LES DERNIÈRES LETTRES
circonstance. On ne peut guère passer par Vitré, en effet, sans pensera celte belle et honnête M™® de Sévigné, qui y séjourna à plusieurs reprises et qui data de son château des Rochers, voisin de là, quelques-unes de ces lettres, parvenues à nous, comme pour nous montrer ce qu'était cet art d'écrire auquel les femmes renonceront les dernières ou seront les prcinières à revenir.
La route qui mène de Vitré au château des Rochers est unie et douce. Certes, elle n'a plus rien des mauvais chemins d'autrefois, où se hasardait Mme (jg Sévig-né pour se rendre à sa solitude de Bretagne. Les grands carrosses de jadis ne risqueraient plus de s'embourber aux ornières. L'antique guimbarde qui me conduit ferait pauvre mine à côté de l'ample attelage qui amenait le bon M. de Coulanges tenir compagnie à sa nièce, mais elle va tout de même au trot de son cheval maigre. La campagne est verte, saine et tranquille. L'horizon est gracieux et modéré. On longe des haies et voici les arbres d'un parc. Une terrasse domine la route qui tourne en contre-bas. Une large pelouse d'herbe brûlée par le soleil s'étend ; au bout se dresse, parmi de beaux arbres qui l'ombragent, une vieille demeure de pierre grise. Ses hauts toits bleuissent d'ardoises. L'aspect du lieu est calme, grave, et de bon accueil. Les tourelles du château ont un air pacifique. Le corps du logis est assez vaste. C'est une solitude, mais une solitude agréa-
ble, juste ce qu'il fallait à raiiuable femme qui s'y relirait, non pargoût, mais par devoir, à des temps prévus et réglés, pour y mettre de l'ordre dans ses comptes, vérifier l'état de ses terres, respirer à l'aise, soigner son corps, lire, se promener, écrire des lettres et prier Dieu.
La chapelle touche le château. C'est une grosse tour, ronde et basse, au toit bossue. Le tableau d'autel porte les armoiries familiales. Le meuble de l'oratoire est simple. On n'entend d'autre bruit que le balancier de Thorloge qu'on ne voit pas. Elle est placée au-dessus, sous le comble. Son mouvement rappelle que le temps passe et qu'il en a passé depuis l'époque où la bonne Sévigné s'agenouillait là. Elle devait venir à la chapelle par le jardin, un beau jardin à la française, qui a gardé son ancienne disposition. C'est sur ce jardin que donnait de plain-pied la chambre de la châtelaine. On y a rassemblé quelques portraits. Un grand lit d'autrefois y occupe une large place avec sa courte-pointe de soie jaune que Mu^c de Grignan broda, dit-on, de ses mains. Çà et là, quelques fauteuils .
Une vitrine montre des papi.i.-, janiii>- un i)ij.«i de l'un d'eux, en hauts caractères un peu penchés, se lit le nom célèbre qui a signé tant de lettres spirituelles, tendres, maternellement passionnées, rieuses et charmantes, qui sont dans toutes les mémoires, ces lettres qu'elle écrivait, selon l'occasion
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de l'heure ou du jour, le souci du moment, avec cette verve qui n'est qu'à elle, qui va du bavard ag-e à l'éloquence par toutes les nuances de la grâce et de l'esprit, et qui conservent dans l'imprimé je ne sais quoi d'éternellement imprévu et de délicatement improvisé. De ces lettres, quelques-unes furent écrites ici même, entre ces quatre murs, les yeux à ce jardin familier, l'oreille au son de la grosse horloge de la chapelle qui donnait le signal d'ajouter le post-scriptum, de sceller le pli et de le remettre au courrier qui devait l'emporter à travers la France ; elles le furent sur cette même table qui est encore là aujourd'hui et où s'inscrivent au registre ouvert à cette intention les visiteurs des Rochers, venus rendre hommage à celle qui personnifie cet art aimable et suranné qui retrouve parmi nous, à la faveur de l'été, un regain momentané puisqu'il est, si je puis dire, l'art de l'absence, et l'absence est un état qui devient déjà de plus en plus rare, car déjà la voix de ceux qu'on quitte nous parvient à distance, et on inventera bien quelque photographie merveilleuse des corps et des pensées qui nous rendra inévitablement et partout présents les uns aux autres.
