CHAPITRE XVII
LA GUERRE DE éJAVOIB
Sully dans la guerre de Savoie. — À quel propos le duc de Savoie vint à Paris; la curieuse visite qu'il fit â Sally^ et la conversation qu'il eut avec l<ii*^^£n quelle circoiiitaTicé le duo fit offrir son portrait à Sully. — Gomment Suljjr se conduisit dans la conférence pour la paix, et comment il prépare la guerre. — Gommeai il |)rit ChaN bonnlères et Moiitmélian. •» L'afiTeotueudè lettre que lui écrit Henri IV.
On irait plus vite à dire ce que n\ pas jfait Sully qu'à énumérer ce qu'il a fait. Pendant qu'il était occupé aux soins de l'administration, Sully fît une fois encore le métier de soldat.
Le duc s'était emparé, pendant nos guerres oiviles/ du marquisat de Saluces. Le roi le réclama , et le pape fut choisi pour arbitre dans l'allaire* Le pontife voulut 0'acquitter en conscience de cet arbitrage;, mais il dot y renoncer, tant le duc de Savoie y mit de mauvaise volontés Le duc déclara qu'il voulait traiter lui-môme avec le roi de France et se rendît en effet à Pmê. Sully venait d'êtr^ tf^iaé grand maiti'e de Tartillerie et s'était Installé à l'ÂrsenaL Le roi «'invita chez lui & dtner et y invita en môme temps le duc de Savoie et uû^ jparUe de la cour. Le duc arriva le premier et dd^iânda où étaient les armes et munitions. L'Arsenal était encore bien pau*. vre, mais on y travaillait à outrance. Sully mena son
hôte, non aux magasins, qui étaient presque vides, mais aux ateliers où il y avait vingt canons nouvellement fondus et où l'on se préparait à en fondre vingt autres. Le duc demanda à quoi l'on destinait cette artillerie nouvelle. « Monsieur , répondît Sully, en ayant l'air de plaisanter (mais au fond il pensait ce qu'il disait), c'est pour prendre Montmélian. » Montmélian était une des places les plus fortes du duc de Savoie. Un dialogue s'engage alors.
LE DUC. Y avez-vous été?
SULLY. Non, monsieur.
LEDUC Vraiment, je le vois bien, car vous ne diriez pas cela; on ne peut prendre Montmélian.
SULLY. Bien, monsieur, je vous crois; pourtant ne mettez pas le roi dans la nécessité de prendre cette ville; s'il me commandait de la prendre, j'en viendrais bien à bout.
L'arrivée du roi et de la cour suspendit la conversation.
Le soir même, le roi et le duc désignèrent chacun des commissaires pour traiter la question du marquisat. Sully était au nombre des commissaires du roi. Un matin, il vit venir à lui un des gentilshommes du duc de Savoie , qui , après quelques compliments, lui offrit le portrait de ce prince, disant que le duc était fils d'une fille de France et Français de cœur; c'était à ce titre qu'il faisait ce présent à un bon Français comme Sully. Le portrait était dans une boîte d'or enrichie de diamants, et Sully, du premier coup d'œil, estima que le tout valait de quinze à vingt mille écus. Il prit la boîte sans accepter ni refuser, en disant : « Monsieur, voyons un peu ce que vous avez à me proposer. » Là-dessus, le gentilhomme se met à dire que son maître ne s'est
pas dérangé pour une si petite affaire que celle dii ' marquisat de Saluées : il est venu pour offrir au roi le moyen de se faire empereur et de conquérir Naples et Milan; il espère bien qu'en présence de tels avantages le roi renoncera à ce chétif marquisat de Saluées, tout composé de pièces et de morceaux. Le gentilhomme ajoute que le duc compte sur Sully pour donner au roi de bons conseils. '
Sully tenait toujours la boîte, qui le tentait; mais quand il entendit le gentilhomme faire ces propositions saugrenues d'un toii sérieux, il répondit aussi sérieusement que le marquisat de Saliices était peu de chose, il est vrai, mais que le roi y tenait; que le mieux était de le lui rendre simplement; quant à l'empire, à Naples et a Milan, le roi désirait les voir en la possession du duc de Savoie plutôt qu'en la . sienne. Après quoi il tira le portraiit de la boîte, disant qu'il aurait plaisir à le garder en souvenir d'uiï grand et vertueux prince comme était le duc de Sa-^ voie, et il rendit la boîte, parce qu'elle était d'un trop grand prix et qu'il avait fait le serment de ne recevoir de présents que du roi seul. Le gentilhomme vit bien qu'on se moquait de lui. Il répliqua qu'il ne pouvait ainsi couper en deux les présents de son maître, et il remporta boîte et portrait. Après quoi il alla dire au duc qu'il n'y avait rien à espérer de Sully.
