CHAPITRE XVIII
8ULLY AMBASSADEUR A LONDRES
Gomment Sully fut associé aux grands projets de Henri IV. — De quelles missions il fut chargé auprès du roi d'Angleterre. — Gomment il fut reçu solennellement à Londres et toulut faire décapiter ttb gentilhomme français qui avait tué un Anglais. — La première aU" dience qu*il eut avec le roi d'Angleterre et la belle harangue qu'il fit. — Gomment il remarqua les défauts du roi d'Angleterre. — La seconde audience chez le roi et Tentrevue avec les ministres. -» Le grand diner chez le roi. — - Seconde entrevue avec les ministres et troisième audience du roi d'Angleterre. — Par quelles habiletés Sully obtint la fdgnature du traité.
La guerre de Savoie était une suite des guerres précédentes. En réclamant le marquisat de Saluées, Henri IV n'avait fait que réclamer son bien, volé pendant nos discordes civiles. Désormais Henri IV avait réparé le passé ; mais il avait de grands projets pour l'avenir : il voulait abaisser la puissance espagnole, qui avait fait tant de mal à la France et qui pouvait encore lui en faii'e ; car l'Espagne possédait alors la Franche-Comté , les Pays-Bas , le duché de Milan ; elle était ainsi établie spr notre frontière au sud, à l'est, au nord. De plus, les rois d'Espagne étaient intimement aUiés à leurs cousins les empereurs d'Allemagne : empereurs et rois avaient la même politique contre la France.
Henri chercha et il trouva partout des alliés contre ces puissants ennemis. Les princes catholiques italiens s'unirent à lui contre l'Espagne. Les princes
SULLY AMBASSADEUR A LONDRES. i37
protestants d'Allemagne ne demandaient qu'à s'appuyer sur la France pour se défendre contre leur empereur, qui ne leur voulait pas de bien. Il importait beaucoup à la France d'avoir l'alliance de Jacques d'Angleterre, qui avait succédé en 1603 à la grande reine Elisabeth. Celle-ci avait été la bonne alliée de Henri IV aux premiers jours du règne, alors qu'il était sans ressources et presque sans espoir. Henri envoya Sully vers le roi Jacques en ambassade extraordinaire, pour lui porter ses compliments de condoléance sur la mort de la reine Elisabeth et ses félicitations sur son avènement. 11 chargeait en même temps son fidèle serviteur de deux missions, l'une publique, l'autre secrète. L'objet de la mission publique était la conclusion d'un traité de commerce et d'une alliance défensive contre l'Espagne. L'objet de la mission secrète était la conclusion d'un traité secret par lequel les deux princes s'engageaient à poursuivre en commun l'abaissement de la maison d'Espagne et à l'attaquer quand le moment serait opportun.
Une ambassade extraordinaire se irisait alors en très grande pompe, et Sully, qui aimait le cérémonial, partit au mois de juin 4603 avec une escorte de deux cents gentilshommes pour aller s'embarquer à Calais. A Douvres il trouva un envoyé du roi d'Angleterre chargé de veiller sur lui et de lui procurer le logis, les vivres, les chevaux et les bateaux sur la route de Londres. Il entra par la Tamise dans la capitale de l'Angleterre; on tira pour lui faire honneur plus de trois mille coups de canon et force raousquetades. Un grand nombre de carrosses l'attendaient pour le mener avec sa suite à son logis. Ses gentilshommes étaien*» logés autour de lui; Sully leur
avait fait la leçon, et il avait surtout recommandé à quelques marjolets parisiens d'être bien sages et de ne pas se quereller avec les habitants. Cependant, le soir, dans un cabaret, quelques-uns se prirent de querelle avec des Anglais et en tuèrent un. Alors le peuple s'assembla par les rues, criant et menaçant de massacrer tous ces gentilshommes, qui vinrent se réfugier auprès de Sully. Ils le trouvèrent jouant aux cartes et n'osèrent lui avouer ce qui s'était passé ; mais ils furent bien obligés de le faire quand Sully, voyant leur mine troublée, les interrogea.
