‹ SullyChapitre 27 sur 34 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Sully dans l'intimité de Henri IV. — pourquoi Henri IV lui confia la garde d'une cag^e, et la surprise qu'il alla lui faire à l'Arsenal. — Une brouille à propos d'un papier déchiré. — Autre brouille : comment Henri IV savait se réconcilier. — Si Hçnri IV a eu de graves sujets d'être itiécontent de Sully. — Sully impatient et jaloux. — 11 ne s'est pas enrichi aux dépens du roi. — Sa fortune. — Son amour pour l'argent.

Dans cette seconde partie de sa vie où il est le principal ministre de Henri IV, comme dans la première où il est son compagnon d'armes, Sully vit constamment auprès de son maître dans une intimité interrompue par des brouille^.

On a VU de quels honneurs et de quels titres il fut successivement comblé. Le roi, qui lui donna tant, rehaussait ses dons parla grâce parfaite qu'il mettait à les faire. Quand il lui confia le gouvernement de la Bastille, c'est comme une marque particulière de sa confiance, dans un moment où il appréhendait des complots et où il lui fallait un homme sûr pour garder les prisonniers d'État dans la forteresse, c Si j'ai des oiseaux à mettre en cage, dit-il à Sully, je m'en reposerai sur votre prévoyance et v)otre loyauté. »

Quand il fit à Sully l'honneur de le mettre au rang des plus nobles princes du royaume en le créant duc et pair, Henri, qui était sur le point de faire la

guerre au duc de Bouillon, eut soin de lui dire qu'il lui conférait cette dignité pour pouvoir lui donner le commandement de l'expédition, au cas où lui-même en serait empêché. Sully alla prendre solennellement séance au parlement, comme faisaient les pairs nouvellement nommés. Il y eut grande affluence de monde au palais, et Sully convia soixante personnes des plus qualifiées à dîner à l'Arsenal. Quand il arriva chez lui, il y trouva le roi, qui, de loin, lui cria : « Monsieur le grand maître, je suis venu au festin sans être prié; dînerai-je mal? — Cela pourrait bien être,. Sire, car je ne m'attendais point à un si grand honneur. — Je vous assure que non, repartit le roi; car j'ai visité vos cuisines en vous attendant ; j'y ai vu les plus beaux poissons qu'il est possible, et force ragoûts à ma mode, et même,. comme vous tardiez trop à venir, j'ai mangé de vos petites huîtres, les plus fraîches que l'on puisse manger, et bu de votre vin d'Arbois, le meilleur que j'aie jamais bu. » Sur quoi Ton se mit à table, où l'on dit toutes sortes de joyeux propos.

Les brouilles furent assez nombreuses, et il en est dont la cause fut très honorable pour Sully. Le mariage de Henri IV avec Marguerite de Valois n'avait pas été heureux. Aucun enfant n'était né de cette union, et depuis longtemps les époux vivaient séparés. Après de longues instances, Henri avait obtenu du pape l'annulation de son mariage. Il se prit alors d'une grande passion pour mademoiselle d'Entragues, qu'il voulut épouser. Sully commença par trouver que les cadeaux faits à cette demoiselle coûtaient fort cher ; mais un jour, à Fontainebleau, le roi, avant de partir pour la chasse, le fit appeler dans la galerie ôt, lui donnant un billet : « Lisez cela,

dit-il, et donnez.-moi votre avis. » Ce billet était une promesse de mariage à mademoiselle d'Entragues. Le roi s'était écarté, un peu honteux, pendant la lecture. Sully, après avoir lu, demanda la permission de méditer sur cette importante affaire ; mais le roi ayant insisté pour qu'il dît tout de suite son opinion, en promettant de ne point se fâcher, Sully déchira le papier en disant : a Voilà, sire, puisqu'il vous plaît, de le savoir, ce qu'il me semble d'une telle promesse. — Comment, morbleu ! s'écrie le roi, je crois que vous êtes fou ! — Il est vrai, sire, je suis un fou et un sot, el je voudrais l'être si fort, que je le fusse tout seul en France. » Le mot était dur, et valait bien une brouille de quelques jours. Mais quelle fortune pour Henri IV, entouré de flatteurs et de courtisans, que d'avoir un ami quijui dît si bien ses vérités !