Le duc avait été plus heureux avec les autres commissaires de Henri IV, surtout avec le maréchal de Biron, qui s'apprêtait alors à trahir son maître. Les commissaires résolurent de se débarrasser de Sully. Us imaginèrent de donner la présidence de leur petit congrès au nonce du pape; puis, quand Sully vint pour prendre sa place, ils lui dirent que le nonce ne pouvait se résoudre à siéger avec uii
m SULLY.
huguenot, et le prièrent de ge retireri dan$ Tintérèt même du roi: «Jésus! s'écria Sultyje le veux bien, et je m'en vais ; » et, faisant une grande révérence, il $q retira pour aller conter la chose au roi. 11 la rencontra précisément en sortant. < Retournez vite, lui dit le roi, fort en colère en apprenant ce qui s'était passé et si quelqu'un s'offense de votre présence, qu'il se re* tire. > Sully alla aussitôt retrouver les commissaires et prit séance parmi eux. Il reconnut vile qu'ils voulaient traîner les choses en longueur^ car il était question de donner au duc à choisir entre deux partis et de lui laisser six mois pour réfléchir. Sully ge plaignit au roi, lui remontra que le duc voulait seulement gagner du temps, intriguer en France et se fortifier chez lui. « Mais que voudriez-vous faire? i demanda le roi. Sully répondit qu'à son avis il serait excellent de donner au duc, pour raccompagner jusque dans ses Etats, une bonne escorte de quinze mille fantassins et de deux raille cavaliers, avec vingt bons canons. Cette escorte, dit^il en riant, veillerait à ce qu'il ne lui arrivât aucun inconvénient en route ; elle s'arrêterait à la frontière : alors on demanderait au duc de choisir tout de suite entre les deux partis, et s'il refusait, on se servirait de Tescorte pour le persuader. Le roi goûta la plaisanterie • mais ne voulut pas suivre le conseil. Le duo repartit sans Tesoorte formidable que Sully avait voulu lui donner; mais il s'était engagé à restituer dans les trois mois le marquisat de Salaces ou à donner en échange la Bresse, le Bugey et le Yalromey.
Les trois mois expiraient le 1*'^ juin 1600. Le duc ne tint point sa promesse. Il envoya ambassadeurs jsur ambassadeurs, faisant toujours des propositions nouvelles, dans l'espoir de gagner l'hiver. Mais Sully
Là guerre de Savoie. 119
préparait la guerre, ne croyant pas un mot des paroles du duc, même quand le roi y croyait. Le chancelier trouvait qu'on allait bien vite en se lançant ainsi dans la guerre sans avoir des forces suffisantes prêtes. « Monsieur, lui dit Sully avec son impolitesse habituelle, faites votre charge, et laissez les gens de guerre faire la leur. » Et avant que le roi, qui était à Lyon, eût dit son dernier mot, Sully avait rassemblé toutes les munitions. Il fit ensuite un traité avec six gros marchands, qui rassemblèrent tous les rouliers et voituriers qu'ils purent trouver à trente lieues de Paris, et conclurent un marché avec eux pour le transport de marchandises pesant trois millions cinq cent mille livres. Les voituriers s'engagèrent, par contrats devant notaires, à transporter le tout, pour un certain prix, à Lyon en quinze jours. Le contrat signé, quand Sully leur présenta vingt canons, six mille boulets, de la poudre et des outils de toute sorte, ils se récrièrent, disant que ce n^étaitpas de la marchandise; mais Sully les menaça de saisir toutes leurs voitures ; ils chargèrent donc canons, boulets et poudre, et le seizième jour ils arrivaient à Lyon.
La guerre fut déclarée par Henri IV au mois d'août 1600. Elle fut admirablement menée. Les deux principaux exploits de Sully furent la prise de Charbonnières et celle de Montmélian.
