‹ Sujets et paysagesChapitre 5 sur 37 · VILLAS A VENDRE · texte numérisé non relu

VILLAS A VENDRE

tels qu'ils sont qu'ils pourraient être précieux à leurs nouveaux hôtes.

La jeunesse, en effet, aune prédilection singulière pour les lieux de tristesse et de mélancolie. Il semble que ces âmes neuves prennent à ce contact une activité particulière. Elles y sentent mieux leur ressort et leur force. Mais il est bien peu probable que la villa d'Esté devienne jamais le complément logique de la villa Médicis. Les jeunes écrivains continueront à sefournir,à leurs dépens, de solitude et de loisir, sans que l'Etat s'occupe d'eux davantage qu'il ne l'a fait jusqu'alors. C'est dommage. J'aurais imaginé volontiers un Paul Bourget ou un Maurice Barrés de demain promenant les rêveries incertaines de leurs vingt ans sous les ombrages des jardins d'Esté et y laissant venir à eux des pensées fécondes et sérieuses. Je les eusse souhaités, accoudés au balustre de pierre, respirant l'amère odeur qui, d'en bas, monte des buis sombres et des cyprès verts, et écoutant longuement et délicieusement le murmure des cascades, des jets d'eau et des fontaines dont le passant de ces beaux lieux emporte à jamais dans sa mémoire le bruit humide, harmonieux et frais.

La maison de rancienne rue des Noyers, qui porte le numéro 07 du boulevard Saint-Germain et où est né Alfredde Musset, va probablement disparaître. Certes ces destructions sont regrettables, car tout ce qui peut contribuer à rappeler à notre esprit le souvenir d'un charmantpoète est précieux et mérite d'être conservé. Je sais bien que l'auteur des Nuits et de liolla a d'autre sauvegarde contre l'oubli qu'une plaque de marbre au mur d'un immeuble décrépit. Ses vers lui assurent une place toujours vive dans notre mémoire. Ses amours môme lui en ont redonné une dans notre curiosité.

Récemment, en effet, l'amoureux a en quelcpie sorte remis le poète à la mode. Sa liaison avec une femme célèbre a été le sujet de plusieurs livres et d'articles innombrables. Ou a analysé, étudié, commenté cette aventure de jeunesse avec un sérieux et une minutie qu'elle ne comportait peut-être pas. On en a même philosophé. Le détail rétrospectif de cette passion romanesque a amusé notre imagination. Elle aime à songer au Musset d*alors

ardent, sensuel et irrité. Sa figure est séduisante et se détache sur un beau décor de couleur italienne.

Je. ne sais si le charme du lieu où elle se passa n'a pas aidé un peu à l'intérêt de l'aventure. Venise aservi nos deux amants romantiques et nous a rendus plus sensibles à ce qu'ils souffrirent l'un de l'autre. Leur histoire en a pris je ne sais quoi d'exotique et de lointain, et nous en imaginerions assez aisément les héros parés à la façon d'autrefois : Lui, du manteau rouge, du tricorne et de la perruque; Elle, avec la jupe brodée, l'éventail et le masque des personnages que l'on voit aux tableaux de Longhi. Et même cet ajustement semblerait mieux leur convenir que la robe et la redingote de i836.

Cette sorte d'illusion et de prestige est si vraie qu'il nous faut un effort pour réduire à. sa juste proportion ce drame qui est aussi une comédie et nous apercevoir qu'il n'y eut là, après tout, qu'un malentendu sentimental entre deux êtres réunis un instant par leur fantaisie et séparés ensuite parleurs caractères. Ce fut cette différence de natures qui rendit si inquiètes et si tourmentées les relations de la jeune Berrichonne qu'était George Sand et du jeune Parisien qu'était Alfred de Musset, bien que les masques de Venise leur eussent, un moment, l'un à l'autre, caché leurs véritables visages.

Certaines maisons natales de poètes et d'écrivains parlent fortement à l'imat^ination. Leur vue nous émeut et nous fait rêver, tant il semble qu'elles aient été destinées, de tout temps, à l'événement qui les a illustrées à jamais. Elles y paraissent, pour ainsi dire, proies d'avance. A Saint- Malo, celle où naquit Chateaubriand communique cette impression. Il y a parfois entre le lieu et l'homme une affinité mystérieuse. L'un semble approprié à l'autre par uf;»* ^"î»" <?» rMM,,.T.-....-,« fraternelle.

La maison natale d'Alfred de Musset n'est point de celles qui font songer. Elle n'a rien de particulier que le souvenir qui la distingue. J'ai quelque peine à m'y intéresser. C'est là, pourtant, que vécut, enfant, celui qui devint le prestigieux adolescent des Contes d'Espagne et d'Italie, le jeune homme de Venise. Tout cela ne parvient pas i\ animer pour moi ces pierres. Elles me restent indiiïérenles.

Il y a des êtres qui ont l'air d'avoir cnui-^i i^ii ils veulent naître. Alfred de Musset n'est pas de ceuxlà. J'imagine volontiers plutôt pour qu'il y vînt au monde quelque maisonnette galante, quelque folie, comme, au dix-huitième, siècle, on en IcUis-

sait aux barrières de Paris, coquettes et d'un rococo rustique, et dont le silence serait plein de vieux airs de danses, avec un jardin de roses et de buis, à l'odeur amère et douce, et qui serait pareil au décor d'une des comédies ou d'un des proverbes du poète; mais Musset n'a pas eu la chance hautaine d'un Chateaubriand, il n'a point assorti son lieu de naissance à son génie.