Dès qu'il apprit le meurtre, il se leva, fit ranger les cent personnes qui étaient là, et, prenant un flambeau, les regarda sous le nez, parlant à chacune d'elles, jusqu'à ce qu'il arrivât à un jeune homme du nom de Gombatilt. Celui-ci avait un air si embarrassé, que Sully le saisit par le poing, le fit sortir des rangs, lui dit : « C'est vous qui avez tué cet homme, > et il lui arracha l'aveu du crime. M. de Beaumont, ambassadeur ordinaire de France en Angleterre, assistait à cette scène. Il était parent de Combault. Il pria Sully de le lui remettre entre les mains, se chargeant d'arranger l'affaire. « Pardieu, monsieur, lui dit Sully, je ne m'étonne pas que vous ne vous entendiez pas avec le roi d'Angleterre, puisque vous préférez l'intérêt de vos parents à celui du roi. Mais je ne ferai pas comme vous, et je vous jure qu'après que j'aurai fait faire à votre parent une belle confession de ses péchés, il aura la tête tranchée; car je ne veux pas que le service de mon maître, ni tant de bons gentilshommes souffrent pour un petit godelureau de ville, tout écervelé. — Comment, monsieur, répliqua M. de Beaumonl, vous feriez trancher la tête à un de mes parents, qui est riche de
deux cent mille écus et qui est fils unique! Ce serait mal le récompenser de la peine où il s'est mise et de la dépense qu'il a faite pour vous accompagner. » Sully donna ordre à M. Beaumont de sortir; puis il envoya dire au maire de la ville qu'un crime avait été commis par un de ses gentilshommes, qu'il avait découvert le coupable et qu'il l'avait condamné à mort. Il demandait au maire de faire prendre le condamné par des archers et de lui procurer un bourreau; car il voulait faire connaître à tous qu'il ne souffrirait aucun désordre parmi les siens. Heureusement pour Gombault, le maire répondit qu'il ne fallait pas aller si vite. Sully le pria de se charger au moins du prisonnier, pour le punir selon les lois d'Angleterre, afin que le peuple de Londres n'eût pas sujet d'être 'mécontent de l'ambassadeur du roi de France. Le maire accepta, et M. de Beaumont obtint dans la suite que son jeune cousin fût délivré.
L'émeute du peuple de Londres avait été d'ailleurs vite calmée. On savait que Sully était protestant, et c'était une raison pour qu'il fût bien accueilli par le peuple de Londres, qui détestait les catholiques. C'est parce que Sully était protestant que Henri IV l'avait envoyé près du roi d'Angleterre, qui était luimême un protestant dévot et très zélé.
La première fois que Sully vit le roi d'Angleterre ce fut au palais de Greenwich, sur la Tamise, et en grande cérémonie. La salle où se tenait le roi était presque pleine, et Sully, précédé par tous ses gentils* hommes, fut près d'un quart d'heure avant d'arriver au trône : le roi descendit deux marches pour lui faire honneur. L'ambassadeur fit sa révérence très profonde et commença une harangue, bien plus courte que celles qu'on faisait dans ce temps-là, mais
qui nous semble encore bien longue. Il parla, comme on parlait alors, avec de grandes phrases. Il fit l'éloge de son maître le roi de France et celui du roi d'Angleterre, ou plutôt il avoua qu'il lui était impossible de faire cet éloge convenablement, parce qu'il y avait trop à louer en ces deux princes. Il se contenta donc de dire qu'ils étaient la merveille des princes de tous les temps. Gomme il avait à la fois à faire des compliments de condoléance au roi Jacques sur la mort de la reine Elisabeth et des félicitations sur son avènement, il dit que la perte de la reine avait été très cuisante au roi de France, mais que l'avènement du roi Jacques lui avait causé une joie très vive. Après quoi il se dit aussi dévoué au roi d'Angleterre qu'à son propre maître.
Le roi répondit qu'il désirait par-dessus tout vivre en bonne amitié avec le roi de France ; puis il fit monter Sully près de lui, sur les degrés du trône, et engagea une longue conversation avec lui.
Sully eut bien vite fait de juger l'homme, qui était fort médiocre et plutôt théologien que roi. Il le savait très indécis, mais porté pour la paix et la tranquillité. Il craignait donc qu'il ne fût très difficile de ramener à prendre un parti. Le premier effet de l'alliance, si elle se concluait, devait être de soutenir publiquement la Hollande, alors révoltée contre l'Espagne et qui se trouvait réduite en un état où elle ne pouvait plus guère se défendre. Les Hollandais étaient précisément alors assiégés dans Ostende, et la place allait se rendre. Le roi d'Angleterre consentirait-il à secourir les Hollandais? Il se contenta de faire des discours dans la première audience particulière qu'il donna à Sully. Celui-ci ne fut pas plus satisfait d'une entrevue qu'il eutavec les ministres. Après force civi-
lités et compliments, les ministres demandèrent à Sully quel était l'avis du roi son maître sur le meilleur moyen de sauver Ostende. Sully répondit que l'avis de son roi serait le leur, et les pria de s'expliquer les premiers. Le principal ministre anglais fît de longues phrases sur l'amitié inaltérable qui devait unir les deux rois et sur la nécessité de secourir la Hollande; mais il regretta que le trésor anglais fût vide pour le moment, à cause des grosses dépenses qu'il avait fallu faire pour l'enterrement de la reine et pour l'avènement du roi. Bref, ils en vinrent à proposer que la France secourût tout de suite et toute seule Ostende, promettant de se tenir prêts à la seconder l'année suivante. Sully se mit à rire et à dire qu'évidemment les ministres anglais eux-mêmes ne prenaient pas au sérieux leur proposition ; il les pria donc d'en faire d'autres qu'il pût accepter : sur quoi ils promirent de prendre les ordres du roi.