Un autre jour, on crut bien que Sully allait définitivement perdre son crédit. Le roi, étant allé le voir à l'Arsenal, lui avait conté certaines fantaisies qui lui passaient par l'esprit et qui ne valaient guère mieux que la promesse de mariage à mademoiselle d'Entragues. Sully les désapprouva si nettement et si ; sèchement, que le roi se mit en grande colère, et, sortant du cabinet de ce ministre grognon, dit tout haut devant les secrétaires de Sully et devant des étrangers : a Voilà un homme que je ne peux plus souffrir; il nefait jamais que me contredire et trouver mauvais tout ce que je veux. Parbleu, je ne le verrai plus avant quinze jours. » Mais dès le lendemain, à sept heures du matin, il arrivait à l'Arsenal avec cinq ou six personnes, et, après avoir défendu qu'on l'annonçât, il frappait à la porte du cabinet de Sully. En entrant il vit une table toute couverte de papiers et de lettres, et, après avoir appelé les personnes qui

l'accompagnaient, il dit à Sully : « Que faisiez-vous là? — Sire, répond Sully, j'écrivais des lettres, je faisais des mémoires sur vos affaires et un agenda de tout ce qu'il faut que je fasse aujourd'hui, de tout ce qu'il faut qu'on fasse dans votre conseil, et de ce qu'il faut que fassent mes secrétaires* et commis. — Et depuis quand êtes-vous là? — Depuis trois heures du matin, sire. » Alors le roi, se tournant vers le plus gai des gentilshommes de sa cour : « Eh bien! Roquelaure, dit-il, pour combien voudriezvous faire cette vie-là? » Puis, ayant fait sortir tout le monde, il entretint Sully de quelques affaires sur lesquelles il lui demanda son avis. Sully répondit très froidement : « Je n'ai rien à faire qu'à obéir et à trouver bon tout ce qui vous plaira, sans faire de réplique ni de conti^stâtion, puisqu'elles vous déplaisent. — Oh ! oh ! dit le roi en lui donnant des tapes sur la joue, vous faites le discret, et vous êtes encore en colère d'hier; moi je ne, le suis plus. Embrassez-moi, et vivez avec la même liberté qu'auparavant; car je vous connais bien. Si vous faisiez autrement, ce serait signe que vous ne vous soucieriez plus de mes affaires ; il est vrai que. je me fâche quelquefois, mais je veux que vous enduriez cela, car je ne vous en aime pas moins. Au contraire, dès que vous ne ïne contredirez plus sur les choses qui ne vous plaisent pas, je croirai que vous ne m'aimez plus. » Puis il embrassa Sully et le quitta. En sortant, il dit à un de ses gentilshommes : < 11 y a des gens assez sots pour croire que lorsque je me mets en colère contre M. de Sully, c'est pour de bon, et pour longtemps ; mais c'est tout le contraire. Quand je pense qu'il me contredit pour mon honneur et pour le bien de mes affaires.

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je l'en aime mieux, et je suis impatient de le lui dire ! » Henri IV n'eut-il jamais de sérieux griefs contre Sully? Il fut sans aucun doute très souvent offensé des façons de faire de son ministre, qui se querellait à tout propos avec tout le monde, et se donnait si souvent tort dans la forme quand il avait raison au fond. Il aurait voulu que Sully se donnât la peine d'être aussi prudent et modéré que lui-même, t Vous savez mieux que nul autre, lui disait-il un jour, comme j'ai été contraint de souffrir beaucoup de choses qui me déplaisaient, de m'accommoder aux diverses passions de mes sujets, et combien cela m'a réussi; car en continuant de m'en servir avec prudence, je me sers utilement de tous, quelques défauts qu'il puisse y avoir en quelques-uns. Mon royaume ressemble à ces boutiques de droguistes qui ne sont pas seulement remplies de choses douces et odorantes, mais aussi de poisons et de mauvaises senteurs, et je ressemble à ces bons médecins qui savent si bien approprier les choses, qu'ils rendent le poison propre à conserver la santé. Je me sers ainsi des bons et des mauvais et ne laisse rien d'inutile. > Sully n'agissait pas ainsi: il s'emportait tout de suite contre les mauvais, alors même qu'il était dangereux de les fâcher; il s'emportait aussi contre les bons, souvent par jalousie; car il était très jaloux et ne pouvait souffrir que quelqu'un osât comparer ses services à ceux qu'il rendait au roi. Il était vaniteux, et toute distinction accordée à un autre que lui le fâchait. C'est ainsi, pour dire un exemple entre beaucoup, que, le roi ayant accordé à deux ducs le rare privilège d'entrer au Louvre en carrosse, Sully, pour l'avoir, invoqua son âge et ses infirmités, qui lui faisaient craindre le serein. Mais