J'ai toujours aimé les lieux qui nous rendent plus vives des présences illustres et passées, et j'en
SUJKTS KT PAYftAOlS
ai fréquenté avec soin un certain nombre. C'est un plaisir d'émotion toute particulière et qui a son prix. Je l'ai ressentie aux Rochers, mais j'y ai éprouvé aussi que le souvenir d'une Sévigné est plus sympathique qu'attrayant. On s'intéresse plus à elle par raison et par convenance que par tout autre sentiment. Cette espèce d'indifférence afTcclueuse vient sans doute de ce que sa vie et son caractère manquèrent de romanesque. L'irréprochable et charmante femme qu'elle fut inspin- plus d'estime que de curiosité. On est bien aise que ses Rochers aient été un endroit agréable et commode à habiter. On en goûte une sorte de satisfaction amicale, et on s'en tient là. D'ailleurs, cette place ne sert qu'au décor de sa vie. M""* de Sévigné n'est pas d'ici. Elle y vint, l'esprit tout fait et le cœur tout formé.
Quelle différence avec ce qu'on peut éprouver, à quelques lieues de là, à Combourg, quand on voit au-dessus du village qu'il domine de sa masse solide et romantique, se dresser le château où Chateaubriand vécut les années les plus troublées et les plus pathétiques de sa jeunesse 1 Comme aux Rochers pour M"»« de Sévigné, on montre à Combourgla chambre de Chateaubriand: elle est étroite, nue, creusée dans les épaisses murailles de pierre de la haute tour féodale. C'est un nid de granit d'où prit son vol cette âme orageuse et sublime. Ce fut là qu'elle se nourrit de ses premiers rôves.
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Tout ce qu'on voit à Combourg- garde je ne sais quoi de grave et de solennel d'avoir servi aux songes d'une telle adolescence.
L'air, les pierres, les arbres sont vénérables. L'étang aux eaux plates et endormies mire encore la mélancolie de René. Les hirondelles qui coupent le vent de leurs ailes tranchantes semblent encore celles qu'il voyait s'enfuir avec l'automne. Toutes ces choses restent plus belles d'avoir été vues par des yeux qui en conservèrent une image de beauté et d'amertume. C'est d'elles que data cette vie prodigieuse qui remplit de son récit pompeux et exalté les six volumes des Mémoires d'outre-tombe, ce livre toujours étonnant de grandeur, d'orgueil et de tristesse, ce livre qui n'est qu'une longue lettre que Chateaubrian décrivit directement, du haut de sa gloire, à l'adresse de la postérité.
Tout n'est-il |>as précieux, qui nous rappelle, d'une façon ou d'une autre, le souvenir des grands hommes? De là celle curiosité qui nous mène aux lieux qu'ils ont habités, qui nous relient devant les objets qui leur ont appartenu. Ainsi, nous lisons avec plaisir les livres où parlent d'eux ceux qui furent leurs contemporains. Quand un de ces contemporains demeure le nôtre et survit assez au célèbre disparu pour que son témoignage en prenne quelque chose de rare et de presque unique, avec quel intérêt passionné et respectueux ne l'écoutonsnous pas ?
Cet intérêt même, il faut le dire, a quelquefois de singulières conséquences. Certes, parmi ces témoins du passé, nous préférons celui qui a vécu dans l'intimité du personnage sur qui il nous peut renseigner. Nous souhaitons qu'il ait été, par son caractère et sa situation, en état de bien pénétrer ce compagnon illustre ou ce maître glorieux, mais notre goût pour ces confidences rétrospectives est
néanmoins si vif que nous nous contentons aussi de plus humbles apports à notre curiosité admiralive.
