CHAPITRE PREMIER
Commerce.
Sans le commerce, Findustrie ne peut placer ses produits. Le travail est perdu, les capitaux dissipés ou détruits, la terre appauvrie. On peut même dire que la civilisation ne s'est étendue qu'en raison des progrès du commerce. Le despotisme de Charles- Quint avait retardé la marche de l'économie politique et suspendu en cela^, pour un temps du moins, les bienfaits des Croisades. L'exemple donné par les villes anséatiques au Nord, par les répubhques italiennes au INIidi, frappa Timagination de Sully. Aussi fit-il davantage pour les relations extérieures que pour le commerce intérieur, mais en protectionniste, et agit-il par voie d'exclusion.
La faiblesse du commerce était due en partie au mauvais état des voies de communication. Le surintendant le reconnaissait lui-même, puisque l'une de ses principales occupations était, en 1604, de réparer les routes et les ponts.
« Quelle apparence, je vous prie, dit un contem- » porain, que les marchands soient contraincts, en » beaucouj^ d'endroicts, se destourner de j^lus de » trente ou quarante lieues, j)Our la mipture ou » danger du droict chemin ? Il ne se faut pas » estonner si beaucoup de villes qui estoient sur de » grands passages et vouloient trafiquer autrefois, » sont maintenant pauvres et disetteuses ; c'en est » ainsi la principale occasion.
» La devise des sieurs commissaires ordonnez par » Sa Majesté est jà adressée, avec grande connois- » sance de cause, pour restablir la navigation de » la rivière d'Oise, depuis la Fère, en Picardie, jus- » ques à Ghauny, coinme elle estoit auparavant » les j)remiers troubles. Les habitans de la Fère » m'ont laissé à quelque temps entre les mains des » pièces pour cet effet. Ils m'ont fait des plaintes ). en votre conseil, sire, et remontré comme ceux » du pays d'Artois et de Thiérarche a voient délaissé M le commerce qu'ils faisoient avec eux, pour Tin- » commodité des ponts, chaussées et passages, ce » qui est grandement considérable (1) »
Les barrières opposées par la douane aux importations de province à province avaient été détruites
(1) Recueil présenté au Roy de ce qui se passe en l'As'<emblée du commerce, par Barthélémy Lafïemas, n" 34, voir aussi VHistoire du commerce, par Isaac Laffemas, t. XIV, p. 238, 239, 425, 426.
par François P'". C'est à lui que revient Thonneur d'avoir établi entre les provinces de la France la liberté commerciale.
« Pour ce que nostre vouloir est, porte son édit » du 30 juin 1539, que telle chose qui est tant utile, » nécessaire et préférable à toute la chose pubKque » de nostre royaume, soit entretenue et gardée par » édict perpétuel et irrévocable, et en ce faisant )) donner ordre que par le transport et trafic des- » dits vivres, denrées et marchandises, les pays » soient respectivement subvenuz en leurs néces- » sitez, et en ce user de la mutuelle communica- » tion et amitié que nos dits subjects doivent avoir, » sans occasion de contrariété ou répugnance, en » un même corps j^olitique, les pays et provinces » duquel, comme membres vivants et régis soubs un » chef, doivent subvenir et aider les uns aux autres. »
Avec le temps, cet édit était tombé en désuétude, mais Sully réclama contre les abus qui se manifestaient. L'affaire la plus célèbre fut celle du juge de Saumur. Ce juge avait défendu du même coup l'importation intérieure et la libre exportation.
Sully écrivit au roi, le 27 avril 1607, qu'au sein de l'abondance, il s'est trouvé un magistrat qui a nui à l'alimentation publique.
