CHAPITRE X
RECETTES ET DEPENSES
Sully augmente les recettes. — Gomment on affermait les contributions indirectes avant Sully. — Gomment il les afferma. — Sully veut punir les receveurs infidèles. — Une anecdote pour prouver que le roi ne pouvait savoir ce qu'il y avait d'argent au trésor. — Sully établit une comptabilité régulière. — Pourquoi l'impôt ne produisait guère et quelle effroyable misère régnait en France. — Comment Sully diminua la taille en poursuivant les faux nobles. — Comment il empêcha les gouverneurs de province de lever les impots, et la querelle qu'il eut avec d'Épernon. — Sully diminue les dépenses. — Résultats de son administration.
Pour auigmenter les recettes , Sully fit d'importantes réformes dans radministration des contributions indirectes. Il faut savoir que l'Etat ne percevait pas directement , comme aujourd'hui, les contributions indirectes par des employés. Au lieu de faire lever,par exemple, l'impôt du sel dans telle province, il s'entendait avec un financier, qui lui payait une certaine somme moyennant laquelle le revenu de l'impôt lui appartenait. L'État faisait comme un propriétaire qui, ne voulant pas cultiver sa terre lui-même, la loue à un cultivateur moyennant redevance. Ce cultivateur s'appelle un fermier; c'est ainsi qu'on appelait le financier qui traitait avec le roi. Mais voyons comment les choses se passaient. Un financier se présente pourprendre la ferme de l'impôt sur le sel. Il s'adresse aux conseillers des finances, leur fait, ainsi qu'à leurs ferames, de gros cadeaux. Il obtient la ferme pour
400000 livres; mais il sait bien que l'impôt en rapportera 300 000. 11 fait venir alors d'autres personnes qui n'ont pas, comme lui, de relations à la cour ; il leur propose de leur céder la ferme par un second bail pour 200000 livres. Ceux-ci acceptent : le gros financier a 400000 livres pour lui, sans se donner la moindre peine. Les sous-fermiers se chargent alors de lever l'impôt, sur lequel ils font encore de beaux bénéfices.
Pour couper court à ces manèges, Sully fait mettre les fermes aux enchères. Au lieu de traiter en secret et de gré à gré avec les membres du conseil de finances, les fermiers durent se présenter le même jour pour faire leurs offres, et la ferme fat adjugée au plus offrant et dernier enchérisseur. Les fermes rapportèrent ainsi beaucoup plus qu'auparavant.
Pour les contributions directes iljn'y avait pas de fermiers; mais les agents du roi chargés de les percevoir en détournaient une bonne partie à leur profit. Il fallait leur faire peur et leur imposer à l'avenir de si belles règles de comptabilité, qu'aucun détournement ne fût plus possible. Sully leur fit peur plusieurs fois en les menaçant d'une révision de leurs comptes. Au moment où Henri IV s'apprêtait à reprendre Amiens, une menace de cette sorte suffit pour que les financiers et les trésoriers de France rendissent au roi environ 400000 écus. Sully haïssait ces malhonnêtes gens, et, s'il avait été le maître, il les aurait punis de façon à leur ôter toute envie de recommencer. En l'année 4604, un tribunal fut institué pour rechercher et punir les malversations commises par les trésoriers, receveurs et autres financiers. Sully aurait voulu que la justice s'en prît surtout, comme il disait, aux grands voleurs et bri-
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gands; mais ceux-ci avaient des amis à la cour: ils leur distribuèrent force présents, et ces amis importunèrent tant le roi, que la poursuite fut suspendue. Sully, très mécontent, n'en fut que plus attentif à surveiller les comptes.
C'était le désordre des comptes qui rendait le vol très facile. Avant que Sully ne fût le maître dans l'administration des finances, il était impossible au roi de savoir au juste combien d'argent il y avait au trésor. Une anecdote en va donner la preuve.
On se souvient que Sully avait triomphalement rapporté de sa tournée dans quatre généralités une somme de 500000 écus. Il en avait employé 50000 à des dépenses ordonnées par le roi et il avait versé le reste entre les mains des trésoriers, malgré le roi, qui connaissait son monde et n'avait pu s'empêcher de dire : « Si cet argent est une fois entre les mains des trésoriers, il sera vite dissipé ! i> Mais Sully avait gardé les comptes établissant qu'il avait bien versé 450 000 écus, et, sans en avoir l'air, il surveillait les dépenses, de manière à savoir toujours la somme qui resterait en caisse. Or il arriva que le roi, voulant faire une entreprise en Picardie, demanda 200000 écus.. Un membre du conseil. d'Incarville, répondit qu'il ne se trouvait plus une si grosse somme dans le trésor ; Sully répliqua qu'elle y était encore. Là-dessus d'Incarville se fâcha, disant que ses registres étaient plus sûrs que la mémoire de Sully, et il proposa d'apporter le lendemain une copie des comptes.