Qu'un Paul de Musset, par exemple, nous conte, en un livre charmant^ la vie de son frère Alfred, nous voilà ravis, mais nous ne serons pas mécontents non plus d'entendre la vieille gouvernante du poète des Nuits nous dire ce qu'elle aura retenu durant son séjour chez l'écrivain, de ses allures, de ses habitudes et de ses façons. Nous avons eu, il y a quelques années, dans les journaux les interviewas de cette respectable ménagère. Voici aujourd'hui, dans un petit ouvrage paru récemment, les souvenirs du brave Julien, qui fut domestique de M. de Chateaubriand.
Il faut reconnaître que Julien ne nous apporte sur le grand Breton qu'il eut l'honneur d'approcher aucune révélation inattendue et aucun détail bien nouveau. En bon serviteur, il n'a pas jugé convenable d'être indiscret, même au profit de la postérité. Il a été fidèle au secret professionnel. A l'imitation de son maître, il n'a pas écrit de Mémoires d'outre-tombe. Il s'est contenté de rédiger un Itinéraire de Paris à Jérusalem. C'est ce document curieux que nous offre un jeune érudit, M. Edouard Champion, et qu'il commente dans une amusante préface. J'y vois bien quelque irrévérence envers le plusgrand des romantiques, mais M. de Chateaubriand lui-même ne s'en offenserait pas. D'ailleurs
n'esl-ce point lui qui nous a révélé le premier l'existence de Julien cl de son itinéraire ?
« Julien, mou domestique et compagnon, a, de de son côté, fait son itinéraire auprès du mien », écrit M. de Chateaubriand, dans un passag^e de ses mémoires, à propos de son voyaju^c en Terre Sainte. A celte mention, déjà si honorablu, l'illuslre pèlerin ajoute la citation de plusieurs fragments des noies en question. H y a même un endroit où il convient que la prose de Julien vaut mieux que la sienne. On ne saurait pousser plus loin la politesse. Chateaubriand est plein d'indulgence pour ce confrère improvisé. Il est vrai que leurs deux génies ne peuvent se nuire. Ils ne se ressemblent pas tout à fait.
Celui de Chateaubriand est trop connu pour que j'essaie de le définir, mais celui de Julien vaut la peine qu'on en dise quelques mots. Julien est réaliste. Sa préoccupation principale est d'ôlre exact. Il rapporte les événements en leur ordre et à leur date. Il n'embellit rien et il n'invente pas. Il faut, pour inventer et pour embellir, une sorte d'esprit qu'il n'a point et que, peut-être bien, il dédaigne ; il faut ensuite n'être pas complètement satisfait de ce qui vous arrive et de ce qu'on voit, et Julien n'est mécontent ni de l'un de l'autre. 11 n'a pas de
déceptions, i\' ayant pas d'idée préconçue. Il ne s'exalte pas et ne se monte point la tête, qu'il a bonne, mais qui est une tête ordinaire et celle de sa condition. Aussi ne s'exagère-t-il ni les plaisirs, ni les dangers du voyage, il se borne à les constater impartialement. Des villes où l'on séjourne et des pays que l'on traverse, il dit juste ce qu'il lui en semble. C'est un homme simple.
11 a son devoir et ses soins, et s'en explique sans embarras. Il reste dans sa sphère. Le logis, les provisions, les bagages', le concernent plus spécialement. 11 y veille. Ce qui ne l'empêche pas de regarder autour de lui. Il remarque à sa façon et dans samesure. Tel costume, tel usage, tel aspect le frappent. 11 les note. 11 est Julien, comme Chateaubriand est Chateaubriand,
Il est plus même, et c'est par là qu'il vaut. Il est représentatif. Il incarne un des deux points de vue humains dont son maître résume l'autre. Julien est réaliste, pratique, terre à terre, comme M. de Chateaubriand est imaginatif, rêveur, idéaliste. Toutes proportions gardées, il y a entre eux la môme espèce de différence qu'entre Sancho Pança et Don Quichotte. L'un porte la lance, l'autre la besace. M. de Chateaubriand va aux Lieux Saints. Julien ne va qu'à Jérusalem. D'ailleurs, ils s'accordent fort bien. Chacun reste dans sa nature et se conforme à son génie, l'un à sa chateaubriance, l'autre à son julianisme.
