CHAPITRE XIX
Sully confident des rêves de Henri IV. — Erreurs commises au sujet de Henri IV. — Ce qu*il était en vérité. — Gomment il rêvait d'une croisade et de la paix universelle en préparant la guerre contre la maison d'Autriche.
Confident et auxiliaire du roi dans les affaires extérieures comme dans les autres, Sully a été aussi le confident de ses rêves ; car Henri IV, comme tous les grands esprits, a eu des rêves.
On s'est quelquefois trompé sur le caractère de ce grand prince. On a trop loué sa bonté. Il était bon sans doute, mais comme pouvait l'être un homme de guerre de ce temps-là. On raconte que lorsqu'il assiégeait Paris, il fut ému des souffrances de la ville affamée , au point qu'il permit à ses soldats de donner des vivres aux Parisiens. Cette touchante histoire n'est pas vraie. Quand Henri IV assiégeait une ville, c'était pour la prendre, et c'est par la famine seule qu'il pouvait prendre Paris. La vérité est qu'il n'était pas maître de ses soldats, qu'il ne payait pas. Il était obligé de fermer les yeux sur les profits qu'ils tiraient de leur commerce avec les assiégés. Les hommes du xvi* siècle, accoutumés aux horreurs d'une guerre civile si longue, ne s'attendrissaient pas devant les misères, comme ceux du nôtre. Ne croyons pas trop à la sensibilité de Henri IV.
lao SULLY.
Après la bonté, c'est l'esprit de Henri IV qu'on loue le plus. Sans cloute,il avait de l'esprit et du meilleur. Les mots joyeux lui venaient en abondance et tout de suite aux lèvres; mais on le comprend bien mal quand on ne le connaît que par quelques saillies célèbres. Henri était souvent grave, même triste, et il avait l'âme occupée de pensées très hautes. Il s'intéressait à toutes les affaires de son gouvernement et les connaissait toutes ; il avait un goût très vif pour les choses militaires, mais point de prédilection pour elles ; il remettait à Sully des mémoires sur les réformes des finances ; il discutait avec Laffemas les réformes industrielles ; il suivait avec passion les progrès des industries nouvelles, et lorsqu'on lui apporta la première paire de bas de soie fabriquée dans ses manufactures, il la chaussa tout de suite et la fit admirer par toute sa cour. Il connaissait admirablement les affaires étrangères, l'état de l'Europe, les intérêts de la politique française, et dictait les instructions qu'emportaient ses ambassadeurs. Ce n'était point qu'il fût un homme de cabinet, passant toute sa vie, comme les rois d'Espagne, dans des conseils, à lire des mémoires. Il aimait le mouvement, les grandes chasses où il étrillait les daims, comme il disait, les chevauchées, et plus encore la bataille, où il portait au fort du danger son panache blanc; il ne se plaisait pas à rester en place. Si grande que fût son envie de lire le Théâtre d'agriculture à'Olmer de Serres, il en prit à petites quantités, une demiheure par jour ; encore ne lisait-il pas lui-même. Mais il pensait en chassant, en chevauchant ; la nuit, il remuait toutes sortes d'idées ; de même dans ses longues conversations avec ses amis et conseillers. Il avait cette grande qualité des souverains de savoir ^
commander, diriger, et de connaître toutes s,es affaires. Mais il avait aussi ses moments de rêve, et c'est dans ces moments-là qu'il entrevoyait un temps où il n'y aurait plus de guerre, où les Etats de l'Europe seraient réunis en une confédération qu'il appelait la république chrétienne. Un conseil où les grands et petits pays seraient représentés jugerait tous les difiTérends et empêcherait que chacun se fît justice à main armée. C'est ce qu'on a nommé le grand projet, et l'on a souvent discuté pour savoir s'il était de Henri IV ou de Sully. Il est probable que la p remi ère idée appar tient au roi et que son min istre Ta développé e.
A la fin du xvf siècle on se souvenait encore des chevaliers d'autrefois et des guerres qu'ils allaient faire en Terre Sainte contre les infidèles. Les jeunes princes comme Henri IV étaient bercés avec des contes du temps passé. Dans ce temps-là, les nations n'étaient pas aussi souvent en guerre les unes contre les autres; mais toutes ensemble elles aimaient à faire aux musulmans , ennemis du Christ, ces grandes guerres qu'on appelait des croisades. Depuis, le monde avait bien changé ; les États chrétiens s'étaient combattus les uns les autres ; les musulmans s'étaient établis à Constantinople ; tous les rois avaient recherché leur alliance. Pourtant on se souvenait toujours des croisades et des temps héroïques où chevaliers et manants, pauvres et riches, quittaient le château ou la chaumière pour aller enlever aux infidèles le tombeau de Jésus-Ohrist. Quand don Juan d'Autriche, fils de Charles-Quint, avait remporté sur les Turcs la grande bataille de Lépante, tout ce qu'il y avait dans le monde de soldats chrétiens applaudit à cette victoire. Henri IV aurait voulu
en remporter une semblable. Il l'a dit un jour qu'il énumérait tous ses souhaits à Sully. € Je voudrais, disait-il entre autres choses, gagner en personne une bataille rangée sur le roi d'Espagne, en revanche des maux qu'il a faits, et une sur les Turcs, pour rendre ma gloire et ma renommée célèbres dans le monde, car je suis jaloux de don Juan d'Autriche, n Battre les Turcs, les rejeter en Asie, voilà un rêve de Henri IV; rétablir à jamais la paix entre les nations chrétiennes, en voilà un autre. Henri IV en a entretenu Sully, comme il faisait de toutes choses. Est-ce à dire qu'il ci*ût le grand dessein réalisable tout de suite? qu'il ait même fait les premières tentatives pour l'exécuter? Non point. Son esprit, errant dans le passé des temps chevaleresques, y avait conçu ce rêve pour un lointain avenir. Sully, qui ne rêvait guère, ne l'eût jamais imaginé; mais sur l'invitation de son maître il à écrit des mémoires sur les voies et moyens à prendre pour constituer la république chrétienne. Il l'a fait sérieusement, méthodiquement, comme s'il s'était agi d'un plan de réorganisation des finances, et le grand dessein ainsi présenté paraît absolument chimérique. On voit quelle part revient à chacun d'eux : Henri IV a conçu le rêve ; Sully en a fait un mémoire.
Mais Sully n'était pas homme à perdre de vue le présent, et c'est du présent qu'il s'entretenait sans cesse avec Henri IV. Tous les deux pensaient toujours à la guerre qu'il faudrait bientôt reprendre contre l'Espagne et l'Autriche. Ils s'y préparaient par des négociations, mais aussi en accumulant les canons à l'Arsenal et les millions à la Bastille, et l'on a déjà dit qu'au début de l'année 1610 alliances, armées, argent, tout était prêt pour la guerre et pour la victoire.