Si d'Incarville avait eu raison, il n'avait pour le prouver qu'à produire le compte des sommes versées et celui des sommes dépensées; mais il apporta des papiers embrouillés où il était impossible de voir
d'un coup d'oeil quelles sommes Sully avait fournies au trésor. Pressé par le roi, qui lui demandait le total, il finit par donner un chiffre. Sully affirma immédiatement qu'il se trompait de 80 000 écus, et, afin de mieux perdre son collègue, il ajouta qu'il regrettait bien de n'avoir pas gardé copie de ses comptes. Là-dessus, d'Incarville se croit sûr de son fait; il invite Sully à l'accompagner chez lui et à consulter tout à son aise les registres. Sully accepte et, après avoir feuilleté les registres, répète encore qu'il manque 80 000 écus. c Mais, monsieur, s'écrie d'Incarville, vous devez plutôt croire à mes registres qu'à votre mémoire ; il n'en est pas de si bonne qui ne se trompe quelquefois. — Je m'en vais trouver le roi, répond Sully, à qui je dirai ce que j'en pense. » Il se rend en effet chez le roi et lui met sous les yeux le tableau de toutes les recettes qu'il a faites, tableau qu'il a gardé, sans le dire à personne. Le roi fait appeler d'Incarville, et, pièces en main, lui démontre qu'il manque en effet sur ses registres 80000 écus. Il fallut bien trouver un moyen de s'excuser. D'Incarville fit de nouvelles recherches et il prétendit qu'un de ses commis avait oublié d'inscrire ces 80000 écus. Le commis s'excusa, disant qu'il n'avait pas trouvé la clefdu coffre où étaient les registres et qu'il avait inscrit la somme sur une feuille volante, sans avertir le sieur d'Incarville. Henri IV vit bien que le pauvre homme jouait une comédie ; mais ces fraudes étaient si habituelles, qu'il ne témoigna aucun niécontentement, et se contenta de dire : t Eh bien ! c'est assez, il n'en faut plus parler; nous avons tous raison, puisque mes 80 000 écus sont retrouvés ; mais je ne veux plus qu'on m'en joue de pareilles... > Puis, voyant entrer le connétable, il alla au-devant de lui
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pour lui dire : t Vous ne savez pas, mon compère, il y a bien des nouvelles; notre homme (c'est-à-dire Sully) a eu raison. Cela m'apprend de qui je me dois fier et défier. . . >
Ainsi, au conseil de finances, sous les yeux mêmes du roi, on faisait une erreur de 80 000 écus sur un compte de 500 000. C'est pourquoi Sully contraignit les receveurs généraux et particuliers à tenir des registres en si bon ordre, que les dépenses et les recettes y fussent inscrites jour par jour, et qu'on pût à tous moments vérifier les comptes.
Mais ce n'était pas assez d'empêcher les receveurs de détourner les revenus du roi. Il fallait accroître ces revenus.
La misère était telle, qu'un grand nombre de contribuables ne pouvaient payer l'impôt. Henri IV disait la triste vérité quand il déplorait, au début de son règne, que les laboureurs quittassent leurs maisons: presque tous les villages étaient inhabités et déserts. Les paysans se réfugiaient dans les villes, où ils mouraient de faim en demandant l'aumône. A Paris, des processions de pauvres encombraient les rues au point qu'on n'y pouvait passer. Ces malheureux étaient entassés dans le cimetière Saint-Innocent, au nombre de plus de sept mille. Beaucoup topibaient malades; onles portait à l'Hôtel-Dieu, si exténués qu'ils y mouraient. En 4596 il en mourut plus de six cents au mois d'avril. La faim faisait commettre des crimes atroces : une femme fut brûlée vive pour avoir tué, dépecé et mangé ses deux enfants I
C'est la famine qui poussait tous ces mendiants dans les villes. Dans les campagnes, il n'y avait point de sécurité pour les chaumières : les gens de guerre survenaient à tous moments, pillant, brûlant et
tuant, A quoi bon semer, quand on n'était point assuré de la récolte ? Les champs demeuraient en friche. Toute la France était en proie aux brigands. Ce n'étaient pas seulement les soldats de passage qui ruinaient le paysan. Les seigneurs, réduits comme les autres à la misère, sortaient de leurs châteaux avec des hommes armés, et ils allaient piller le voisinage, surprendre et arrêter le marchand, qu'ils gardaient prisonnier jusqu'à ce qu'il eût payé une rançon. Gomment le roi eût-il encore trouvé à prendre après toutes ces pilleries?