SUJETS El rAYSAùES
Il y a des julianisles,el ils sont nombreux. Aussi je ne doute pas qu'on ne puisse priTérer l'ilinéraire de Julien à celui de Chateaubriand. On trouverait dans le premier de ces deux ouvrages une simplicité,une bonhomie, une naïveté qui manquent sûrement au second. Je ne suis pas bien certain, par exemple, qu'un Stendhal, qui détestait les phrases sonores et le lyrisme romantique, n'eOt pas été de ceux qui eussent pris un vif plaisir au récit de Julien. Ses fautes de franrais et d'orthographe n'eussent point effarouché le paradoxal ironiste qui proclamait le Code civil bien écrit. Du reste, n'eûtil point pensé ainsi véritablement qu'il eût été très capable de le feindre par affectation. L'auteur de Rouge et Noir se croyait en effet un réaliste strict, quand il n'était qu'un romantique minutieux, mais l'esthétique de Julien l'eût enchanté, comme plus conforme à ses principes littéraires qun celle du chantre d'Atala.
Mettons-les en présence dans un passage au hasard des deux itinéraires, et ce contraste fondamental apparaîtra.
Voici, par exemple que, dans l'Adriatique, une tempête assaille le navire qui porte nos voyageurs. Julien la subit courageusement. 11 constate que la mer est grosse et le vent furieux. Comme l'équi-
page est insuffisant, il faut aider à la manœuvre, Julien s'y prête de bon cœur et met bravement habit bas. Le moment est dur, mais, en somme, comme il le dit dans son humble langag-e, « le danger est plus effrayant par l'idée qu'on se forme que d'y être exposé ». Telle est la tempête de Julien.
Celle de M. de Chateaubriand est plus grande et plus grandiose et il en dessine un tableau plus coloré. Il remarque tout d'abord « cette petite lumière que l'on suspend, dans la chambre du capitaine, au pied d'une image de la sainte Vierge », puis la mer s'enfle, le vent mugit, et voici la prière des matelots qui s'élève, au milieu des torrents de pluie et des coups de tonnerre. Telle est la tempête de M. de Chateaubriand.
Elles sont toutes deux vraies, ces deux tempêtes, et chacun des spectateurs a vu dans la sienne ce qu'il était capable d'y voir ! Il en sera de même dans tous les endroits où l'on s'avisera d'opposer les deux textes et c'est cette divergence qui rend leur lecture instructive. Cette double et contraire tendance de l'esprit des hommes, dont je parlais tout à l'heure, s'y montre partout nettement. II ne faut jamais perdre une occasion de la signaler et d'y revenir.car c'est elle qui sépare l'humanité en deux groupes irréconciliables.
Elle apparaît ici en un contraste amusant et, pour une fois, j'ajouterai dans sa juste hiérarchie,
car, de même que la réalité ne doit êlro que la servaute de la poésie, Julien n'esl-il pas le serviteur de M. de Gliateaubriand ?
Il serait dommage que l'itinéraire de rhonnête Julien servît à autre chose qu'à ce que je viens de dire et que, de quelques pelils déiaccords de dates et de faits entre le mattre et le valet, on en conclue par trop en faveur de l'un et au détriment de l'autre. Ce serait d'ailleurs offenser les niAnes de ce brave garçon qui semble avoir été fidèle, dévoué et point sot, car, enfin, pris en lui-môme et dégagé de la noble colonne littéraire autour de laquelle il s'enroule comme une branche de lierre, son petit ouvrage n'est pas sans mérite. La langue ni l'orthographe n'en sont peut-être pas irréprochables, mais il est composé avec soin et avec sérieux. Il a même je ne sais quoi de classique, car il rappelle assez le tour de récit des anciens voyageurs du dix-septième et du dix-huitième siècle. En effet, la relation de voyage, telle que l'entendaient les Chardin, les Tavernier ou les Cook, ne se souciait guère de littérature. On narrait, rapportait, décrivait sans recherche et sans ornement. L'important, pour ces voyageurs d'autrefois, était de consigner le plus de renseignements qu'ils pouvaient sur les pays qu'ils parcouraient, d'en retenir
les usages, les coutumes, les religions, les industries et les singularités. Ils y ajoutaient les péripéties et les événements de la route. C'est ce que fait Chardin en Perse ou Tavernier aux Grandes Indes. C'est ce que fait Julien, et, s'il est inférieur à ces illustres devanciers, la faute en est au sujet de ses récits.
