FUMÉES
Août 1903.
Il y a quelques semaines, l'allenlion universelle était tournée vers la double fumée qui, deux fois parjour, annonçait au monde, dans le ciel romain, que le Conclave assemblé n'avait pas encore élu le nouveau Pontife. A peine a-l-elle cessé, cette fumée vaticane, qu'une autre monte à l'horizon, mais celle-là n'est plus réglée par la main des hommes. Elle ne s'élève pas, prompte et fugitive, faite de papier brûlé. Elle est épaisse et sulfureuse, mêlée de flammes et de bruit. Elle n'est pas un présage de paix et de concorde; elle est un signe de fléau. Ce n'est plus le Vatican qui délibère, c'est le Vésuve qui menace.
Si les astronomes ne nous prédisent pas tout à fait la fin du monde, ils nous annoncent au moins de fâcheux événements cosmiques. La vieille force volcanique se réveille et tressaille. La lave bouil-
lonne et roule sur les pentes de la montagne convulsive. Naples surveille avec anxiété le cône redoutable.
Nulle terre, cependant, ne semble moins faite pour le malheur et la catastrophe que cette lumineuse Gampanie et ce golfe napolitain aux courbes nobles et pures. Ce pays fortuné ne donne vraiment que des pensées de plaisir et de joie, et nous associerions plus facilement l'idée de cataclysme à n'importe quel autre paysage qu'à celui-là. Il y a certains aspects tragiques du sol qui semblent en harmonie, d'avance, avec les surprises de la nature. Ils ont je ne sais quoi de sinistre, une âpreté particulière, qui est déjà comme un indice de bouleversement probable, mais cette terre de Naples, elle, n'a gardé de son caractère volcanique qu'une grâce ardente et chaude.
A parcourir ces lieux admirables, on y éprouve partout un sentiment de sécurité et d'allégresse. Les lignes y sont douces et simples ; les couleurs riches et vives. C'est la contrée épicurienne. Pour arbres : le pin, l'olivier, l'oranger, le citronnier. Liés les uns aux autres par des guirlandes de pampres, ils semblent parés pour une fête dansante. C'est ici le pays des « fruits d'or », des fruits d'or rouge et des fruits d'or jaune. L'odeur de fleurs délicieuses s'y mêle au sain parfum de la mer.
Elle baigne, cette mer, une ville voluptueuse où la pauvreté même et la misère ont leur gaieté et
leur pittoresque. Certes, la dangereuse montagne est là, mais en apparence inoffensive. Qui pourrait croire qu'elle, qui porte des vignes, et, fertile, mûrit le raisin, elle puisse avoir des ivresses brûlantes ? Et pourtant l'indolente couve des fureurs ignées. Elle vomit rouge, parfois. Elle est capable de grands désastres. On connaît ses antiques méfaits. On en annonce de prochains. Qui sait si Pompéi, ensevelie et retrouvée, ne va pas disparaître de nouveau sous la lave, après une exhumation éphémère?. . . Evoquons, une fois encore, la cité jadis souterraine et que nous serons peutêtre les derniers à avoir visitée...
J'étais à Naples au printemps dernier et je la parcourais avec joie. Avant de voir la Ville morte, je voulais voir la Ville vivante. J'allais en entendre la rumeur à San-Martino, d'où l'on a Naples à ses pieds et, pour mieux dire, à son oreille. C'est un lieu singulier que cette Chartreuse avec son cloître gracieux où, sur les balustrades, reposent des têtes de morts sculptées dans le marbre. Chacune a son expression particulière, et l'une d'elles porte une couronne de laurier. Je la regardais en allant au petit balcon d'où l'on domine la Cité joyeuse. Là, son cri continuel et divers vous arrive en un bourdonnement lointain, et on hésite à redescendre
dans ce qui, de loin, vous envoie celle sourde et forte clameur. Mais Naples n'est point que mouvement et ag-itation. Elle a ses endroits de silence. Son musée est plein de marbres et de bronzes admirables. Les quatre Danseuses d'Herculanum y dressent leurs nobles attitudes. Il me semblait qu'elles allaient me prendre par la main pourm'introduire dans la vie antique et qu'elles me mèneraient jusqu'au seuil de leur ville ténébreuse...
