CHAPITRE XYI
AGRICIII.TIIRG ET INPU8Til<E
Pourquoi Suily aimait le laboureur. — Quelques mots sur Olivier de Serres. — Les services rendus par Sully à l'agriculture. — Erreur du temps à propos de la circulation des blés. — Gomment Henri lY et Sully ne s*y laissèrent pas prendre. — Pourquoi Sully n*aimait point l'industrie : ce que fait Henri IV pour relever les manufactures. — La visite que fait Henri IV à Sully pour le convaincre qu'il a raison de faire ce qu'il fait. — Les quatre mauvaises raisons de Sully. — Le roi se tire d'affaire par une plaisanterie. — Sully partisan de la liberté commerciale.
Après le soldat, rhomme que Sully estimait le plus était le laboureur : peut-être restimait-il surtout parce que le laboureur fait un bon soldat, dur à la fatigue, respectueux et docile. Il disait au roi que le labourage et le pâturage étaient « les deux mamelles qui alimentaient la France, les vraies mines et trésors du Pérou >. Un homme du même temps aima autant et plus que lui les laboureurs. C'est Olivier de Serres. Ce gentilhomme avait, au milieu des désordres des guerres civiles, étudié, tout en cultivant ses terres, les meilleurs livres sur l'agriculture, et il écrivit un admirable ouvrage, le Théâtre (Tagriculture et ménage des champs, où il mil, en même temps que les règles anciennes, des préceptes pour des cultures nouvelles, en particulier pour celles du mûrier et du ver à soie, du houblon et de la betterave. Ce livre, que le roi voulut lire tout çntiçr et
tout le monde après lui, réveilla Tamour des champs et fit honorer la profession du laboureur. Nous savons déjà comment Sully la rendit plus tolérable en allégeant la taille et en remettant au paysan les arré* rages qui pesaient sur lui et Taccablaienl. Il fit plus encore en multipliant les voies de communication, qui permettaient au laboureur de porter au loin ses produits. Enfin Sully pensait qu'il faut laisser Tagriculteur vendre ses blés où il lui plaît , en France ou à l'étranger.
Beaucoup d'hommes pensaient autrement dans ce temps -là. Il leur semblait que laisser sortir les blés du royaume, c'était exposer la France à la famine. Bien plus, comme la France était alqrs divisée en provinces encore très distinctes les unes des autres et dont chacune avait sa frontière, il arrivait que des habitants du Languedoc ou du Dauphiné, par exemple, pensaient que tout était perdu et la disette assurée, si l'on permettait que le blé partit d'une province française pour aller dans une autre. Us se trompaient grandement.
Supposez que toutes les provinces de France soient ainsi enveloppées de barrières, et que la Normandie ne puisse rien acheter ou vendre à l'Ile-de- France. D'abord la Normandie, obligée de se suffire à elle-même, devra mettre une partie de son territoire en pâturage, une autre en terre & blé. Si le territoire normand est surtout propre à faire des pâturages, l'agriculteur obligé de faire du blé ne tirera point de sa terre autant de produit qu'il pourrait le faire. Supposez au contraire que la Normandie et l'Ile-de-France communiquent librement entre elles : la Normandie est une terre bonne pour les pâturages, l'Ile-de-France une terre bonne
pour les blés. Chacune des deux provinces suivra sa vocation naturelle; elle produira ce qu'elle peut le mieux produire; l'herbagiste normand ira chercher son blé en Ile-de-France; le cultivateur de rile-de-France achètera ses bestiaux et ses fromages en Normandie. Plus il y aura de pays communiquant ainsi entre eux, plus il sera facile à chacun d'eux de tirer de son sol tout le parti possible. Mais l'isolement des provinces est funeste pour d'autres raisons encore. Supposez que telle province, bien fermée de barrières, ait une très belle récolte : elle a du blé plus qu'il n'en faut pour sa consommation : aussi le blé est-il fort bon marché; mais alors ie laboureur n'est plus payé de sa peine. Il n'a donc point intérêt à produire beaucoup. Au contraire, la récolte est mauvaise, le blé manque: c'est la famine. Mais si l'on enlève les barrières, la province pourra , dans les bonnes années , vendre son blé au dehors et au loin; dans les mauvaises, en acheter où il s'en trouve. Et plus sont nombreux les pays qui communiquent ainsi librement entre eux, plus sont faciles les communications, moins est grand le danger de la famine : aujourd'hui, en France, quelque mauvaise que soit notre récolte, nous sommes toujours sûrs de manger du pain à un prix modéré. C'est un grand honneur pour Henri IV d'avoir tenu fermement pour la liberté du commerce du grain, et cet honneur Sully le partage avec lui. Quand le parlement de Languedoc défend de laisser sortir le blé de la province, Sully dénonce tout de suite à Henri IV cet acte d'autorité contraire à l'autorité royale. Quand un magistrat de Saumur s'avise de défendre aux laboureurs, dans toute l'étendue de sa juridiction, de vendre des blés pour l'étranger, Sully s'adresse en-
core au roi et lui dit : « Si chaque officier en faisait autant, votre peuple serait bientôt sans argent, et par conséquent Votre Majesté ; > et le roi répond : « J'ai trouvé fort mauvaises les défenses faites par le juge de Saumur; c'est une grande hardiesse, qu'il faut réprimer. y>
Henri IV et Sully furent récompensés de leur fermeté : la liberté enrichit le laboureur et le roi.