D'ailleurs, l'endroit où nous naissons nous est imposé par le hasard. C'est pourquoi les maisons natales célèbres ne nous parlent que rarement. Les maisons mortuaires illustres sont, à mon sens, plus pathétiques. Elles ont, à tout le moins, une certaine mélancolie qui leur vient de l'existence notoire qui s'y est terminée. On y a rêvé aux années vécues et à l'œuvre accomplie. L'homme y a apporté avec lui ses souvenirs et ses reg-rets et la demeure garde quelque chose de vivant. Elle est éloquente par elle-même. Elle n'a pas besoin d'intéresser nos yeux pour émouvoir notre pensée. A la maison de la rue des Noyers, où naquit Musset, je préfère ce triste logis de la rue du Mont-Thabor où habita et mourut le Musset vieilli, sombre et désenchanté, le Musset dont les lèvres ne touchaient plus qu'à la coupe empoisonnée.

Il est pourtant une autre sorte de demeures fa-

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iiieuses, ni natales ni mortuaires, celles-là, cl qui n'ont point la mélancolie des unesou l'insignifiance des autres. Elles représentent, dans la vie du poète dont elles évoquent le souvenir, ces relûclies et ces complaisances qu'il y a parfois dans les destinées, une certaine faveur momentanée du sort qui semble permettre aux vivants de disposer à leur gré d'euxmêmes. Aces instants que l'homme croit aisément durables, il éprouve le besoin de se ménager de quoi jouir de ce repos et de cette accalmie.

Volontiers il se bAtit un toit pour y abriter cette fortune inespérée. Il rêve de fixer son existence en quelque endroit au goût de son esprit. II y a, de par le monde, quelques-unes de ces maisons de poètes. Il faut les visiter avec soin. Elles sont touchantes et instructives. Elle nous apprennent, de celui qui les habita et les choisit librement, le genre d'horizon qui plaisait le plus à ses yeux, et ce qui lui paraissait le plus propre à l'agrément familier de la vie.

J'aimerais à dresser la carte de ces demeures poétiques. Je les chercherais où elles sont, à la campagne ou la ville. J'aimerais y pouvoir marquer la villa d'Horace à Tibur et celle de Virgile au Pausilippe, comme le cottage où Edii^ar Poe, à Fordham, goûta quelques mois de bonheur et la maison de Weimar où Gœthe acheva noblement sa longue vie. Je ne manquerais pas d'y indiquer ce petit château de la Poissonnière, où vécut Ronsard,

au cœur de son Vendômois. Le temps l'a respecté. La vieille cheminée sculptée semble attendre la flambée d'automne. Les lieux d'alentour portent encore les noms que le poète a chantés en ses vers. . . La Fontaine Bellerie épand encore son onde où se mirait le pin que le poète plantait « en l'honneur de Gybèle ». Allez boire à son eau, un jour d'été, quand nos charmants paysages de France ont toute leur grâce fraîche et précise, leur charme mûr.

Je suis allé récemment à Ferrare. C'est une petite ville bizarre et triste. Sa cathédrale dresse une hautaine façade lombarde. Le château des Ducs est entouré d'une eau verte qui reflète ses murs rougeâtres. Le musée montre en ses vitrines les médailles de bronze, où Pisano et Matteo de Pastis ont ciselé les profils étranges des Princes de la maison d'Esté. Le pas résonne sur les dalles des rues désertes. L'une d'elles va au palais Schiffanoia peint de fresques singulières. Une autre à une petite maison de pierre, aux fenêtres étroites. A sa porte, j'ai tiré sur la chaîne d'une sonnette qui résistait au branle. Une vieille femme est venue ouvrir tenant à la main un trousseau de clés. Dans le vestibule, un buste d'homme barbu vous accueille. Saluez! c'est Ludovico Ariosto, l'auteur

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du Roland furieux. Nous sommes dans la maison de rAriosle.

C'est lui-môme qui a composé le tlisii [ue latiit qu'on peut lire au-dessus de l'entrée. Ily dit que sa maison est petite mais non pauvre : pnrva sed non sordida, et il ajoute fièrement qu'elle a été faite pour lui, et qu'il l'a payée de ses deniers. Ce simple log^is le contente. Voyons-le. Le temps l'a privé des meubles qui le garnissaient, mais la disposition des pièces est restée la môme. Un escalier étroit y monte. L'une de ses marches de brique a conservé encore un lambeau de son revêtement de bois. Le pied de l'Arioste s'est posé là. Le poète a dormi dans celte chambre et a travaillé dans cette autre. Ses regards sont allés à ce plafond ingénieusement sculpté. Voici, dans une vitrine, quelques éditions anciennes de son poème, quelques autographes de sa main. C'est par ces petits traits \nrgaux qu'il évoquait le Paladin Furieux.

Fut-ce vraiment un grand poète que l'Arioste? Il faudrait le lire en sa langue originale, mais, en tous cas, il eut l'esprit plein de belles légendes chevaleresques et féeriques, l'imagination pompeuse, )^alante et héroïque. Il aima les combats, les aventures,les rencontres et les enchantements. Nous sommes dans la maison de l'Enchanteur lui-même, de celui qui a conduit, de chanten chant, de strophe en strophe, le long de son épopée, la brillante cavalcade de ses héroïnes et de ses chevaliers. La vieille

MAISONS DE POÈTES 3l

femme qui nous attend remue ses clés comme si elle voulait nous ouvrir l'entrée de quelque souterrain dont les dédales nous mèneraient dans le monde fantastique du poète de Roland. C'est au jardin tout simplement qu'elle veut nous conduire. Il est petit et potager.

Il n'y pousse point de foret magique; on ne voit pas, marquée sur le sable des allées, l'empreinte du sabot des destriers ! Il ne croît dans le jardin de l'Arioste que des plantes ordinaires, mais il me semble pourtant y respirer, dans le silence de sa solitude, l'odeur d'un laurier invisible.

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