LES DERNIÈRES LETTRES
L'été nous rend momenlanémenl une habitude que nous sommes en train de perdre, je veux dire celle d'écrire des lettres, qui sera, sans doute, dans quelques années, une coutume que nous nous souviendrons mélancoliquement avoir pratiquée jadis. Ce n'est point que dans la vie quotidienne nous ne recourionsencorecontinuellemcnt aux services bienveillants, mais irréguliers de la poste. En effet, nous timbrons beaucoup d'enveloppes, mais ce qu'elles contiennent n'a plus qu'un rapport bien indirect et bien lointain avec ce que doit être une lettre au sens propre et traditionnel. L'art épistolaire se perd, car il n'a presque rien de commun avec l'emploi usuel que nous faisons du papier pour convenir, par écrit, d'une rencontre ou d'un dîner. Encore ce moyen de s'entendre cède-t-il peu à peu la place à d'autres plus brefs et plus expéditifs. La Lettre se meurt ; la Lettre est morte !
On m'a raconté que Cecil Rhodes, homme pratique et avisé, brûlait, de parti pris et sans même les décacheter, les nombreuses lettres qu'il rece-
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vait chaque jour. Il les dédaignait et ne retenait de sa correspondance que les télégrammes, persuadé qu'eux seuls pouvaient lui apporter quelque chose d'intéressant et mériter d'être ouverts. Il méprisait d'avance ce que pourraient bien avoir à lui dire des gens assez nigauds pour confier leurs projets à la paresseuse et ordinaire lenteur des courriers. Il prévoyait un bavadarge inutile et s'évitait ainsi d'entrer en conversation avec des interlocuteurs qui ne savaient point parler net et avec une promptitude toute électrique.
Sans être des Cecil Rhodes, nous suivions involontairement son exemple et son usage. Le télégraphe et le téléphone deviennent les moyens de communication exclusifs et seront de plus en plus Tunique mode de s'entretenir à distance. A ce moment la littérature épistolaire aura vécu, et cette fin aura des conséquences peut-être regrettables. Dans quelques années le roman par lettres sera un artifice de composition anachronique et purement conventionnel. Ce genre, à qui nous devons la Nouvelle Héloïse et les Liaisons dangereuses, les Peints par eux-mêmes y àe, M. Paul Ilervieu, ou le Songe d'une Femme, de M. Remy de Gourmont, aura fait son temps et ne sera plus du nôtre. Verrons-nous alors le roman par petits bleus ou la nouvelle par cartes pneumatiques? Les grands hommes ne laisseront plus de correspondance, et quand, pour peindre un monde nouveau, nous sera
né un nouveau Balzac, publiera-l-on après sa mort le recueil complet de ses messaires léléplioniquesou un choix de ses meilleurs téh^tnainmes?
Je m'occupais à penser ainsi par diverlissemeni et par oisiveté, car il est amusant de môler au plaisir d'un voyage des pensées vaines et inutiles. J'avais quitté Paris pour prendre quelques jours de repos. La France est vraiment un pays charmant à parcourir. On y est sûr, à chaque pas, de paysages délicieux ou beaux. Il est rare aussi qu'une de nos villes ne contienne quelque monument curieux, quelque débris d'histoire cjui fasse rêver. Que de rencontres agréables pour qui voyage l Ce fut ainsi que je me trouvai un matin dans la petite cité bretonne de Vitré, au milieu de ses maisons baroques et biscornues qui dégringolent ses mes en pentes, et ce fut là que me vint à l'esprit le souvenir d'une dame du temps passé qui fut, de son temps, une grande écriveuse de lettres cl qui y gagna d'être un grand écrivain.
Ce vieil usage avait du bon puistju il lui valut l'immortalité sans qu'elle y prît garde et puisqu'il nous a conservé, de quelqu'un qui n'est plus depuis deux cents ans, une image assez forte et assez nette pour que nous la voyions encore vivre en notre mémoire, surtout quand nous y aide quelque