CHAPITRE V
Colonies.
L'origine des colonies est dans cette tendance expansive qui pousse les peuples à émigrer par esprit d'aventure (1) ou pour rétablir l'équilibre entre la population et les moyens de subsistance (2). Les relations commerciales créées par les croisades rappelèrent au XIIP siècle les anciennes communications de l'Europe avec l'Asie et l'Afrique, disparues avec la chute de l'empire romain, et les ambassades des pontifes catholiques au Khan tartare marquèrent au XIV" la nécessité pour l'Europe de recourir aux produits de l'Orient.
(1) « Toujours est-il, ditRossi, que tous ces faits viennent se résumer dans un seul et même fait général, la tendance constante des sociétés humaines à s'élancer loin de leurs premières limites, tendance qui se manifestait, soit par des émigrations en masse, soit par des conquêtes, soit par la fondation de colonies plus ou moins nombreuses. » {Cours d'économie politique, t. II, ii'^ leçon).
(2) Sully ne s'est jamais préoccupé du problème de la Population ; aussi avons-nous dû passer sous silence cette partie de la Distribution des richesses.
Le Portugal est la première nation qui se soit occupée cV explorations maritimes. Les découvertes de Barthélémy Diaz, de Vasco de Gama et l'extension de la puissance militaire de ses colonies par les Albuquerque engagèrent FEurope à tenter la conquête de pays dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Ce fut alors que naquit ce grand mouvement qui amena la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
Le système colonial se fonda sur la fin du XV siècle et au début du XVP.
La France, il faut l'avouer, resta étrangère à ce mouvement.
Les Valois, qui s'étaient mêlés aux intrigues des partis en mettant aux prises les protestants et les catholiques, avaient fait naître ces guerres qui désolèrent la France sans profit pour eux-mêmes. Plus qu'à toute autre race, la question coloniale leur resta inconnue. François I*^'" favorisa bien l'essai fait au cap Breton par Roberval et Jacques Cartier, mais la tentative échoua. Cependant, le commerce français continua la pêche à Terre-Neuve et le trafic des pelleteries avec les Canadiens.
Henri IV, lui, n'assista pas en indifférent à l'essor maritime de l'Europe vers les pays transatlantiques. La guerre civile terminée, il voulut, dès 1598, que son royaume eût aussi sa part dans le Nouveau- Monde. Un Breton, le marquis de La Roche, fut
nommé lieutenant général de la Nouvelle-France, qui comprenait le Canada, THochelaga, les Terres- Neuves, le Labrador, la rivière de la Grande-Baie, Norembergue et les terres adjacentes. La Roche, qui était parti sur un navire de l'Etat, fit naufrage. L'année suivante, le roi conféra à Chauvin le privilège exclusif des pelleteries, pourvu qu'il établît au Canada une colonie de cinq cents hommes. Chauvin n'ayant pas rempli ces conditions, le même privilège fut concédé, en 1602, à une compagnie de nobles et de négociants. Le gouverneur de Dieppe, de Chastes, était chargé comme amiral de les diriger. Le nouvel essai ne réussit pas. Un gentilhomme de Saintonge fut nommé en 1603 heutenant général et vice-amiral avec le pouvoir de distribuer les terres (1). De Monts partit du Havre, en 1604, avecquatrenavires.il fonda dans la presqu'île d'Acadie une colonie qu'il nomma Port-Royal et explora les lieux où devaient se fonder, un jour, les principales villes des Etats- Unis (2). Ce fut en 1608 que son compatriote
(1) Cayet place le voyage du capitaine du Mont en 1604 et non en i603, comme les secrétaires deSully. Ce serait le sieur du Pont qui aurait fait le voyage de i603 postérieur à sa découverte de 1602. Cayet dit, en effet, à la date de 1603 :
« Le sieur du Pont, dès l'an passé, avoit esté en la nouvelle France, dicte Canada, d'où il avoit amené doux des sauvages qui y habitent, lesquels il présenta au Roy. »
(2) Ce sont les ports do Portland , Boston, Providence , New-Yorck.
Champlain entra dans le Saint-Laurent quïl avait parcouru jusqu'à Montréal ; Québec fut la seconde colonie créée au Canada.
Le retour de La Barbotière, dit le chronologiste septennaire, porta du Mont à choisir la Grande-Baie non seulement à cause du séjour qui lui parut agréable au premier abord, mais pour le bien que lui en dit son ami. C'est ce que Cayet appelle en un langage pittoresque mettre le cœur au ventre.
« Tant y a, ajoute-t-il, que les François de Canada » se sont habituez là, où ils commencent à faire » planter, cultiver et bastir, et par effet s'habituer » pour y faire estât de regnicoles françois de Canada » avec la permission de la Majesté très chrestienne » de laquelle le sieur du Mont a eu pour luy-mesme, » et pour la protection requise, et les moyens » nécessaires pour faire une telle entreprise (1). »
La création de nos premières colonies appartient à Henri IV seul, tant par Tinitiative des mesures que par Topposition de Sully. Les secrétaires du ministre ne citent que pour mémoire Toeuvre de de Monts et de Champlain. Ils en parlent en termes blessants, sans doute pour se conformer au langage de leur maître. Ils mentionnent en quelques mots et sans plus y revenir « la navigation du sieur de » Monts pour aUer faire des peuplades au Canada,
(i) On peut lire dans Cayot, t. VI, p. 262 de la Chronologin septennaire le détail do l'expédition, édit. Michaiid.
■> du tout contre votre advis, d'autant^ disiez-vous, » que Ton ne tire jamais de grandes richesses des )> lieux situés au-dessous de quarante degrez (1). » Le grand ministre ignorait la force économique et militaire que les colonies donnent à un pays; il appartenait à Golbert seul de reprendre l'oeuvre d'Henri IV^ pour donner aux producteurs des consommateurs et à la France des stations militaires propres à favoriser le développement de la marine nationale .
(1) Economies royales, 1. 1, c. 125.