Après avoir passé la nuit dans l'hôtel qui s'élève au milieu de la campagne déserte, le matin, je suis entré à Pompéi. J'ai suivi le chemin qui conduit aux ruines. J'ai passé par la porte Marine. J'ai vu, sur les dalles plates des rues, les ornières creusées par les roues des chars; j'ai visité les divers quartiers, le forum, les temples, les maisons. Je me suis arrêté auprès des fontaines sèches. Il y en a une où l'on distingue encore, sur la marg-elle, la marque des mains appuyées, quand on s'y penchait pour boire bouche à bouche avec le petit masque sculpté dont les lèvres de pierre laissaient couler un filet d'eau. Ailleurs, voici, encore à leur place, dans le cellier ou la boutique, les amphores de vin et les jarres d'huile. Il faisait chaud sous un ciel gris qui semblait répandre sur les choses une cendre transparente. Le petit jardin propret et méticuleux de la maison des Vettii m'a charmé ; c'est l'endroit gracieux de Pompéi ; puis j'ai erré longtemps au hasard, des Thermes à la voie des Tom-
beaux et à la villa de Uii)mède, étonné, atlcntit et curieux.
La curiosité esf, en eiïet, le sentiment principal que l'on éprouve et que l'on satisfait à Pompéi. Ces ruines manquent de beauté. Nettoyées, correctes, elles ont un air didactique. Elles sont comme les pièces démonstratives d'une leçon en plein air. Il est vrai qu'on les a dépouillées de presipic tout ce qu'elles contenaient de précieux. Les stucs peints ont été enlevés ; les statues ont été emportées. Il ne reste que je ne sais quoi de net, d'instructif, qui intéresse, mais qui n'émeut pas.
On a bien fait peut-être... Le Vésuve, après tout, est un voisin peu sûr. Qu'il recouvre de nouveau la cité morte, ce ne sera pas un malheur déplorable. Elle a donné ce qu'elle contenait de vivant, ses petits bronzes, ses objets familiers, ses mrjsaïques et ses charmantes peintures. Elle s'est assez montrée pour apprendre ce qu'elle était, et le souvenir qu'on en garde est moins celui de la disposition de ses rues et de l'aspect de ses pierres que telle figure à demi effacée, que telle arabesque rompue qui ornent encore quelque pan de mur où se promène, agile et vif, un petit lézard couleur de cendre.
A vrai dire, cette déception des yeux devant ces vestig-es du monde antique, ce n'est pas seulement à Pompéi qu'on la ressent. Je l'ai éprouvée aussi à Rome. Je mets à part, bien entendu, l'admirable Panthéon d' Agrippa, qui, lui, n'est pas une ruine. C'est un monument sinon intact, mais dont, du moins, l'aspect g-énéral a conservé sa forme. J'en excepte également les Arcs de triomphe, nobles et grands, et le Colisée, qui, en sa destruction partielle, a conservé quelque chose delui-même. Pour le reste, avouons-le, les autres grands débris romains ne sont que des amas indistincts. Le Palatin, les Thermes de Câracalla ne semblent guère des œuvres dues à la main de l'homme. Leur masse fait penser plutôt à des singularités naturelles, à des falaises écroulées, à des grottes. Le Forum est un chaos. On n'a pas plus l'impression de ce que pouvait être ce lieu célèbre qu'on ne retrouve dans un squelette la physionomie du vivant qu'il a été. Le Forum actuel, fouillé, creusé, excavé, fait songer à un vaste rébus archéologique. Les savants cherchent le mot de l'énigme, mais le^'passant s'arrête découragé et incertain devant ces pierres innombrables, étiquetées et classées, en leur désordre incohérent.
Je suis loin pourtant de vouloir nier le haut intérêt de ces recherches souterraines. Je note
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simplement la déception du promeneur en quètc de pittoresque et qui souhaite d'emporter dans sa mémoire des images de jrrandeur et de beauté. A celui-ci, la Rome d'aujourd'hui fera regretter la Rome d'autrefois, telle que nous l'ont déj>einle les voyageurs et les artistes de jadis, au temps où le Forum romanum n'était plus que le Campa Varcino. Sa vaste étendue était couverte d'herbe; quelques colonnes s'y dressaient çà et là; quelques débris soulevaient la terre mystérieuse. Ailleurs, les murs disjoints n'étaient pas encore consolidés de crampons de fer. Les plantes grimpantes et parasites animaient ces vieilles pierres de leur verdure et de leurs fleurs. Le lierre s'enroulait aux chapiteaux. Toutes ces ruines n'avaient point cet air surveillé qu'elles ont maintenant, cet air de bibelots informes et gigantesques, entourés de barrières et de grilles avec tourniquet. A présent, elles semblent comme isolées du sol oii elles reposent. On les dirait prêtes pour l'exportation et on imagine le jour où quelque milliardaire américain achètera le Colisée ou les Thermes deCaracalla pour les transporter dans son parc et en orner ses jardins ; et peut-être aura-t-il l'heureuse fantaisie de les laisser de nouveau envahir par les mousses, par toute cette flore élégante et minuscule qui pousse aux joints des blocs et aux fissures des dalles, et ils reprendront alors l'aspect que leur donnaient, dans leurs sanguines ou leurs eaux-
fortes, où ils représentaient si ingénieusement et si pittoresquement la Rome de jadis, les Hubert Robert et les Piranèse.
