GRAND MAITRE DE L'ÂRTILLËRI E
que jamais et tout souriant, met la main sur la main de Sully en disant : < Voyons ce qu'il vous semble de cet homme-là que je veux dire ; il se nomme Sully : le connaissez-vous bien?» Mais toutes les précautions du roi et ses caresses n'avaient servi de rien. « Oui, sire, réplique aussitôt Sully, je le connais fort bien, et je ne le crois nullement capable d'exercer cette charge, surtout ayant pour supérieur un homme duquel il ne saurait rien apprendre, et dont il ne pourrait recevoir les commandements sans honte. » Henri IV ne voulut point se fâcher encore. « Comment, dit-il, est-il possible que vous vouliez me refuser une chose dont je vous prie avec une si grande affection, et où il va de mon service et du bien de mon jUitat? » Mais quand Sully eut répondu sèchement qu'il avait déjà trop d'affaires sur les bras : « Ce n'est pas là ce qui vous tient, s'écria le roi tout en colère; car je sais que vous ne manquez pas de bonne opinion de vous-même et que vous aspirez encore plus haut. Mais puisque vous avez si peu d'égard à mon contentement, et que vous préférez vos fantaisies à mes prières, je ne vousenparlerai plus; je vous laisserai vivre à votre mode, et je vivrai, moi aussi, à la mienne. » Et là-dessus il tourna le dos à son ministre.
Mais la colère de Henri ne dura pas. Il avait besoin de Sully pour la guerre qui se préparait contre le duc de Savoie, et il obtint de d'Estrées qu'il vendît sa charge. Huit jours après il fit appeler Sully, l'entretmt de toutes sortes d'affaires, et à la fin l'informa que la charge de grand maître était vacante.
(ï Je ne fais pas comme vous, ajouta-t-il, qui préférez vos fantaisies à votre bien. Ainsi, oubliant mes colères, traitez avec M. d'Estrées pour sa charge,
mais ayez soin de bien faire et d*user de vos diligences accoulumèes. » Sully acheta aussitôt la charge, el c'est ainsi qu'il devint grand maître de Tartillerie.
Ici, point d'études préparatoires à faîre^ comme pour les finances. Sully connaît son métier d'avance. Il y fait des merveilles. Le roi, pour travailler avec lui, va plusieurs fois le visiter à l'Arsenal, qui est désormais la demeure du grand maître. L'Arsenal était alors presque vide de canons, de munitions et d'armes. Les officiers d'artillerie étaient presque tous incapables. Dès les premiers jours Sully en casse quatre ou cinq cents. 11 conclut des marchés pour acheter des poudres, des boulets, des affûts, des armes. Pas un moment son travail ne se ralentit. Les galeries que Sully avait fait construire à PArsenal s^emplissent de jour en jour. Un malin de Tannée 1604, le roî s'y rend pour causer, comme il faisait souveût, avec son fidèle serviteur, des choses du temps passéj des affaires intérieures et extérieures du royaume. Il était triste à cause d'une broulUerie avec la reine et de quelques intrigues et complots contre la traûquillilé de l'État. Sully, pour le remettre en bonne humeur, le fait passer entre des rangées de cent canons, lui montre, dans les galeries, des munitions en quantité suffisante pour armer tout de suite vingt mille hommes, lui parle des deux millions de livres qui sont au Temple, des cent mille boii^ lets entassés dans la Bastille, des sept beaux millions d'écus d*Or qui attendent dans les coffk^es de la forteresse. « N'y a-t-il pas là de quoi se r^^ouir? dit-il Ce sont des ingrédients et drogues propres à guérir toutes les fâcheuses maladies d'État. »
L'année d'après les provisions étaient doublés et on pouvait armer près de quarante mille hommes
Et tous les ans, de nouveaux progrès. On était loin du temps où Sully et deux autres gentilshommes contribuaient au gain d'une bataille en manœuvrant chacun un canon. Le roi de France, à la fin de son règne, pouvait mettre en campagne quatre cents canons. Aucun prince de l'Europe n'avait une si formidable artillerie! Naturellement, le grand maître avait mis dans toute son administration un ordre admirable. Dépenses pour l'artillerie, recettes destinées à couvrir les dépenses, inventaire du nombre des canons ou autres armes et des munitions, indication des places fortes et magasins où se trouvait réparti ce matériel, tout cela était écrit dans de beaux états, bien ordonnés et bien clairs.