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CHAPITRE II

Monnaie.

La diminution des espèces^ au dire d'un célèbre économiste, fut le résultat des Croisades. La découverte des mines du Nouveau-Monde arrêta cet abaissement, l'exploitation minière du Potose causa une hausse rapide dans les prix. La moyenne du rendement des mines s'éleva, chaque année, à 60 millions de francs, de 1546 à 1600. Les salaires n'augmentèrent pas cependant, et il fallut d'autant plus de numéraire que le prix baissait à raison de la quantité. La découverte du cap de Bonne-Espérance arriva assez à temps pour empêcher la crise de produire une dangereuse réaction. Ce fut alors que le pouvoir royal donna un prix artificiel aux monnaies, en élevant leur valeur (1). Le prix des

(1) Des édits royaux avaient porté en France à 16 et 18 livres la valeur numéraire du marc d'argent monnayé, au lieu de 8 à 10 livres pour lesquelles il était compté dans les premières années de co siècle, nous dit Blanqui.

denrées s'accrat d'une manière nominale. Un contemporain établit que l'alimentation publique coûtait dix ou douze fois plus et que les immeubles, quelle que fût leur nature, se vendaient six fois plus cher qu'auparavant.

L'abondance du numéraire inspirait quelque peu le luxe dont se plaignait Sully. Les barrières commerciales opposées à l'Espagne étaient impossibles à maintenir devant la consommation de ses habitants. L'Europe même n'aurait plus produit que pour eux dvjrant iwès d'un siècle. Si le Nouveau-Monde n'eût pas été découvert, le métallique eût été moins abondant, et il eût conservé plus de valeur. « Mais, dit l'historien économiste, la production aurait été longtemps languissante faute de capitaux et la civilisation serait demeurée stationnaire avec elle. Ce qui le prouve, c'est que l'impulsion donnée au travail par l'augmentation des métaux précieux, ne s'est point arrêtée à ce premier pas. Bientôt les espèces n'ont plus suffi; toutes les institutions de crédit pubUc et privé sont venues accroître la masse des moyens d'échange, et par eux stimuler au plus haut degré le travail M). »

(1) a Les mines d'Amérique, dit-il plus loin, ont été découvertes cent ans trop tôt; elles n'auraient dû verser leurs trésors en Europe qu'après les longues guerres de religion, d'où sortirent la liberté d'examen, l'ordre dans les finances et la sécurité pour le travail. » Histoire de l'économie politique, t. I, c. 24, p. 333 et c, 25, p. 349 de la 4<' édition.

Telle était la situation de l'Europe et de la France au xYie siècle. C'est donc avec des idées erronées que Sully allait interpréter la découverte de TAmérique, idées qui étaient celles de la plupart des hommes politiques de son temps. Les desseins d'Henri IV exigeaient une armée réorganisée ainsi que le ministre l'avait faite, et un royaume prospère ; il fallait encore des subsides en nature, et surtout du numéraire. De là, les caveaux de la Bastille où le surintendant enfouissait des millions si utiles pourtant à la circulation. Le roi n'avait garde de le contrarier ; non content de l'approuver, il le justifiait même dans ses conseils ; la possibilité de la guerre, une mort imprévue, légitimaient à ses yeux une semblable mesure.

Les bases du crédit n'étaient pas encore posées en France, le crédit public moins peut-être que le crédit privé. C'est la faute de ces guerres religieuses qui durèrent deux siècles, et on peut avancer que les luttes des protestants et des catholiques ont porté atteinte à l'essor de l'économie et du crédit public.

Si la découverte de l'Amérique a arrêté les progrès de la civilisation, les erreurs du xvf siècle sur les métaux précieux et Fusage de la monnaie ont coopéré à ce mouvement.

Sully disait qu'il était plus facile de se passer des marchandises de ses voisins que de leur monnaie. Il n'approuvait pas que celle des différents souverains

de rEiirope eût cours en France, et se donne comme rinstigateur de l'édit porté contre l'exportation. Il poussa le roi à s'engager par serment de n'accorder aucune grâce aux contrevenants^ et les premières confiscations s'élevèrent au chiffre de quarante-huit mille écus pistoles, pistolets et quadruples. Sully constate que cet exemple dégoûta pour jamais les auteurs de ces trafics, on le croirait à moins (1).

L'édit de septemhre 1602 prohibant l'exportation de l'or et de l'argent interdit l'usage des monnaies étrangères, celle de l'Espagne exceptée. Les rapports réels entre l'or et l'argent étaient mal établis. Le marc d'or n'était évalué en France qu'à onze francs lorsque les pays étrangers le fixaient à douze et à treize et demi. L'argent ne fut plus exporté conformément à la déclaration royale; mais pour l'or, la

(-1) Il y a ici uuo erreur de date évidente. L'édit fut signé à Monceaux le 2 septembre 1602, enregistre au Parlement le 16, à la Chambre des comptes le 19 et à la Cour des monnaies [e 20. Les Economies royales en parlent comme ayant été prescrit en 1601.