Mais le roi ne pouvait se décider. La deuxième fois qu'il vit Sully, ce fut à table, dans un grand festin où furent invités aussi tous les gentilshommes de la suite de l'ambassadeur; mais Sullv seul et M. de Beaumonf dînèrent à la table du roi. Sully admira beaucoup une pyramide de riche vaisselle et de pierreries qui se trouvait au. milieu de la table, et il s'élonna que l'on servît à genoux le roi d'Angleterre. Chez le roi de France on ne faisait pas tant de cérémonies. La conversation fut sur la chasse, sur la chaleur qu'il faisait et autres sujets. Après le dîner, le roi dit à Sully que ses conseillers lui avaient rendu compte de l'entrevue; qu'il était décidé à secourir se^ crètement Ostende, d'accord avec le roi de France; qu'il fallait régler la manière de faire dans une autre entrevue avec les ministres. Après quoi il alla se
coucher, car le roi Jacques, bien différent en cela de Henri IV, aimait beaucoup son lit; il y passait quelquefois tout Taprès-raidi. En fait d'exercice iln'aimait guère que la chasse, c Sa vie, écrivait Sully à son maître, est plutôt contemplative qu'active ; il parle assez bien; il est d'un naturel pacifique et doux; il a la conscience très scrupuleuse, et je crois qu'il n'offensera personne par malice. »
Une seconde entrevue avec les ministres anglais n'avança point les choses plus que n'avait fait la première. Sully se décida donc à faire un dernier effort auprès du roi dans une troisième audience.
Celle-ci fut très longue. Sully commença par dire au roi Jacques qu'il le trouvait plus vif et plus pénétrant que tous ceux de >on conseil, et qu'à cause de cela il désirait conclure avec lui et non avec eux; puis il recourut à un artifice' dont il était convenu avec Henri IV. Baissant la voix, il dit au roi Jacques qu'il avait passionnément désiré d'être envoyé vers aui et qu'il avait usé, pour y arriver, de toutes sortes d'artifices, le roi de France ne se souciant pas du tout de lui confier cette ambassade. Il ajouta qu'en s' éloignant ainsi de la cour de France, où il avait bien des jaloux, il s'était exposé à perdre son crédit. Aussi n'était-il pas venu simplement pour apporter des compliments et pour traiter des affaires ordinaires. Il avait une autre intention; mais avant de la révéler, il demandait au roi le serment de lui garder un secret absolu.
Le roi, un peu étonné, et après s'être fait un moment prier, jura sur son âme de ne rien répéter de l'entretien, a Sire, dit alors celui-ci, il iautque vous sachiez que je préfère l'intérêt de la vraie religion, qui est celle que je professe, au roi mon maître, à ma
fortune, à mds enfants et à toutes les considérations humaines. » Alors il se met à dire qu'il y a en Europe deux grands partis, celui des États catholiques et celui des États protestants; que tous les princes catholiques ontfornïé le dessein d'extirper du monde la religion protestante, et qu'ils proposent au roi de Erance de se joindre à eux pour l'exécution de ce dessein. A vrai dire, le roi de France résiste; « mais je suis seul, dit Sully, à le confirmer dans sa résistance; il est à craindre que ma faveur ne diminue et que le roi ne se laisse enfin persuader par de trop continuelles sollicitations, s'il n'est retenu par d'autres voies et moyens, qui sont ceux dont je veux entretenir Votre Majesté. » Il trace alors le plan d'une vaste coalition contre la maison d'Espagne, où l'Angleterre et la France joueraient le principal rôle. Le roi Jacques avait été fort agréablement flatté lorsque Sully avait loué ses vertus et en particulier sa pénétration et sa prudence très supérieure à celle de ses ministres. Quand il vit l'ambassadeur si zélé protestant, sa confiance s'accrut; il aimait d'ailleurs à discuter les matières d'État, les grands projets politiques, tout ce qui était pour l'avenir et ne demandait pas une résolution immédiate. Sully ayant exprimé la crainte de rennuyer,"il se récria fort, et même, pour pouvoir l'entendre et causer avec lui plus à son aise, il décommanda sa chasse. Sully recommence alors ses discours. Il fait au roi un tableau de l'Europe, il lui trace à grands traits la politique par laquelle les rois d'Angleterre et de France se rendront les arbitres de la terre et se couvriront de gloire; puis, après l'avoir ainsi flatté, charmé, transporté, il retombe tout à coup sur son sujet, en lui demandant s'il voudra que ses conseillers rendent impossible l'exé-
cution d'un si beau dessein par des altercations frivoles et par des chicanes à propos des subsides à fournir aux assiégés d'Ostende. € Non, non, monsieur l'ambassadeur! » s'écrie tout à coup le roi d'Angleterre, à la fois joyeux de ce qu'il entendait et courroucé contre ses ministres. Et, appelant ceux-ci qui étaient dans une galerie voisine, il leur ordonne de préparer immédiatement le traité, sans réplique ni contestation. Puis, se tournant vers Sully : « Eh bien ! monsieur l'ambassadeur, lui dit-il, êtes-vous content? » Sully lui répondit qu'il ne suffisait pas de louer les vertus d'un roi comme lui, qu'il fallait les admirer, et Jacques le congédia, non sans l'avoir encore une fois embrassé.
Le traité fut signé quelques jours après.