Ce n'est pas à Rome ni à Pompéi qu'il faut chercher la beauté des ruines antiques. Quittons Naples pour Sorrente et traversons sa presqu'île jusqu'à Araalfî. C'est une des plus belles routes du monde que cette route qui suit, au flanc de la montagne, le rivage escarpé de la mer, où on laisse derrière soi les îles de la Sirène, vertes sur le flot bleu. Amalfi est délicieux, avec son port étroit, ses couvents. Allons plus loin. Voici Salerne et son golfe arrondi ; puis la côte s'abaisse, la montagne s'écarte. Le sol devient humide et plat. Les buffles gris aux cornes courbes enfoncent leurs sabots dans le terrain spongieux. La contrée est marécageuse. La fièvre habite l'air amolli. Le train s'arrête à une petite gare en rase campagne. Quelques pauvres maisons se groupent alentour... C'est Pœstum.
Il ne reste rien de la ville qui s'éleva jadis en ce lieuj rien si ce n'est les trois temples qui sont l'honneur de cette mélancolique sohtude. Le temple de Cérès, le temple de la Paix et le temple de Neptune. Celui-là, debout, supporte de ses colonnes harmonieuses et renflées un fronton à demi détruit.
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C'est tout; mais comment dire la force, la tristesse et la beauté de celte ruine de marbre, posée sur l'horizon de la mer 1 Et pourtant, cette mer est grise et uniforme, le ciel est lourd et laisse tomber de larges gouttes de pluie. Une bande de corbeaux criards tourbillonne et croasse. Que doit-ce donc être quand le soleil luit et que l'azur rayonne ! Même aujourd'hui, dans cet air terne, ce temple semble comme lumineux en son marbre couleur de miel. Il communique à l'esprit une sorte de joie grave et souriante. Il est sur la terre italique la première rencontre de la Grèce. On salue en lui la beauté.
Le temple de Neptune, c'est pour lui que j'ai frémi, quand j'ai lu dans les journaux l'annonce des menaces du Vésuve. Certes, il n'a pas à redouter du volcan la lave et le feu, mais il a à craindre autre chose. Si la terre en tremblant allait ébranler ses colonnes et jeter bas son fronton ! Si une de ces brusques contractions du sol, qui sont comme les sursauts d'un mauvais rêve terrestre, allait effondrer le sanctuaire du dieu marin ! Il me semble le voir vaciller et s'abîmer parmi les grandes acanthes vertes qui l'entourent et qui feraient à sa chute une couronne de leurs larges feuilles découpées. La solitude fiévreuse et triste, dont il est la dernière gloire, perdrait jusqu'à son nom, et la vieille Pœstum, qui survit encore en ses temples, achèverait de mourir dans son air mal
sain où tourne l'augure ailé d'un vol de corbeaux. Heureusement, et souhaitons-Ie, les présages, encore cette fois, auront été vains ! Pompéi et Paestum dureront pour la curiosité des touristes et l'émerveillement des rêveurs, l'une en son intérêt passionnant, l'autre en son émouvante beauté. La Ville et le Temple satisferont différemment les uns et les autres. La fumée vésuvienne se dissipera, comme s'est envolée la fumée vaticane, pour longtemps, et le nouveau Pontife, qui a vu s'écrouler le campanile de Venise, ne verra pas tomber le temple de Paestum.
Avril 1906.
Je me souviens de l'avoir vue, un matin de printemps, sortir de la mer Tyrrhénienne, cette petite île d'Ustica que les secousses volcaniques ravagent en ce moment et que ses habitants épouvantés abandonnent. Pauvre petite île qui bientôt peutêtre aura disparu de la surface des eaux. Je ne connais d'elle que son aspect entrevu dans la lumière admirable d'une matinée marine.