Sully fut beaucoup moins favorable à l'industrie, et ses idées en cette matière furent singulièrement arriérées. Le roi voulait relever toute l'industrie de l'incroyable misère où elle était tombée, et retenir en France l'argent qu'il fallait envoyer à l'étranger pour acheter une foule d'objets qui ne se fabriquaient pas encore chez nous ou qu'on n'y fabriquait plus. C'est ainsi qu'il n'y avait plus de manufactures de soie en France, et cependant quiconque avait de l'aisance employait là soie dans ses vêtements. On calculait que cinquante mille personnes au moins portaient des bas de soie, et faisaient ainsi, pour quatre paires par an, une dépense de 800 000 écus. On évaluait à plus de soixante millions par an la somme totale des achats qu'il fallait faire à l'étranger. Henri IV résolut de relever les industries tombées et d'en créer de nouvelles. Avec l'aide d'Olivier de Serres, il fit d'heureux efforts pour rendre prospère l'industrie de la soie ; il dépensa beaucoup d'argent pour répandre partout la culture du mûrier et du ver à soie et pour établir les premières fabriques. Les ouvriers qu'il avait fait venir de l'étranger, les bâtiments qu'il avait élevés pour les loger avaient coûté fort cher. Sully fit tout ce qu'il put pour empêcher ces dépenses, si bien qu'un jour le roi voulut avoir avec lui une explication complète et se rendit à l'Arsenal.
( Je ne sais pas, dit-il à Sully, quelle fantaisie vous a pris de vouloir vous opposer à ce que je veux établir pour mon contentement particulier, rembellissement et enrichissement de mon royaume, et pour ôter l'oisiveté deparmi mes peuples. » Sully répond, avec une pointe d'impertinence , que , s'il s'agit du contentement du roi, il sera désolé de s'y opposer, attendu que le roi, ayant passé par bien des travaux et des fatigues, a le droit de se donner quelque plaisir, pourvu que la dépense ne soit pas excessive. Mais quant à croire que les projets de son maître contribueront à Tembellissement du royaume, Sully s'y refuse absolument, et le voilà qui fait une longue harangue pour exposer ses raisons.
D'abord, dit-il, Dieu a donné aux diflerentes contrées différents produits et différentes industries, tout exprès pour que le commerce s'établisse entre elles et que les hommes du monde entier se connaissent.
Deuxièmement, en France, le climat, la température, le sol, le caractère du peuple s'opposent aux desseins du roi.
Troisièmement, le printemps en France est trop froid, trop humide, pour que les vers à soie puissent y éclore et vivre.
Quatrièmement, si les sujets du roi se mettent à mener la vie sédentaire des ateliers, ils se désaccoutumeront de la vie pénible et laborieuse qui est nécessaire pour former de bons soldats.
Sully ajoute qu'il n'y a pas trop de bras pour mettre en valeur tous les bons territoires de France, riches en produits que l'on vient acheter du monde entier. Voilà, dit-il, ce qui fait venir de l'argent en France, et le travail agricole vaut mieux que toutes les soies
et manufactures de Sicile, d'Espagne et d'Italie. Il s*êtonne que le roi sUmagine enrichir son peuple en établissant des manufactures d'étoffes précieuses; car les Français prendront l'habitude du luxe, de la fainéantise, de la dépense excessive, et ainsi diminuera le nombre des vaillants et laborieux soldats dont lé roi a plus besoin que de tous les petits marjolets de cour et de ville, revêtus d'or et de pourpre. Pourtant Sully ne pouvait sans mauvaise humeur voir sortir tant d'argent du royaume pour Tachât des soies et des draps de luxe. Henri IV croyait Tembarrasser quand il lui démontrait qu'en établissant chez lui des manufactures il retiendrait tous ces millions en France et même y attirerait des sommes considérables, qui n*y venaient pas. Mais Sully ne s'embarrassait pas facilement. Il était très économe et vivait d'une manière très simple; il n'aimait ni les jeux, ni les festins, ni les ballets; il n'avait jamais approuvé Taffluence des domestiques dans les maisons, le grand train d'équipages, le luxe des meubles et des tapisseries, ni ce goût des objets d'art dont on parait les maisons : gravures, sculptures, statues, médailles et tableaux. Il n'était pas homme à mettre beaucoup d^argent à un tableau, et il avait coutume de dire que, pour les gens sages, un tableau moderne acheté à petit prix vaut mieux qu'un tableau antique acheté bien chèrement. Comme il pouvait se passer de toutes ces choses, il pensait que les autres pouvaient s'en passer aussi. Il dit donc au roi qu'il était très facile d'empêcher le transport de l'or et de l'argent hors du royaume : il n'y avait qu'à défendre ces éioffes étrangères si somptueuses et qui coûtent si cher. Par là on forcerait les gens de toute qualité à revenir aux bonnes mœurs du vieux temps, surtout
les gens de justice, d'écritoire et de bourgeoisie. C'est à ceux-ci que s'en prend surtout Sully; il leur en veut d'être mieux vêtus et plus riches que beaucoup de nobles. Du temps du bon roi Louis XII, ditil, on a vu des chanceliers, des premiers présidents et les plus relevés des financiers qui avaient de modestes maisons sans dorures ni peintures, sans tapisserie de prix ni lits de soie, sans vaisselle d'argent, même sans assiettes; ils ne donnaient que de fort petites dots à leurs enfants ; quand ils recevaient à dîner leurs parents et leurs amis, chacun apportait son morceau sur la table. La plus riche étoffe de soie qu'ils vêtissent était le taffetas, et leurs femmes avaient des robes de drap. Au lieu que maintenant on dépense en ameublements, vêtements, bâtiments, jardins, pierreries, vaisselle, équipages, dorures, peintures, mariages d'enfants, festins, banquets, parfums et autres bombances dix fois plus d'or et d'argent qu'on n'en transporte au dehors pour les achats faits aux manufactures étrangères.