Au lieu d'être allé à Constantinople, à Jérusalem ou à Tunis, qu'il se fût embarqué pour des mers lointaines et des terres inconnues, il aurait su, aussi bien qu'un autre, en raconter les particularités et les prodiges ! Au lieu de l'Itinéraire de Julien, nous aurions les Voyages de Julien, qui seraient peut-être un livre estimé et conservé en bonne place dans les bibliothèques. Le Destin en a disposé autrement. La gloire de Julien n'en est pas moins durable. Le voilà classé au rang des serviteurs célèbres. « Julien, qui ne se perd pas dans les nues... », disait de lui son illustre maître, qui s'y perdait volontiers, car il y voyait, lui, les formes insaisissables et mouvantes de ses désirs et de ses rêves.
Elle a subi un siège plus longtiue celui Ue l'«»rl- Arlhur, celle petite ville marine qui montre à nos yeux, en ce beau matin de juin, ses antiques murailles, ses maisons blanches et son porl que défend toujours la vieille forteresse vénitienne où l'on distin^^ue, sur une plaque de marbre incrustée dans sa pierre jaune, l'emblème ailé du Lion de Saint-Marc. Les Turcs ont assiégé pendant plus de vingt ans celle Candie qui, une fois prise, resta musulmane jusqu'à nos jours, depuis le 4 octobre 1669,011 elle tomba aux mains des infidèles, malgré la flotteque Louis XIV envoyaà son secours, malgré le courage du duc de Beaufort, qui périt dans une sortie et dont le corps ne futjamais retrouvé... J'avais souvent désiré voir ce lieu où se passa une des plus singulières aventures de guerre du dix-seplième siècle, et le hasard d'un voyage en Méditerranée m'y avait conduit, mais mes souvenirs d'histoire de France se taisaient un peu maintenant devant la beauté du spectacle naturel qui s'étendait à ma vue. L'île célèbre apparaissait dans
une lumière transparente et radieuse au-dessus d'une mer d'un bleu délicat et pur. Une haute montagne occupait l'horizon et dressait dans le ciel sa cime neig'euse. Nous croisions des barques qui sortaient du port. Leurs voiles latines s'enflaient d'un vent lég^er. Les galères du Roi Très Chrétien et de laSérénissime République en durent rencontrer de pareilles qui venaient à leur rencontre, quand elles amenaient, à Candie assiégée, des renforts contre le Croissant.
Il reste peu de chose de la Candie d'autrefois dans la Candie d'aujourd'hui, sinon la vieille forteresse qui protège le môle, et les fortifications, dont une partie subsiste. Pourtant, sur une place ombragée de platanes, une fontaine rappelle la domination de Venise. Quatre lions supportent sur leur dos une vasque de marbre d'où l'eau s'écoule dans un bassin dont les parois extérieures sont curieusement sculptées de tritons et de sirènes qui dansent et jouent. Il y a beaucoup de monde sur celte place ensoleillée, une foule bigarrée et remuante qui s'agite dans la poussière, car c'est l'heure du marché. On vend des viandes, des légumes et des fruits. Les petits ânes martèlent le sol de leurs sabots durs. Il y en a qui portent de bizarres outres en peau de porc. Elles conservent encore la forme de l'animal ou en sont plutôt la caricature gonflée et distendue. L'île est fertile en vins, mais c'est de l'eau qu'il faudrait sur tout aux gosiers
SCJF.TS r.r rvY'
desséchés par la chalour. Il fait chaud à Candie, et le minaret de la mosquée pointe dans un ciel brOlant où il semble fondre et s'amenuiser encore. 11 est l'heure de chercher un peu d'ombre. Heureusement Candie a un musér " si h\ que nou8 nous réfugierons.
