GRAND MAITRE DE L*ARTILLERIE
Quand les deux gentilshommes se furent retirés, Henri dit à Sully qu'il avait refusé à l'un et à l'autre ce qu'ils demandaient, parce que le fils de Villeroy avait les ongles trop pâles pour une charge où il faut toujours être en péril et que son neveu n'était qu'un faiseur de grimaces ; quant à Montigny, il avait beaucoup de qualités, mais pas assez de jugement, ni d'invention, ni d'ordre. « J'ai pensé à vous, dit-il à Sully ; mais comme j'ai le projet de vous rendre seul absolu dans mes finances, je ne pense pas qu'il vous soit possible de vous acquitter de ces deux charges ensemble, chacune d'elles méritant bien un homme entier. Néanmoins j'y penserai. » Et il défendit à Sully de dire un mot de cette conversation.
Sully, qui d'habitude demandait avant qu'on ne lui offrît, n'était pas homme à laisser échapper une telle aubaine. 11 remercia donc le roi, puis il ajouta que les deux charges étaient faites pour aller ensemble. Tout serait pour le mieux, dit-il, si Tartillerie était commandée par un surintendant des finances, pourvu que celui-ci sût mailœuvrer les canons et fût en même temps un brave soldat; car il remplirait à merveille les devoirs de sa charge et saurait trouver l'argent nécessaire pour refaire l'artillerie. Il se retira très content de son raisonnement; mais le lendemain le roi lui apprit qu'il avait donné la charge au père de Gabrielle d'Estrées, cédant aux prières et aux larmes de cette belle dame, qu'il aimait beaucoup et qu'il voulait épouser. Henri IV avait de ces faiblesses; du moins il avait pris ses précautions pour que celle-ci ne fût point nuisible à l'État. Comme il savait que d'Estrées ne pouvait lui servir de rien en temps de guerre, il s'était réservé de lui racheter la charge, s'il survenait quelque grande affaire.
Deux ans après, Henri IV était sur le point de faire la guerre au duc de Savoie. Il savait que, pour attaquer les fortes places de la Bresse et de la Savoie, il avait besoin d'une bonne artillerie et d'un bon grand maître. Il aurait voulu pourtant ne point déposséder d'Estrées, et il cherchait un moyen de le laisser en charge , tout en donnant à Sully le commandement de l'artillerie. Il fait donc venir celui-ci et commence un long discours sur les causes et l'importance de cette guerre, sur les difficultés qu'on y rencontrera. Il se plaint d'avoir un grand maître qui ne soit ni capitaine, ni soldat. Il regrette de n'avoir pas donné à Sully la charge, quand elle devint vacante après la mort de Saint-Luc; niais, t la chose étant faite, dit-il, je me suis avisé d'un expédient i. Il dit alors à Sully que la charge de lieutenant général d'artillerie va être vacante, qu'il a l'intention d'en augmenter les gages et de faire du lieutenant général un véritable grand maître, commandant toute l'artillerie; quant au grand maître en titre, il demeurerait à Paris comme gouverneur et ne paraîtrait pas dans les armées. Puis il ajoute : « La charge de lieutenant d'artillerie étant rendue ainsi honorable, ma résolution serait de la donner à un certain homme que je connais et vous aussi, qui aie courage et l'esprit vif, qui est actif, diligent, aime cette fonction. Or devinez maintenant qui est cet homme-là, et aidez-moi à lui persuader de prendre cette charge, car il est fort de vos amis. »
Sully ne comprit pas, ou plutôt feignit de ne pas comprendre qu'il s'agissait de lui. Il répondit qu'il ne connaissait personne capable de commander l'artillerie et en même temps de supporter un grand maître comme d'Estrées. Alors le roi, plus caressant