentira cette première impression de surprise et de mélancolie que vous auront donnée les célèbres jardins.

Certes, vous vous plairez à la variété quelquefois baroque des ornements, à la diversité des perspectives, à l'ingéniosité du détail, mais cet amusement ne sera que superficiel. Quelque chose d'âpre et de mortel se dégage de cette fête des yeux. Peu à peu, vous vous laisserez gagner par la solitude et le silence. Oui, ce lieu fut peut-être autrefois un lieu de plaisir. La main de l'homme l'a disposé jadis pour l'agrément des heures et le divertissement du regard, c'est elle qui en a combiné l'artifice, mais

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à cette première beauté s'en est peu à peu ajoutée une autre,plus efficace et plus mystérieuse, et c'est celle-là qui fait des jardins d'Esté ce qu'ils sont aujourd'hui, non plus seulement quelque jeu princier, mais l'œuvre commune et unique de l'art, de la nature et du temps.

C'est le temps, en effet, qui les a portés, ces jardins, à leur point de perfection. C'est lui qui a accru la taille énorme de ces cyprès, qui a mordu la bordure de marbre de ces bassins, qui a effrité ces statues. C'est lui qui a renversé ce Silène qui gît à l'ombre des vieux rouvres, sa face rieuse et avinée tournée vers le ciel entrevu par les bleus interstices de l'épais feuillage. Sur son corps sans membres, le lierre vivant se môle au lierre sculpté. Debout, il n'élait peut-être qu'une figure médiocre due à quelque ciseau inhabile; couché ainsi, il est devenu un bloc charmant et énigmatique. Comme à lui, n'est-ce point leur heureuse décrépitude qui donne à ces jardins leur charme pénétrant? C'est justement en cet état que les maintenait l'archiduc lointain qui en était le possesseur indifférent, et c'est ce caractère qu'il lewr faudrait conserver s'ils passaient à d'autres mains et s'jls devenaient un promenoir pour des jeunes gens méditatifs. C'est

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