Le musée de Candie ne parait pas d'abord oITrir un bien grand intérêt. Les premières salles contiennent quelques fragments de statues antiques. Elles s'alignent le long du mur, tristement, informes ou frustes. Elles ne sont plus de l'art et ne semblent presque plus que de la matière. Ci et là, un débris plus significatif. On reconnaît la forme d'un membre ou d'un corps, et l'on passe découragé. Mais voici une autre salle, plus vaste et garnie de vitrines; au fond, des fresques encadrées de bois attirent Taltention.
Il y a une de ces fresques qui est étrange et délicieuse. Eilereprésente des dauphins. Ils sont dessinés avec une exactitude savante. A coté d'eux, dans un autre panneau, est figuré un taureau. La bête fonce sur un personnage qui se trouve devant lui, tandis que, sur son dos, une sorte d'acrobate exécute une voltige aérienne. Plus loin, c'est encore un taureau ou du moins sa tête sculptée dans un bloc de gypse avec une extraordinaire
puissance. Alentour sont des urnes, des coupes, d'une forme et d'une ornementation originales, puis des bijoux curieux et ingénieusement travaillés. Enfin voici deux fig-urineSj étonnantes, celleslà, et dont l'aspect déconcerte...
Elles sont faites de terre peinte et vernissée et ont la grandeur de poupées d'enfant. Leurs visages grossiers et expressifs minaudent. Elles portent des robes en gaine évasée, ornées de fanfreluches et de volants et complétées par une sorte de pouf. Leur taille menue est comme serrée dans un corset. Leur corsage décolleté montre en son échancrure leur gorge ronde. Ces petites personnes ont l'air mignard et coquet. Elles sont très vieilles pourtant : elles vivaient au temps des dieux, au temps où régnait en Crète le roi Minos. Elles sont contemporaines de Pasiphaé. Elles sont les premiers témoins qui soient parvenus jusqu'à nous de ce vieil âge fabuleux et, après tant d'années, elles ont revu le jour, pimpantes et un peu prétentieuses, très fières d'être habillées presque à la mode d'hier ou d'aujourd'hui, quoique leur costume datât de bien plus de mille ans.
Et il y a encore quelque chose de plus curieux en leur rencontre, c'est qu'on peut aller voir tout près d'ici le lieu où elles habitaient. Le palais qu'elles embellissaient de leurs grâces maniérées existe encore. Il est sorti de terre avec elles. Un magicien a frappé le sol de sa baguette, et l'antique demeure du
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vieux roi crétois est réapparue au jour. Les chambres où Thésée reçut d'Ariane le fil sauveur retentiront, si nous le voulons, de l'écho de nos pas. Saluons lesdeux petites précieuses qui nous regardent de leurs yeux d'émail et allons visiter le Labyrinthe !
Il n'y a qu'une voilure à Candie au service des voyag^eurs. C'est un vieux landau branlant, mais c'est lui qui nous mènera à l'une des plus curieuses découvertes de l'archéologie contemporaine. La roulen'est pas très longuejusqu'à Cnossos, où sont les fouilles. Elle traverse un pays de soleil et de lumière qu'argenté la pâle verdure des oliviers. Au bout d'une heure, la voiture s'arrête en plein champ au pied d'une petite éminence. Çà et là, des tranchées coupent le sol. Des files d'Anes transportent de la terre. Un sentier monte au sommet de l'esplanade. Nous sommes chez le roi Minos.
Son palais couvrait le flanc de la colline et dominait une petite vallée. Le paysage qui l'entoure est calme et gracieux. Au loin, au delà d'un pli de terrain, on aperçoit la ligne bleue de la mer. L'endroitest silencieux et désert. Tout d'abord on est déçu. Quoi, c'est donc tout : quelques débris de murs à fleur de terre, des excavations ! puis, peu à peu, cela prend vie et, àmesure que l'on parcourt
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ce lieu étrange, la demeure royale se reconstruit dans la pensée, son plan se découvre, son org-anisation apparaît et, de détail en détail, une impression d'ensemble se forme.