Les voyageurs, en effet, ne visitent guère Ustica. Ou'a-t-elle,du reste, à leur offrir? Elle ne contient ni ruines, ni curiosités . En vain les Bœdeker aver-
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lissent que le géologue peut y étudier d'intéressantes cavernes et qu'on y rencontre beaucoup de coqiiillat,^es fossiles. Cette promesse ne suffit pas à attirer les touristes, pas plus que rossurance qu'il s'y trouve deux montagnes, la Falconiero, à l'est, et la Quadriga di Mezzo, à l'ouest. Il est juste d'ajouter comme raison à cet isolement qu'Ustica sert de lieu de déportation. Qu'importe, cependant, l'air y est-il moins pur, le soleil moins doux? £Ue m'a semblé belle cette Ustica, aperçue un moment au-dessus des flots bleus. Elle était pour moi l'annonce de la terre proche. Je l'ai saluée avec joie A l'horizon avant que s'y dessinât la côte merveilleuse où rit Palerme et sa Conque d'Or.
Aussi resle-t-elle liée dans mon esprit au souvenir d'heures déjà lointaines, mais toujours délicieuses. Son nom sonore et rauque évofjue dans ma mémoire toute la Sicile. D'autres noms se mêlent au sien, et chacun d'eux suscite à mes yeux quelque éclatante et vive image de beauté.
C'est une très ordinaire rue de faubourg qui conduit de Palerme au cloître et à l'église de Moureale. Un tramway électrique la parcourt entre dos maisons sans caractère. Ce n'est plus la Palerme hautaine et noble, avecses palais à fenêtres grillées, ses carrefours ornés de statues, son air de ville
orgueilleuse et grave. Ici, c'est une Palerme populaire et pauvre qui se continue de chaque côté de la route et disperse, devant la voiture qui nous mène, sa marmaille déguenillée.
Ce n'est que lorsqu'on arrive à Rocca que le chemin se relève et commence à monter en lacet. Le long de sa pente rapide des jardinets en terrasse dominent la route. Parfois, à un tournant, se dresse quelque fontaine de style baroque. Bientôt les rampes deviennent plus abruptes. Les cailloux roulent sous les pas de chevaux. L'attelage souffle. Soudain, l'on se trouve sur la place d'une petite ville. L'air est pur et le ciel clair. C'est la fin d'une belle journée. Les cloches sonnent au double campanile. Les hautes portes de bronze sont ouvertes.
Elle est vaste et magnifique, cette cathédrale de Monreale. Ses dix-huit colonnes de granit soutiennent fièrement sa voûte en ogive. Au moment où nous entrons, on célèbre un office. L'immense nef, toute retentissante de chants, vibre harmonieusement en sa noble architecture, mais ce ne sont pas ces voix qui la rendent vivante, ce sont les personnages sacrés des mosaïques qui l'animent de leurs poses variées et de leurs costumes aux couleurs éclatantes. Leur nombre étonne, mais comme on les comprendrait mieux si l'on pouvait les contempler dans le silence ! Ces cloches et ces cantiques troublent la rêverie et dérangent le mystérieux langage de gestes et d'attitudes
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que parlent dans la pierre colorée ces apôtres, ces patriarches et ces saints...
Aussi, est-ce dans le cloîlre, (jui est procli- .i l'église, que nous sommes allés attendre que la cérémonie fût terminée. Peu à peu, en eiïet, les cloches se ralentirent et cessèrent de sonner. Sans doute, l'office était fini. La vaste nef solitaire était redevenue silencieuse. Elle devait être bien belle à présent.
Oui, mais qu'il élail beau au.-.-.! n; clujlre ticsert en son calme charmant et triste! La courbe des arceaux semblait reposer avec tant de paresse sur l'appui des chapiteaux ! A un angle, la vasque d'une fontaine supportait une colonne si délicieusement torse 1 Au-dessus du préau, la couleur du ciel était si délicate! il régnait là tant de paix et tanl de douceur !
Nous y sommes restés longtemps et nous y serions restés plus longtemps encore si, par une porte ouverte au bout d'une des galeries, n'était venu doucement et jusqu'à nous un parfum de fleurs invisibles. Ah ! qu'elles avaient raison de nous appeler vers le jardin où elles poussaient ! Il n'était pas grand, certes. D'humbles allées entouraient ses modestes plates-bandes. Une balustrade de pierre le bornait et invitait à s'accouder.
N'est-ce pas un des charmes du voyage que d'y rencontrer parfois, par hasard, un de ces lieux où
l'on voudrait demeurer toujours? Leur vue procure à l'esprit en curiosité une impression de repos précieuse et inattendue. La vie un peu errante et inquiète que l'on mène vous fait goûter d'autant mieux ces rapides désirs de séjour. Tout à l'heure, on cherchait la nouveauté, maintenant on ne peut plus détacher ses yeux du spectacle qui les ravit. Un mystérieux attrait retient et enchaîne soudain. Certaine couleur du ciel, certaines formes des choses, un point de la vaste terre est devenu, en une minute, et à jamais, cher et familier.