De retour à Fontainebleau pour assister aux couches de Marie de Médicis, Henri IV aurait fait la déclaration dans cette résidence. « Il s'en retourna à Fontainebleau, oîi il avait laissé la Royne à cause de sa grossesse. Auquel lieu estant do séjour, sur les plaintes que luy furent faites des grands abus qui se commettoient es expositions des monnoyes estrangcres et transports qui se faisoient d'or et d'argent, lesquels en desnuoient entièrement son royaume, il fit faire un descry... et ensuite une prohibition do transporter or ny argent monnayé.» {Écon. roy., T. I, c. 104, p. 371).

contrebande brava les rigueurs de la loi. Après avoir spécifié le poids et les figures des monnaies ayant cours, l'ordonnance déclara (art. 5) passibles de la peine de mort ceux qui se livreraient à Texportation.

La doctrine du surintendant se retrouve dans le préambule de l'édit :

« Entre lesquels maux, y est-il dit, nous n'en » avons nul tant appréhendé que celui qui provien- )) droit de la rareté et pénurie d'or et d'argent, tant » à cause de Textrême diminution du trafic et » commerce que du grand transport qui se faisoit •) de nos meilleures monnoyes es provinces estran- » gères, ce qu'ayant plusieurs fois considéré, et en » l'advis de nostre conseil et cours de monnoyes; » nous aurions practiqué tous les expédiens que » l'on auroit représentez et estimez utiles pour » prévenir un tel inconvénient tant redouté, soit I) en défendant l'entrée des manufactures étrangè- » res, favorisant celle des marchandises crues, soit » en deschargeant, tant que la nécessité de nos » affaires l'a pu permettre, 5 sols 4 deniers. »

Sully ne soupçonnait pas le secours que tirait le commerce de l'abondance des espèces étrangères. Un historien du temps le comprenait si bien, lui, qu'il constate que cette défense porta un coup fatal au commerce. Le ministre le reconnut en employant plus tard un autre moyen, la hausse. Insuffisante

pour For qui fut enlevé par Tachât de marcliandises françaises payées en monnaies étrangères et la vente de produits étrangers dont la valeur se perçut en or français, linterdiction était donc injuste (l). En outre, il ne connaissait pas cette loi économique de Toffre et de la demande en vertu de laquelle les prix augmentaient, parce que la monnaie ne pouvait suffire aux besoins du commerce (2). Il pensait, erreur trop commune de nos jours, que la monnaie a un caractère de fixité invariable et, pour rester fidèle à ses principes, il faisait édicter la déclaration de février 1609 contre Fexportation, ignorant que For et l'argent fussent une simple marchandise.

La confusion de la richesse avec la monnaie provient surtout d'une observation incomplète.

(1) « Les fonctions de la monnaie n'ont pas changé depuis Xénophon et Aristote ; l'argent est toujours une marchandise intermédiaire destinée à faciliter l'échange entre les autres marchandises. D'où vient donc que son histoire qui semblerait devoir être très simple, est précisément la plus compliquée et la plus difficile de toutes celles dont l'ensemble constitue les annales de l'économie politique ? »

Blanqui se répond à lui-même lorsqu'il ajoute : « Les manipulations plus ou moins frauduleuses qui ont été exercées sur les monnaies depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, viennent d'une erreur des gouvernements aujourd'hui encore assez répandue, et qui a fait supposer à la monnaie un caractère de fixité qu'elle n'a point. — Hist.de l'économie politique, 1. 1, c. 24.

(2) Rossi donne dans son Cours d'économie politique un excellent résumé historique sur les variations de la monnaie comme étalon de la valeur. (Voir t. 1, X" leçon, p. 184 de 1^ 2^ édition).

Un individu (|ui possède beaucoup de monnaie peut se procurer par ce moyen une grande somme de satisfactions. Mais ce fait qui est vrai relativement à un individu ne Test plus et ne peut plus Têtre aussitôt qu'on l'applique à une collectivité importante d'individus, à une nation par exemple.

Qu'importC;, en effet, à un pays d'avoir beaucoup de monnaie s'il manque de blé, de sel, de lairfe, de drap et de la masse d'objets nécessaires ou utiles à sa consommation. Rien ne lui dit que les autres peuples seront en état de suffire à ses besoins, soit à raison de leurs propres nécessités^ soit à raison des circonstances. La conclusion de telles prémisses n'est que trop facile à tirer ; avec tous ses métaux précieux, ce peuple sera pauvre et ses richesses seront fictives, nominales ou impuissantes.

L'Espagne offre le plus concluant exemple en la matière.

Mais si la monnaie ne constitue pas la richesse, est-il exact de dire qu'elle en est le signe ?

La monnaie n'est pas plus un signe que toute autre valeur; l'échange d'un bureau contre une pièce de vin ne rendra pas ceci le signe de cela. Eh bien, les métaux précieux ne sont pas davantage des signes, mais bien des équivalents, c'est-à-dire uiw. marchandise.

On dit que cette marchandise est égale à une autre marchandise parce que la monnaie a une valeur

qui résulte du prix qu'a coûté son extraction et son transport. Elle peut encore servir à fabriquer des objets d'art, des instruments ou divers ornements ; mais son objet principal est de faciliter les échanges par la qualité officielle que lui donne Taffinage. Elle forme alors l'appoint des transactions et sert à faciliter la circulation de la richesse ; donc elle ne la constitue pas.

Le mercantilisme n'a jamais compris ces principes aujourd'hui incontestés, et c'est pour avoir été de son temps que notre grand économiste a commis les erreurs si regrettables qui le rendaient protectionniste à l'égard des métaux précieux considérés comme étant la seule richesse do la France.

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