Il était vaste et compliqué le palais du roi Minos, le palais delà Hache, comme on l'appelait, le Labyrinthe ! Il se composait de salles nombreuses et de chambres innombrables, dont quelques-unes encore presque intactes, avec les étroites cours qui les éclairaient et les escaliers qui les faisaient communiquer entre elles. Les murs en étaient revêtus de fresques à sujets et à personnages. Outre ces appartements, il y avait aussi ce qu'on pourrait appeler les annexes, c'est-à-dire les greniers pour les grains, les celliers pour les huiles et les vins. Les g'randes jarres et les g-randes amphores de terre cuite sont toujours debout à leur place. 11 y avait aussi l'arsenal et les archives, où les comptes étaient g-ravés sur des lames de g'ypse en caractères encore indéchiffrables. Tout cela était fermé de portes solides, dont on disting'ue l'emplacement.
C'est au milieu de ce palais que vivait le monarque légendaire. Sans doute il s'asseyait sur ce trône de pierre ! Le siège est lisse et le dossier s'incurve commodément. Là, sans doute, les serviteurs venaient rapporter au maître le détail de la maison. Il les écoulait les yeux fixés à la muraille que des fresques revêtaient de leurs couleurs vives et fraîches, tandis qu'au dehors les gardes armés
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veillaient à la sécurité du palaia et que, dans les chambres nombreuses, les femmes se paraient de boucles et de colliers, fardaient leurs visages et s'attifaient de ces robes singulières, à volants et à fanfreluches, de ces corsages décolletés qu'on leur voit dans ces curieuses petites figurines d'émail du musée de Candie, et qui donnent une idée si inattendue des modes d'un temps sur lequel nous n'avions aucun renseignement avant que M. Evans eût soulevé le voile qui nous cachait l'étonnante surprise que nous a value sa divination de savant.
C'est avec M. Evans qu'il faut visiter le Labyrinthe, car nul mieux que lui n'en connaît les détours. Il faut l'aller trouver dans la maison qu'il habite, non loin de l'emplacement des fouilles et sur laquelle flotte le pavillon d'Angleterre. On y est reçu par un homme courtois et charmant, à la moustache grisonnante, aux yeux fins et doux. M. Evans est propriétaire du palais de Minos ! Il a acheté, il y a longtemps déjà, la colline merveilleuse, mais les travaux qu'il yaenlrepris nedatent, je crois, que de cinq ou six ans. Pour les diriger, il s'est installé là. Tout lui passe par les mains.
Non seulement il fait déblayer le Labyrinthe, mais il examine le moindre fragment que l'on découvre. Ces fragments encombrent sa maison. Ils
remplissent des corbeilles, garnissent des tiroirs. Patiemment, il les étudie, les assemble. Les morceaux informes redeviennent le vase qu'ils étaient; les parcelles d'or refont le collier qu'elles composaient. Par ses soins, la vie de cet antique passé se reconstitue peu à peu. Il est le magicien qui Fa fait sortir de l'oubli, magicien exquis et simple qui n'a pour baguette que sa canne de bois noir dont il frappe, en marchant, le sol comme s'il voulait réveiller l'existence souterraine de ce qui s'y. cache encore...
Il faut l'été brûlant et ses fièvres pour chasser M. Evans de sa maison de Cnossos. En ce commencement de juin, la chaleur est encore supportable ; cependant, la nuit, il faut déjà quitter la vallée etchercherun lieu plusélevé. C'est dansune tente qu'il nous montre, à mi-côte d'une colline proche, que va dormir le savant. J'imagine son sommeil pleinde rêves fabuleux. Le roi Minos doit visiterses songes. Ariane et Thésée lui apparaissent-ils ? Entend-il rugir le Minotaure ? La curiosité des voyageurs est indiscrète.
La voiture nous attend, mais je ne partirai pas sans avoir cueilli ces deux fleurettes jaunes qui poussent là entre les pierres. Ce sont les mêmes que celles qu'imitaient dans l'or des bijoux les artisans d'il y a tant d'années. Elles croissent aujourd'hui comme autrefois, comme elles croîtront toujours lorsque la terre aura recouvert de nou-
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veau le palais du roi Minos, si mystérieuseiiuMii apparu à nos yeux du fond du passé et qui déj disparaît derrière nous dans la poussière que soulève sur la roule blanche l'antique guimbarde qui nous ramène à Candie.