Voilà les raisons de Sully : elles étaient mauvaises. II n'était pas vrai que le mûrier etle ver à soie ne pussent s'acclimater en France. Il n'était pas vrai que tous les bras en France auraient pu être employés à l'agriculture. Il était très mauvais de vouloir empêcher les dépenses de luxe, car le luxe est l'emploi de la richesse, et il crée des richesses à son tour, puisqu'il provoque et paye le travail d'un grand nombre d'ouvriers. Henri IV savait tout cela : il était venu pour donner ses raisons à Sully; mais quand il l'eut entendu, il jugea qu'il y avait trop à faire. Il se contenta de plaisanter : « J'aimerais mieux, dit-il, combattre le roi d'Espagne en trois batailles rangées que tous ces gens de justice, de finance et d'écritoire que vous
me mettiez sur les bras. par tant de bizarres règlements. Je remettrai ces règlements aune autre saison. » Sans s'expliquer davantage, il déclara qu'il voulait continuer ce qu'il avait commencé. Il continua en effet, heureusement pour le royaume.
Du moins Sully favorisa le progrès de l'industrie par ses idées sur la liberté commerciale. Il fut employé à des négociations qui avaient pour objet d'établir cette liberté entre la France, l'Espagne et l'Angleterre. Dans une ambassade auprès du roi Jacques d'Angleterre, dont on reparlera plus loin, il demanda que le commerce français jouît en Angleterre des avantages qui étaient assurés au commerce anglais en France. Il ne réussit à obtenir que des promesses, et il fallut encore trois années, beaucoup d'habileté, beaucoup de fermeté au roi de France pour amener celui d'Angleterre à signer un traité de commerce.
Sully fut plus heureux dans ses négociations avec l'Espagne. Cette puissance boudait la France depuis lapaixdeVervins. A l'hostilité ouverte avait succédé l'hostilité sourde. Gomme son agriculture et son industrie étaient en décadence, elle avait besoin de nos produits, et les marchands français faisaient un grand commerce en Espagne. Pour empêcher ce commerce, le gouvernement espagnol frappa d'un droit énorme les marchandises françaises qui entraient en Espagne et aux Pays-Bas. Le gouvernement français répondit en frappant d'un droit pareil les marchandises espagnoles; mais comme l'Espagne ne nous vendait presque rien, cette mesure ne produisit aucune espèce d'effet. Le roi chargea donc Sully de mettre les Espagnols en demeure de choisir entre la suppression des droits et la guerre. Trois conférences
suilirent à Sully; dans la troisième, il demanda au négociateur espagnol, non pas une fois, mais dix fois, s'il n'avait pas pensé que le roi avait pour le moment trente beaux millions disponiblesf nombre de capitaines expérimentés et de vaillants ftoldats, quantité d'armes et de munitions, c A quoi voulez-vous qu'il s'en serve, ajouta-t-il, si ce n'est à faire la guerre à ceux qui lui en donneront le sujet?» Le négociateur espagnol comprit bien ce que Sully voulait dire. Or l'Espagne était en ce moment-là en guerre avec la Hollande révoltée contre elle, et dont elle ne pouvait venir à bout. Une guerre avec la France eût été désastreuse pour elle. Elle signa un traité qui abolissait le droit de trente pour cent.
Ce fut encore pour Sully une manière de favoriser l'industrie et le commerce que de donner ses soins à la construction d'une marine militaire capable de protéger la marine marchande. Il put enregistrer avec satisfaction, vers la fin du règne, parmi les bienfaits de son roi, l'armement d'un bon nombre de galères.