C'est ce que j'ai éprouvé dans ce petit jardin de Monreale où, comme d'un balcon suspendu, l'on découvrait le plus beau et le plus doux paysage, cette verte vallée de la Conque d'Or qui, de là, s'étend vers Palerme et la mer, et d'où montait, dans l'air pur et tendre du printemps de Sicile, l'odeur déjà nocturne des orangers.
Je n'ai pas ressenti, à Taormine, ce plaisir si doucement mêlé de regret du petit jardin de Monreale. Il y a des lieux qui, pour admirables qu'ils soient, ne font qu'intéresser les yeux sans toucher le cœur. Ils se fixent dans le souvenir sans que rien s'ajoute à leur beauté. On retient l'ordre de leurs lignes, l'éclat de leurs couleurs. On leur sait
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gré d'exister, mais on n'a pour eux m UMulifs^o niprédileclion. C'est ainsi que j'ai conservé dans ma mémoire la magniBcencc éléjçanle du paysage taorminien.
Nul doute, néanmoins, (ju'il ne ^diI un ..e^ plus nobles et des plus parfaits que l'on puisse rêver. Ne suffirait-il pas, d'ailleurs, pour en alleslcr la noblesse, que les Grecs l'aient choisi pour y situer le théâtre dont les ruines s'y voient encore? Llles nous affirment en quelque sorte par leur présence l'harmonie naturelle de ce qui les entour.'.
Elles font plus encore cependant; elles donnent au site,dont elles complèlentla splendeurlumincuse et linéaire, un accent particulier. Elles nous procurent en effet cette émotion forte et amère que nous communique le spectacle de toute destruction. Ces marbres épais, ces colonnes renversées, ces arcades rompues suscitent dans l'esprit une invincible mélancolie. L'impression de tristesse grave qui se dégage de ces débris est même presque indépendante des souvenirs qui s'y rattachent. Qu'ils aient été un temple, un théâtre ou un palais, les restes de quelque chose qui fut grand nous émeuvent presque également. Ils nous parlent le même langage ; ils nous offrent la même leçon.
C'est à quoi je réfléchissais, par cette éclatante après-midi de Taormine oii j'avais cherché contre le soleil l'abri d'un mur à demi éboulé. Jadis, il y a très longtemps, des hommes s'étaient arrêtés en
ce même lieu. Ils avaient contemplé le mag-nifique panorama delà côte sicilienne. Comme aujourd'hui, l'Etna se dressait dans ce même ciel étincelant, et ils avaient choisi cette place pour y élever la scène où devait retentir la voix éternelle des poètes. Ils avaient voulu le monument digne des hôtes qu'il attendrait et des lég-endes héroïques ou divines qu'on y devait célébrer. Pour cela, ils avaient creusé le roc et fouillé la terre. Ils avaient employé à celte œuvre le calcul et la force. Ils en avaient étudié les dimensions, et la forme. Ils avaient accumulé là les matériaux les plus solides et les plus précieux. Et tout leur effort avait été vain!
Le temps en a eu raison, comme il a raison de tous les ouvrages humains. Il a disjoint les gradins, ébranlé les colonnes, effrité les marbres. Il a fait le silence où retentissaient les paroles des Dieux et des Héros, où se lamentaient et s'exaltaient la plainte et la colère du Chœur. Les mots sonores et harmonieux qui portaient aux spectateurs l'ivresse tragique ou joyeuse de leurs rythmes ont perdu eux-mêmes leur pouvoir. Le langage qu'ils constituaient est devenu, sinon une langue morte, au moins une langue endormie. Elle sommeille sous les signes muets de l'écriture, et, si une voix la réveillait et en faisait résonner les syllabes oubliées, l'écho môme de ce lieu n'en reconnaîtrait plus le sens et n'en retrouverait plus l'accent dans les bouches nouvelles qui ne feraient qu'offenser d'une
SUJETS ET l'AYSAOK»
rumeur barbare la solitude lumineuse de l'anlique théâtre de Taonnine.
Pendant que jïcris ces pages et «jue j'essaie d'évoquer réloquenle Taormine et de retrouver dans mon souvenir l'odeur des orangers de Monreale, une redoutable lueur illumine le beau ciel d'Italie. Ce n'est plus seulement la pauvre petite île d'Ustica que secoue et disloque le feu souterrain, c'est la grande Naples qu'il menace de ses ravages et qu'il couvre d'une cendre de deuil. La lave coule le long du Vésuve et s'y fraie des chemins nouveaux. Encore une fois, la dangereuse montagne gronde et rugit. Espérons qu'elle s'apaisera bientôt et qu'elle ne causera pas d'irréparables malheurs.