Mais après que la Ligue eut été vaincue et la paix signée avec l'étranger, les soldats furent renvoyés, l'ordre rétabli partout; le roi ordonna aux gouverneurs de province de courir sus aux brigands et de les tailler en pièces ; il défendit de porter des armes en temps de paix, sous peine de mort. Alors le paysan rentra dans sa chaumière, et de nouveau poussa la charrue dans le sillon. Il put payer sa dette à l'État, qui le protégeait. Il la paya d'autant plus aisément que Sully l'allégea.
La taille n'était due que par ceux qui n'étaient pas nobles ; mais beaucoup, qui ne l'étaient pas, prétendaient l'être. Un gros bourgeois rougissait d'être traité comme un homme du commun, et faisait le possible pour ajouter à son nom la particule de. Molière se moque de ce paysan qu'on appelait Gros- Pierre, qui fit creuser tout autour de son champ un fossé bourbeux
Et de monsieur de File en prit le nom pompeux.
Il y avait au temps de Sully beaucoup de Gros- Pierre de cette sorte. Ils furent poursuivis, obligés
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de reprendre leurs noms et leur part de la taille.
Ce fut encore un moyen de rendre l'impôt royal moins lourd que d'empêcher les gouverneurs de province de lever des impôts sans aucune espèce de droit. C'est ainsi que d'Épernon percevait dans son gouvernement jusqu'à 460 000 écus. Sully fait défense de continuer la levée : d'Épernon averti se rend au conseil, y parle très haut, énumère ses titres et qualités, pensant intimider le surintendant. Celui-ci, qui ôe croyait d'aussi bonne et vieille noblesse que d'Épernon, ne se gêne pas pour le lui dire, et réplique aussi haut que l'autre avait parlé. Ils échangent alors de grosses paroles, et, en plein conseil, portent la main à l'épée. On. les sépare, et chacun d'eux rentre au logis, attendant des nouvelles de l'autre. Le roi était alors à Fontainebleau. Dès qu'il connut l'affaire, il écrivit à Sully pour lui dire qu'il savait sa querelle et que, s'il en était besoin, il lui servirait de témoin. Puis, quelques jours après, il réconcilia les deux adversaires et les força de s'embrasser. On voitquepouradministrerlesfinances dans ce temps-là il n'était pas mauvais que le surintendant fût un soldat.
Sully diminua considérablement les dépenses. La dette publique était énorme pour le temps, et il fallait chaque année payer une somme considérable de rentes. Le surintendant se livra aux plus minutieuses recherches sur l'origine des dettes de l'État. Il en trouva qui étaient très légitimes : des particuliers avaient prêté de l'argent au roi ; ils touchaient pour cela un intérêt point exagéré : il n'y avait rien à dire. Mais d'autres qui n'avaient versé que vingt mille livres étaient portés sur les registres comme s'ils en avaient versé soixante mille et touchaient ainsi trois fois plus d'intérêts qu'on ne leur en de-
vait ; d'autres avaient profité des embarras du trésor pour exiger des intérêts énormes ; d'autres enfin n'avaient rien versé du tout et s'étaient procuré en fraude des titres de rente. Sully reprit à ceux-ci leurs titres frauduleux. A ceux qui avaient prêté à trop gros intérêts, il remboursa le capital; il parvint ainsi à faire une économie annuelle très considérable.
De même que les fermiers s'entendaient avec des membres du conseil pour obtenir les fermes à bon marché, de même les fournisseurs corrompaient les conseillers pour obtenir, à très haut prix, la fourniture des vivres ou des munitions de l'armée. Sully surveilla ce trafic et le fit cesser. Pour le siège de la Fère, pour celui d'Amiens, ensuite pour toutes les expéditions, il conclut les marchés lui-même, et bien malin aurait été celui qui eût trompé ce surintendant qui savait le prix de toute chose.
Quelques chiffres montreront quels prodiges ont été accomplis par Sully dans l'administration des finances. 11 a payé pour cent millions de dettes, racheté pour trente-cinq millions de domaines aliénés ; avant lui, quand on avait payé sur les recettes toutes les charges qui grevaient le trésor, il n'y avait plus que sept à neuf millions disponibles pour les dépenses publiques; grâce à lui, cette somme atteignit près de vingt millions. Et pourtant de grandes dépenses avaient été faites pour garnir les arsenaux de vivres et de munitions, pour donner à la France une flotte qui fît respecter son pavillon sur les mers; un trésor de plus de vingt millions avait été amassé pièce à pièce,enprévision des guerres futures. Plus de seize millions en argent étaient entassés dans les caves du château de la Bastille, dont Sully avait le commandement. 11 n'y avait pas de danger qu'on y touchât. Sully avait mis de beaux canons sur les murailles.