(( 11 s'est encore présenté ce matin, dit-il, une » affaire où nous avons apporté le remède conve- » naljle tout aussi tost, c'est que le juge de Saumur
» a fait défenses de transporter les bleds hors de » vostre royaume et d'en vendre dans Testendûe » de la juridiction. Si chaque officier en faisoit » autant, vostre peuple seroist bientôt sans argent, » et par conséquent Vostre Majesté. Nous avons » cassé le jugement et donné adjournement person- » nel aux officiers qui Font donné. »
Les voies de communication réparées, la liberté intérieure rétablie, Sully ne crut pas Foeuvre terminée ; il s'occupa du commerce à Textérieur. Quelle que soit notre admiration pour le grand ministre, il faut avouer que le commerce fut la partie faible de son administration. Une assemblée générale du commerce tenue à Paris, en 1604, avait proposé la création d'un grand nombre de fabriques, l'élève de l'espèce chevaline, des projets de navigation , la réforme des corps et métiers, et le moyen de relever les draperies perdues de Provins (1;. Cette assemblée .ne modifia en rien les convictions du surintendant. Sous François P'', les étoffes précieuses étrangères avaient été frappées d'un impôt de 5 0/0 ad valorem quand elles étaient destinées à la France, et de 2 0/0 en transit. Ce droit se prélevait plus particulièrement sur les marchandises itahennes, dont le
(I) Oii peut voir dans l'Histoire du commerce de Laffemas, les sages réflexious que lui inspire l'état do la France. C'est dans les Archives curieuses que se trouve sa proposition d'établir de.-i manufaclurr>s do ooton, t. XIV.
commerce était très étendu avec l'Angleterre et la Flandre. En 1554, Henri II le porta à 7 1/2 et 4 1/2 0/0. Les marchandises françaises furent frappées à la sortie d'un droit d'exportation. Henri III compléta ces mauvaises mesures en rendant l'impôt uniforme, que les marchandises fussent consommées en France ou non . La domine de Vienne, plus connue sous le nom de Douane de Valence, était l'œuvre de la guerre civile. Alors que Lyon était l'entrepôt désigné du commerct; étranger, ses députés conjurèrent le ministre de la supprimer.
Forbonnais rapporte le discours d'un député de Lyon aux états du DaupLiné. 11 y est dit :
« Depuis que le passage du Rhône a été décrié » et que les marchands ont mieux aimé tenter tout » autre hasard que de s'exposer à toutes sortes d'in- » justices, la ville de Lyon a bien reconnu que, de » célèbre et fleurissante qu'on l'a vue, elle devien- » dra un désert, si la liberté du commerce n'est » rétablie. Déjà toutes les marchandises qui, du » levant venaient à Marseille et de là à Lyon, ont » quitté l'ancien passage et cherché d'autres routes fl plus longues, plus pénibles mais plus sûres. »
Sully n'écouta point des plaintes que les vieux historiens regardent comme générales et fondées. C'est depuis lors que lltalie a pris, sans retour, la voie maritime. Les Pays-Bas, une partie de l'Aile-
magne et l'Angleterre passèrent désormais par la Méditerranée. Les causes de ce refus sont dans les illusions du ministre sur le commerce étranger et les industries de luxe. L'esprit somptuaire dominait encore, la rudesse du soldat rendait le valet plus glorieux que le maître.
Il voyait des rapports étroits entre la monnaie et le commerce, et attribuait en partie le dépérissement de ce dernier à l'abus des monnaies. Nous y reviendrons.
Ce fut malgré lui que se publia Tédit de 1601, par lequel les navires des nations étrangères furent soumis aux mêmes droits que nos navires payaient dans leurs ports. Un traité commercic.l avait été conclu, en 1572, entre la France et l'Angleterre par Charles IX et Elisabeth. L'Angleterre y avait inséré des clauses tellement onéreuses que les Anglais seuls faisaient le trafic entre les deux pays. Après avoir fermé leurs marchés à nos produits ils inondaient les nôtres. Mais là ne s'arrêtaient point nos griefs. Au monopole commercial ils voulaient joindre le monopole maritime. Après la paix de Vervins ils s'attachèrent à piller notre marine marchande. Si l'on usait isolément de représailles, ils exerçaient sur mer une piraterie organisée. Henri IV fît saisir les marchandises anglaises et poursuivre les pirates, ce qui amena une certaine raideur dans les rapports entre les deux "'ouvernements.