Certes, un volcan est un voisinage toujours périlleux, et la molle Naples doit redouter le sien. Elle doit l'aimer aussi, car il donne à son paysage célèbre son aspect particulier. Naples serait moins Naples sans cette perpétuelle menace qui la domine. La présence du danger donne du prix à la vie. Le volcan napolitain est comme les brigands siciliens, qui ajoutent au tourisme une pointe d'inquiétude savoureuse. En allant visiter les temples d'Agrigente, j'ai demandé au guide qui nous conduisait s'il n'aurait pas mieux valu se faire accompagner
par quelques carabiniers. Il a souri et m'a répondu : « Que voulez-vous, Monsieur, c'est bien difficile à dire : la route est trop sûre pour qu'il vaille la peine d'être escorté, mais elle ne l'est pas assez pour qu'il soit prudent de ne l'être pas. »
SOUVExNIR D'ALSACE
Nous avions causé lonçuemcnl, un ami d in».i, de l'abbé Delsor et des choses du jour. Il me dit: a J'ai eu sept ans durant l'hiver de 1870. Celle époque déjà lointaine de ma vie m'a laissé des souvenirs peu nombreux, mais extrêmement précis. Ils consistent en quelques impressions et quelques spectacles que je ressens et que je revois toujours avec une netteté singulière. Voici Tun de ceux qui se détachent le plus vivement sur le fond indistinct et confus de mon enfance.
« Je suis à une tenôtre, le visage tout près de la vitre froide, car au dehors il gèle. C'est l'hiver. De celle fenêtre, j'aperçois une place où aboutit une rue perpendiculaire. C'est vers l'extrémité de cette rue queje regardeetque je sais qu'il faut regarder. C'est là que je verrai ce qu'on attend et ce que j'attends. J'ai le sentiment qu'il va se passer quelque chose d'extraordinaire, et, derrière ma vitre, je continue à regarder. Il y a, au bout de la rue, des groupes de gens arrêtés. Soudain, ils s'agitent et
SOUVENIR d'aLSACE 5i
se dispersent. Plus personne. Tout à coup apparaissent des têtes de chevaux. Les cavaliers tiennent à la main une lance où flotte un petit drapeau... J'entends encore le bruit sec des sabots sur les pavés, dans le grand silence, auquel succède un autre bruit, aigu et sourd à la fois, lointain, qui se rapproche et éclate, fort et strident, en même temps que se montrent les premiers casques à pointes... Ces soldats, ces tambours, ces fifres, tel est le souvenir que j'ai gardé de l'entrée des Prussiens dans la petite f-iile où j'habitais, lorsque je venais d'avoir sept ans.
« Sans comprendre exactement les événements qui avaient amené là ces nouveaux venus, je savais fort bien qu'ils étaient l'ennemi. C'était lui, en effet, mais un armistice, qui venait de se conclure et qui annonçait la fin de la guerre, rendit sa présence plus incommode que dangereuse. Elle ne se manifesta, au moins pour moi, que par le bruit quotidien des tambours rauques et des fifres perçants qui, devant nos fenêtres, sur la place, réglaient lepas des exercices militaires, et par l'intrusion, dans la maison, d'une douzaine de gaillards bottés et casqués, sentant le suif et le cuir, qui étrillaient leurs chevaux dans la cour et passaient leur temps à la cuisine, où ils engouffraient d'énormes pitances arrosées de nombreuses bouteilles. D'assez bons diables, en somme. Quelques-uns voulaient se familiariser avec le petit garçon qui leur rappelait peut-
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être des affections laissées au pays, mais, pour moi, ils étaient toujours l'ennemi. J'avais cependant d'eux moins de crainte que de méfiance. Il me semblait qu'ils étaient là moins pour faire du mal que pour prendre quelque chose.
« Cette dernière impression tenait à un petit tait dont je me souviens fort bien. Il y avait sur le rebord d'une des fenêtres de la maison quelques vieux pots de fleurs, et je savais qu'au fond de l'un d'eux, sous la terre, on avait caché par précaution une somme d'arjjenl. Elle était là, à l'abri d'une tige de géranium desséchée. Le pot mystérieux se trouvait le troisième de la rangée. Je le considérais souvent, très fier de connaître ce grand secret. Il me donnait l'idée que mes jouets n'étaient peut-être pas en sûreté et j'aurais voulu peureux une cachette aussi bien choisie que ce vieux pot de terre rouge, à l'abandon, sur l'appui d'une croisée. »
« Vingt ans plus tard — reprit-il après un silence — je savais depuis longtemps pourquoi ces hommes à casques pointus étaient venus, lorsque j'étais enfant, dans cette petite ville de France. Je savais qu'en quittant notre sol ensanglanté ces étrangers en avaient arraché deux lambeaux meurtris. Deux de nos plus belles provinces étaient maintenant allemandes tout en restant françaises de
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cœur et de souvenir, et j'éprouvais de ce deuil ce qu'en éprouvaient tous les Français de mon âge. Je n'étais point un « chauvin » si vous vouiez, mais je pensais que la force ne crée pas un droit définitif. Le sort de nos provinces perdues me semblait digne de pitié. Je lisais beaucoup Michelet. Vous connaissez son « Tableau de la France ». Il y peint d'une façon admirable le visage terrestre de la patrie. Il me semblait y voir la double cicatrice dont l'avait marqué le fer étranger.
