CHAPITRE III
Comment Sully devint bon conseiller en restant un vaillant compagnon d'armes. — Dans quelles circonstances il se souvint deux fois de la prophétie de son précepteur la Brosse.
En cette même année 1584- où Sully prit femme, il se passa un grave événement dans le royaume de France. Le due d'Alençon mourut. Gamme Henri III n'avait pas d'enfants, l'héritier de la couronne se trouva être Henri de Navarre. Alors de toutes parts, en France et en Europe, les yeux se tournèrent vers le Béarnais. On ne le connaissait que par son nom, par son esprit, qui éclatait en mille saillies, par sa bravoure incomparable, par mille aventures hé* roïques ou légères. On se moquait quelque peu de son mariage avec Marguerite de Valois, qui n'avait été heureux ni pour l'un ni pour l'autre des époux. On riait aussi de son grand nez et de son petit royaume. Il avait jusque-là mené une existence assez insouciante, au grand chagrin des graves protestants qui combattaient sous ses ordres. Le temps était venu d'une conduite sérieuse et des mûres réflexions. Placé près du trône par la naissance, Henri en avait été rapproché par les morts successives de François II, de Charles IX, du duc d'Alençon ; mais de grands obstacles se dressaient sur son chemin^
Henri était protestant, et presque toute la'France
voulait un roi catholique. Une association s'était formée, comprenant des villes , des provinces , des seigneurs. C'était la Ligue pour la défense de la foi catholique. Une famille ambitieuse, colle des Guises, la dirigeait, et il était dans ses desseins d'empêcher Henri de prendre la couronne : elle voulait même s'en emparer. Dans ce grand conflit qui se préparait, l'Europe était partagée : les États protestants, l'Angleterre en tête, tenaient pour le Béarnais; les États catholiques, parmi lesquels dominait l'Espagne, étaient contre lui. Quant au roi de France, il hésitait entre les deux partis; la Ligue ne lui plaisait guère et il redoutait l'ambition des Guises. Dés la maladie de son frère d'Alençon, il avait envoyé auprès de Henri de Navarre pour le presser de se faire catholique, afin qu'il fût l'héritier incontesté de la couronne ; Henri refusa, ne voulant point une fois encore changer de religion, et n'admettant pas que son droit pût être discuté; mais la Ligue alors se déclara tout entière contre lui, et, ^ans l'agrément de Henri 111, commença la guerre.
11 fallait donc de nouveau se jeter dans les combats , mais aussi se bien diriger au milieu de tant de difficultés politiques. Henri n'avait plus besoin seulement de braves compagnons d'armes ; il lui fallait de bons conseillers. Sully continua d'être un brave compagnon et commença d'être un bon conseiller. On les vit de nouveau, l'un près de l'autre, courir la campagne, escalader les murs des villes, se jeter au fort des bataillons, et, comme disait le Béarnais, «faire fumer le pistolet sous le nez des ennemis » ; mais aussi, dans l'intervalle des batailles, de longues et sérieuses conversations s'engageaient entre le futur grand roi et le futur grand ministre.
C'est à la fin de l'année 1584 que Henri de Navarre manda de nouveau Sully, lui disant que l'occasion requérait plus que jamais sa présence. Sully fit immédiatement ses préparatifs de départ; en homme prudent, il vendit une coupe de bois de haute futaie afin d'emporter de l'argent avec lui ; car il savait par expérience qu'on n'en trouvait guère à l'armée de Navarre. Il n'alla pourtant point rejoindre tout de suite son maître. Comme la Ligue avait pris les armes sans l'agrément de Henri III, celui-ci s'était déclaré contre elle : Henri III et le Béarnais combattaient donc alors dans le même parti. Or des gentilshommes au service de Henri III, étant passés chez Sully, lui persuadèrent de les suivre en Normandie, où ils allaient combattre les ligueurs. En les accompagnant, Sully servait la cause du roi de Navarre uni au roi de France; mais c'était chose fort incertaine que la volonté du roi de France. Ce prince vit bien vite qu'il courait grand risque à lutter contre les ligueurs, et, tout d'un coup, s'accommodant avec eux, il déclara la guerre aux huguenots. La nouvelle de cette volte-face fut portée à Sully et à ses compagnons au château de Verneuil. Ceux-ci voulurent le retenir. € Vous ne serez pas assez fou, lui dirent-ils, pour aller trouver le roi de Navarre, ni vous embarquer dans un parti qui sera infailliblement ruiné et où vous perdrez votre belle terre de Rosny. » Mais Sully, s'adressant à celui qui lui parlait ainsi : « Monsieur, lui dit-il, au lieu de ruiner le roi de Navarre, vous établirez sa grandeur, au moins si un diable de précepteur que j'ai eu, lequel se nomme la Brosse, a dit vrai... » Et de nouveau il récite toute la prophétie que nous connaissons, puis va rejoindre le Béarnais.
La prédiction ne s'accomplissait-elle pas en effet?
Henri n'était-il pas tout près du trône? Sully avait pleine confiance. Gomme, à l'issue d'un conseil, Henri lui disait : « Ce n'est pas tout que de bien dire, il faut encore bien faire : n'êtes-vous pas résolu que nous mourions ensemble? — Non, non, sire, répondit Sully; je ne veux pas que nous mourions ensemble, mais que nous vivions et que nous rompions la tête à nos ennemis. » « 11 n^estplus temps d'être bon ménager, dit encore le roi ; il faut que tous les gens d'honneur emploient la moitié de leur bien à sauver l'autre ;jci suis sûr que vous serez des premiers à m'assisler; aussi je vous assure que si j'ai jamais bonne fortune, vous y participerez. » Sully ne se fit pas prier. « J'ai encore pour cent mille livres de bois à vendre, répondit-il; mais vous m'en donnerez un jour davantage lorsque vous serez bien riche; car, comme je vous l'ai déjà dit autrefois, j'ai eu un précepteur, qui avait le diable au corps, qui me l'a prédit! » C'est ainsi que revenait à tout propos le précepteur la Brosse; moitié riant, moitié sérieusement, Sully comptait sur l'effet de la prédiction; encore une fois il recherchait le profit en même temps que l'honneur; maisîl est juste de dire qu'en ce temps-là le profit était incertain, car il restait de bien gros risques à courir, et le dévouement de Sully n'était point sans mérite. Henri embrassa son fidèle serviteur, rit de sa prophétie et le congédia en lui disant : « N'oubliez pas vos bois de haute futaie! >