Ce château de Charbonnières, qui donnait entrée dans la Maurienne, paraissait imprenable. Il était de trois côtés taillé dans le roc, et le quatrième, bien remparé, semblait d'en bas être aussi du roc. Sully, par une nuit bien noire, s'approcha de la place tellement près qu'il découvrit le côté faible; en plantant une pique dans le bastion, il s'aperçut qu'il n'y avait là que terre et fascine* C'était une première ni-
dication. Pourtant le seul moyen de prendre vite la place était d^occuper les hauteurs qui l'environnaient de tous côtés: elles étaient si escarpées, qu'un homme à pied était à peine capable d'y monter. Sully grimpa sur les rochers les plus inaccessibles et finit par découvrir un chemin par derrière, où Ton pouvait à force de bras hisser du canon ; mais il fallait pour y atteindre passer très près du fort, à portée d'un jet de pierre. On ne pouvait risquer la tentative que la nuit, dans le plus profond silence. Pendant que Sully étudiait ainsi la place, un gentilhomme, Grillon, s'avisa un jour de le plaisanter sur sa prudence. « Quoi, mon grand maître, lui dit-il, craignez-vous les arquebusades en compagnie de Grillon? Elles n'oseraient m'approcher. Allons, allons jusqu'à ces arbres que je vois à deux cents pas ici ; vous reconnaîtrez la place plus aisément. — Bien, bien, répliqua Sully, en riant. Vous voulez que nous fassions à qui sera le plus fou; vous êtes le plus vieux, et vous allez voir que vous serez le plus sage. » Il prend Grillon par la main, le mène fort au delà des arbres; les arquebusades sifflent dru et menu. Grillon ralentit le pas. « Ces coquins d'ennemis, dit-il, pourraient bien nous estropier. Gagnons celte rangée d'arbres et de haies, le long du chemin, pour nous mettre à couvert; car je vois bien que vous êtes bon compagnon et digne d'être grand maître. >
Cependant il fallait en finir. A la première nuit épaisse qui se présenta, Sully choisit deux cents Français et deux cents Suisses, à chacun desquels il promit un écu pour tirer l'artillerie à force de bîas, le long du chemin. Il les avait avertis que, s'ils faisaient le moindre bruit, ils seraient assaillis de pierres, de balles et de boulets.
lââ SULLY.
Les quatre cents hommes se mirent à la besope. Sur un chemin situé de Vautre côté, Sully avait envoyé des charretiers auxquels il avait commandé de faire claquer leurs fouets et de crier très fort : Hayî hayl si bien que les ennemis tirèrent sans relâche de ce côté-là. Cependant il vint à tomber une pluie si forte que les officiers qui conduisaient cette troupe rentrèrent à leurs quartiers, et les hommes s'étaient tnis en devoir de'les suivre, quand Sully les rencontra. Il leur ût honte, les menaça de ne leur donner aucun argentde trois mois, les ramena, et quoiqu'il fût seulement vêtu d'un pourpoint et percé jusqu'aux os, demeura au milieu d'eux jusqu'à ce que six pièces de canon eussent été portées au-dessus et hors de la vue du fort. Le jour venu, il mit les pièces en batterie. L'ennemi découvrit alors que la hauteur était occupée; mais Sully avait très bien caché ses canons et, des deux côtés, placé de fausses batteries sur lesquelles la garnison du fort tirait avec acharnement.
Vers les trois heures de l'après-midi, le roi vint de Grenoble voir ce qui s'était fait. Il fut ravi, embrassa Sully trois et quatre fois et lui demanda pourquoi il ne faiàait pas tirer. Sully répondit, qu'il était tard et que, s'il démasquait ses canons tout de suite, il n'aurait pas le temps de réduire la place avant le soir; les ennemis alors feraient pendant la nuit une contrebatterie en face de la sienne, ce qui lui donnerait de gros embarras. Le roi insista pour que Ton tirât tout de suite ; Sully maintint son opinion, c Vous vou- \e% faire partout le maître, finit par dire le roi en colère, et c'est moi qui le suis. > Alors Sully donna Tordre de tirer, puis, sans plus s'occuper de rien et laissant chacun faire à sa guise, il se retira. Le roi eut beau l'envoyer chercher : il répondit que le soleil
allait se coucher, et qu'il n'y avait plus rien à faire.