« Ce fut dans ces sentiments que l'occasion s'offrit à moi d'un voyage et d'un séjour en Alsace. Des amis m'invitaient à passer l'été dans une habitation qu'ils possédaient dans la montagne vosgienne. A cette époque, il fallait un passeport. Cette contrainte, c'était un premier avertistissement qu'on vivait là-bas sous la loi du plus fort. J'en ressentis l'amertume et je me préparai à l'émotion de franchir la nouvelle frontière et de mettre le pied sur le sol conquis.
« Pour se rendre où je devais aller, on quittait le chemin de fer à Belfort et l'on faisait le reste de la route en voiture. A mi-chemin, la frontière. C'était auprès d'un village, dont je revois encore les pauvres chaumières. A quelques centaines de mètres, un poteau noir et blanc annonçait la fin de la terre française.
« CerteÇ, l'impression que j'éprouvai fut pénible. Quoi, auparavant, tout ce beau pays qui s'étendait
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devant moi, cette plaine fertile, ces monta^rnes qui s'élevaientàrhorizon étaient à noas! Mais, ravoucrai-je, mon émotion était moindre que je l'avais prévue, plus volontaire qu'instinctive. J'étais très jeune et très sensible à l'aspect des choses, et celles qui m'environnaient me plaisaient infiniment. Le paysage était charmant et ensoleillé. Il luisait beau. Un vallon se creusait entre des pentes boisées. Au penchant de Tune d'elles apparaissait, parmi les sapins, la maison où l'on m'attendait. J'allais y retrouver des figures amies. Mon malaise passager se dissipait. Cette douce journée ne promettait-elle pas un bel été ?
« Il fut, en effet, d'une douceur singulière. Le jardin embaumait de roses; les sentiers deschamps menaient vers l'ombre des bois. Nous parcourûmes en de longues promenades la vallée et la montagne. Nous aimions ces horizons soudains et inattendus, la solitude, l'air pur de la hauteur, le parfum résineux des sapinières. Personne ne troublait nos courses tranquilles. J'oubliais que ce sol, que foulaient joyeusement mes pas, était un sol asservi, et il ne fallait rien moins, pour me le rappeler, que la rencontre, au détour du chemin, de douaniers allemands, qui, deux à deux, leur fusil sur Tépaule, une fleurette au coin de la bouche ou une baguette à la main, nous saluaienten passant d'un pacifique bonjour. »
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« Cependant — continua-t-il — les chaleurs de l'été finissant, on songea à quitter la montagne pour la plaine. Dans une des petites villes qui la parsèment, entre le Rhin et la chaîne des Vosg-es, mes hôtes possédaient une vieille demeure de famille. Ce fut là que nous nous transportâmes. Le temps des chasses était venu. Tandis que les fusils abattaient les lièvres et les perdrix, je pris l'occasion de ce divertissement, où j'avais peu de goût, pour continuer mes promenades. A mesure que je la visitais mieux et que mes excursions s'étendaient, mon affection augmentait pour cette contrée si riche et si pittoresque etpour ses aspects divers. En même temps que ses campagnes, je fréquentais ses villes. Colmar me retint par son musée où les bois naïfs et anguleux de Martin Schœngaûer voisinent avec les deux chefs-d'œuvre de Mathias Grunw^ald, sa Crucifixion, si prodigieusement tragique, et sa Résurrection, plus prodigieuse encore, car il est plus facile de représenter la mort que de peindre l'immortalité.
a Strasbourg m'offrit sa cathédrale merveilleuse, massive et empourprée, Ce fut au haut de sa flèche que se précisa un sentiment, qui peu à peu croissait en moi depuis que j'avais délaissé les champs et les montagnes pour les villes. J'y avais éprouvé
Sl'JCTH hl l-AtnAur."