Sully fut chargé, en 1603, d'opérer le rapprochement des deux cours. La mort d'Ehsa])eth qu'il regarde comme une perte pour l'Europe Tétait pour Henri en particulier. Le roi ne pouvait se flatter de trouver dans le successeur de la reine les mêmes dispositions favorables. ïià^^elaiŒlisaibeïh l'ennemi irréconciliable de ses irréconciliables ennemis et un second lui-même. Dès le premier moment, il sentit combien ce coup allait influer sur les affaires politiques de l'Europe et envoya Sully à Londres en qualité d'ambassadeur extraordinaire. La valeur personnelle du surintendant et sa religion faisaient voir en lui le meilleur choix. Reçu par Jacques P' avec les plus grands honneurs, admis dans son intimité, il amena le nouveau roi à se déclarer publiquement en faveur de la France, ainsi qu'il l'avait fait en secret. Le résultat de cette ambassade qui unissait la politique des deux peuples se refléta sur le commerce ; trois ans plus tard, parut le nouveau traité.
« Il sera mandé par toutes les provinces, villes, » ports et havres des roïaumes, porte l'article 2, de » bien et favorablement traiter les sujets de l'un et » l'autre Prince et les laisser trafiquer en toute seu-
» reté et liberté les uns avec les autres Aussi a
» été convenu et accordé, article 3, que toutes daces » et impositions, qui se lèvent maintenant sur les » sujets, marchandises et denrées de l'un et l'autre
M royaume, au profit des dites deux majestés et par » leurs fermiers et commis, continueront d'estre » levés, comme ils se font à présent (1). »
Hurault de Maisse, dont une plume savante a retracé à l'Institut les négociations , signa un traité que Sully avait préparé.
Les rapports commerciaux de la France souffraient encore du côté de l'Espagne. La haine inspirée aiLx deux pays par les guerres religieuses n'était pas éteinte en 1604. Le roi d'Espagne avait frappé les marchandises françaises destinées à TEspagne et les marchandises espagnoles expédiées en France d'un droit de trente pour cent. Cet impôt fut mal accueilli de part et d'autre. Henri IV répondit, en février 1604, par une déclaration qui interdisait tout commerce avec l'Espagne, soit sur terre soit sur mer. Toute contravention entraînait la confiscation des navires, bateaux ou chars et celle des marchandises, qu'elles fussent importées ou exportées. Les produits espagnols abondaient alors à Calais. Ils furent taxés plus fortement encore. La double défense n'empêcha point le transport frauduleux de nos denrées dans le pays ennemi. Les marchands français trouvèrent de tels profits à répondre aux besoins de l'Espagne qui éprouvait une
(1) Ce traité porte la date du 24 février 1606, voir Isambert, t. XV, p. 294.
cruelle disette qu'ils ne reculèrent pas devant la rigueur de la loi. ]\Iarseille fut le centre des réclamations les plus énergiques. Quoique sévèrement réprimées de Fembouchure de la Loire à la Garonne, Henri IV ne se dissimula pas la grandeur du mal. Aussi écrivit-il à Sully de ne point céder ouvertement, mais d'atténuer la teneur de la déclaration.
« Mon advis est, dit-il, que Ton ne doit lever les » dites def fonces (relatives au commerce avec TEs- » pagne), mais par sous main faire entendre aux » gouverneurs qu'ils permettent aux navires d'y » aller ; d'autant que de lever les dites deffences, les » Espagnols ne m'ayans fait aucune raison, il sem- » bleroit que je le fisse par crainte d'eux, ou quand » on le souffrira aux marchands par tollerance, » nous serons toujours sur nos pieds de faire repu- » blier les dites deffences et les faire exécuter, et )) cela nous fera plus d'honneur qu'autrement qui )) est ce à quoy nous devons autant adviser avec « ces gens-là, et cela nous apportera plus de com- » modité que d'en user d'une autre façon. »
Quelques mois plus tard, l'Angleterre et l'Espagne ayant fait la paix, Henri IV s'estima heureux de pouvoir les imiter sans contrarier la dignité de sa conduite.
Sully fut plus sévère que son maître pour le discours de l'ambassadeur espagnol.
Consulté par le roi, il répondit que l'Espagne eut
parlé en maître sans les efforts combinés de l'Angleterre, delà Hollande et des protestants de l'Europe . Le roi approuva cette liberté de langage, assurant son ami que la dignité royale seule lui avait inspiré de grands mots animés du même esprit. Le traité fut aussitôt conclu, novembre 1604; le roi était ici plus politique , partant plus pratique que son ministre, il vit plus loin et ses historiens Ten ont loué à juste titre.