Ce qu'avait prévu Sully arriva : toute la nuit l'ennemi travailla et fit sa contre-batterie. Au matin, Sully, qui avait couché près des canons, ordonna le feu : l'ennemi lui tua ou blessa une trentaine de personnes et mit deux pièces hors de combat; mais le grand maître fit des merveilles avec les autres et, pointant lui-même un canon, démonta deux pièces par -un coup d'embrasure. Vers les neuf heures arriva le roi ; Sully lui montra les cadavres et lui dit que ces braves gens n'auraient pas été tués si Ton n'avait pas tiré la veille; puis il le supplia de le laisser faire tout seul, lui promettant que le château serait pris avant le soir. Le roi s'en alla dîner avec sa suite. Quand il eut fini, il revint à la batterie : « Cette place, dit-il, ne sera pas prise aujourd'hui. » Des courtisans ajoutaient qu'elle ne serait pas prise avant un mois.
Au même moment on entend dans la forteresse battre la chamade, ce qui était le signal pour se rendre. Un officier vint demander à capituler; mais il exigeait de si belles conditions que Sully se fâcha : ( Laissez-les-moi un peu manier, dit-il au roi, et je leur ferai chanter un bien autre langage. » Le roi le laissa faire; à la seconde volée, les canons de Sully mirent le feu aux poudres de l'ennemi et lui tuèrent nombre d'hommes; à la troisième, la brèche était faite. De nouveau on bat la chamade; mais Sully tire toujours; les assiégés mettent un linge au bout d'une pique : c Monsieur, monsieur, criaient-ils , nous nous rendons. — Et moi, disait Sully, je vous rends à tous les diables. Tirez, tirez toujours 1 > Alors les malheureux appelèrent les soldats français et les firent entrer par la brèche; il fallut bien cesser le feu. Sully accourut dans
le fort au galop, parlant de faire pendre tout le monde : les lois de la guerre lui en donnaient le droit; dans ce temps-là, quand une place était prise de vive force, les habitants pouvaient être tués jusqu'au dernier. Mais les assiégés montrèrent à Sully leurs blessés, leurs brûlés; les femmes se jetèrent à ses genoux, mains jointes et larmes aux yeux. Il eut pitié de ces pauvres gens.
Ce fut une plus difficile entreprise que de prendre Moritmélian. La place était située comme le château de Charbonnières, mais bien plus grande et plus forte : elle passait pour une des plus solides de l'Europe. On se rappelle que le duc de Savoie avait dit à Sully : « On ne peut prendre Montmélian, » et que Sully s'était chargé de le prendre, si le roi le lui commandait. Gela lut fait comme il l'avait dit. Ici encore il alla reconnaître la place tout seul, et il s'approcha si près, qu'en se retirant il entendit les balles sifflera ses ' oreilles. Gomme à Charbonnières, il plaça des batteries dans des lieux réputés inaccessibles, conduisant toujours les travaux en personne. Un jour il surveillait les ouvriers qui taillaient dans le roc; il était en grande tenue, son bâton de grand maître à la main, tout couvertde passements d'or, un grand panache vert et blanc au chapeau. Les assiégés, qui le voyaient, tirèrent une volée trop haut, une autre trop bas ; conime ils s'apprêtaient à tirer la troisième: « Getté fois, dit Sully, ils mettront dans le milieu, > et il alla se placer à l'abri d'un banc de roc; les boulets arrivèrent, tuèrent cinq hommes, cassèrent les bouteilles et les verres qui venaient de servir au déjeuner, et brisèrent une pique à l'endroit que Sully venait de quitter. Sur quoi le grand maître reçut du roi la lettre suivante : « Mon ami, autant je
loue votre zèle à mon service, autant je blâme votre inconsidération à vous jeter aux périls sans besoin. Avisez à vous mieux ménager dans l'avenir; car si vous m'êtes utile en la charge de l'artillerie, vous Têtes plus encore en celle des finances. Ne me donnez pas sujet de ne vous laisser que la dernière. Adieu, mon ami, que j'aime bien ; continuez à me bien servir, mais non pas à faire le fou et le simple soldat. » Montmélian fut bientôt mis hors d'état de résister. La garnison demanda une trêve, promettant de se rendre si elle n'était secourue avant un mois. Elle ne fut point secourue et se rendit. Le duc de Savoie, qui avait perdu presque toutes ses places, fut contraint de demander sérieusement la paix. Il l'obtint en cédant au roi, à la place du marquisat de Saluées, la Bresse, le Bugey, le pays de Gex, le Valromey, qui valaient beaucoup plus que le marquisat de Saluées.