le contact direct et brutal avecIaconquèle.Le jouiç militaire s'y montrait dans toute sa rudesse. Le vainqueur faisait parade de sa victoire. Slrasbouri,' regorgeait de soldais. Sur le lroUoir,on se heurtait à leur foule mouvante. Il fallait subir leur coudoiement continuel. Celait pour fuir cet ennui que j'i^tais monté à la flèche ; il me sembUiit que j'y respirerais plus librement que dans les rues sonores du pas éperonné des oHiciers et du grincement des sabres sur les pavés. J'avais donc grimpé les nombreuses marches qui mènent à la plate-forme. On débouchait là en plein ciel. En bas, Strasbourg s'étendait. Je regardai longuement la captive. La ceinture de ses fortifications la serrait d'une boucle de fer. Ses bastions, ses forts, ses retranchements dessinaient autour d'elle leur cercle indestructible, el cet appareil de défense avait je ne sais quoi de durable, de définitif et de douloureux.
« Telle était l'impression de malaise el d'éncrvement que je rapportais de celte visite en revenant chez mes amis. Je me réjouissais de les retrouver après celte courle absence. Je rentrais de chez l'Ennemi. La vieille demeure montrait son haut toit, ses larges fenêtres. Les arbres du jardin dépassaient les murs de leurs cimes encore vertes. J'entrai. Dans la cour, au milieu d'un groupe de cavaliers casqués, un gros homme en uniforme descendait de cheval el je le vis pénétrer dans la maison. ..Un corps de troupes allemandes manœuvrait aux envi-
SOUVENIR d'alsace 5'J
rons. Mes hôtes étaient désignés pour loger le général. C'était lui qui venait de mettre pied à terre. Je pensai à son large dos, à ses jambes lourdes, à sa nuque rouge. Je le détestai violemment.
« J'avais tort. Le général X... était un homme bien élevé. Il occupait avec ses aides de camp un pavillon isolé où il ne rentrait guère que pour se coucher. Il se comportait avec réserve et politesse. Durant son séjour, il trouva même l'occasion de rendre à ses hôtes quelques menus services, si bien que, la veille de son départ, il fut invité à dîner. Il accepta.
« Son entrée dans le salon fut ponctuelle et automatique. Ses aides de camp et lui étaient en grand u niforme. Le général portait au cou une décoration. Il parlait français assez bien. Après quelques instants de conversation, on passa dans la salle à manger. Le général s'assit, déploya sa serviette et leva les yeux. Tout à coup sa grosse face eut une brusque expression de mécontentement et de colère.
« Devant lui, sur le mur de la salle, dans un haut cadre doré, se dressait une figure peinte. Un portrait en pied de l'empereur Napoléon III dominait les convives et, de son regard lointain, regar-
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dait l'Allemand attablé, dont les forlea mains froissaient la serviette dépliée. Il y eut un silence. Nous eûmes tous l'impression qu'allait y éclater quelque injurieux propos de soudard rt de vainqueur...
« Le gros homme ouvrit la bouche. Ses yeux rencontrèrent ceux du maître de la maison. H considéra sa carrure, le ruban rouge de sa boutonnière, l'assiette qu'il caressait doucement cl qui, au premier mot, eût volé à la tôle de l'insullcur, et il trempa sa cuiller dans le potage, tandis que sou visage, où était apparu un instant le mauvais orgueil du vainqueur, reprenait l'expression de quelqu'un qui est bien aise de s'asseoir à une bonne table après une journée fatigante.
« Le dîner fut excellent et le général fort aimable. Il parla de sa famille, de ses enfants, de tout ce qui rapproche les hommes les uns des autres, de ce qui forme leurs préoccupations communes, de ce qui fait oublier les différences de races et de nations, mais je ne pouvais, malgré cela, m'empôcher de songer que, vingt ans auparavant, ce bon père de famille avait contribué à changer de place ces poteaux noirs et blancs qui marquent la frontière allemande et qu'en entrant en Alsace j'avai rencontrés, à quelques lieues de Belfort, dans une terre jadis française ; que c'était lui, peut-être, qui avait amené des soldats jusqu'à la lointaine petite ville, où, enfant, je les avais vus, d'une fenêtre,
SOUVENIR d'aLSACE Sq
un matin d'hiver, quand j'avais sept ans, défiler au son des tambours et des fifres, et que ces défaites et ces maux de ma patrie avaient été pour la sienne des joies et des victoires... »
Mon ami s'était tu un instant. II ajouta : « J'ai oublié le nom du général et celui d'un de ses deux aides de camp. Quant à l'autre, c'était un grand blond qui parlait beaucoup de Paris. Il s'appelait M. de Schwartzkoppen. »