tout cela n'était que des travers dont Henri IV savait s'accommoder, et non des crimes qui ne peuvent se pardonner,

Sully, du vivant du roi Henri IV et après la mort de ce prince, a été accusé d'avoir commis de véritables crimes, en particulier de s'être enrichi aux dépens de l'État. Sa grande fortune a été la cause de cette accusation. Il est vrai que Sully était très riche; mais il pouvait sans difficulté mettre sa fortune au grand jour et en expliquer l'origine. Voici un tableau du revenu de toutes ses charges, qui montrera comment et combien a crû sa fortune :

Alors qu'il n'était que le compagnon d'armes du roi de Navarre, en 1580, Sully, comme conseiller de Navarre et chambellan ordinaire du roi, avait une pension de liv. 2000

Devenu, après l'avènement de Henri IV, conseiller d'État de France, il eut, comme tel, une pension de. . . 5600

Comme capitaine d'une compagnie de cent hommes d'armes. 4 000

Comme conseiller des finances. . . 3 600

Quand le roi lui confia la direction exclusive des finances, il augmenta ses gages et pensions de 10800

La charge de grand voyer valait. . . 10 000

Celle de grand maître de l'artillerie. 24 000

Celles de surintendant des bâtiments et fortifications et de gouverneur du Poitou 18000

Celles de gouverneur de Mantes et de Jargeau 12 000

A reporter . . • liv. 90000

8ULLT. 10

Report liv. 90000

Celle de capitaine-lieutenant de la

compagnie de gens d'armes de la reine . 5 000

Celle de capitaine de la Bastille. . . 2000

En tout liv. 97000

Il tirait de ses terres liv. 60000

De terres d'église qui lui avaient été données, quoiqu'il fût hérétique, par autorisation spéciale du pape 45000

Cela fait encore liv. 105000

qui, ajoutées aux 97000

font un revenu annuel de liv. 202000

qui feraient bien aujourd'hui une somme d'un million de francs de revenus.

Mais ce n'est pas tout. En l'année 1602 le roi, au moment où il était encore très ému de la trahison de quelques hommes qu'il avait beaucoup aimés, voulut montrer à Sully qu'il savait bien récompenser les serviteurs fidèles et qu'on gagnait beaucoup à le bien servir. Il lui annonça donc qu'il lui donnerait chaque année de 50 à 60 000 livres pour être employées à l'achat de terres. A ce propos il dit à Sully qu'il savait fort bien que les revenus et appointements de ses charges suffisaient à le faire vivre, au point qu'il économisait tous les ans son revenu particulier. De 1602 à 1610 cette gratification annuelle produisit liv. 480000

Sully avait reçu en outre du roi, par lettres et ordonnances, en différentes occasions, des sommes dont le total est de 200 000

A reporter liv. 680000

Report liv. 680000

.Dans ses négociations et ambassades, au mariage du roi, au mariage de plusieurs grands personnages français et étrangers, aux étrennes, il avait reçu, selon Tusage du temps et avec la permission spéciale du roi, des dons de pierreries qu'il avait revendues pour plus de 300000

Il avait fait à la guerre, encore suivant l'usage d'un temps où la guerre était très barbare, des gains considérables, soit en prélevant des rançons .

sur les prisonniers de guerre tombés entre ses mains, soit en prenant part au pillage des villes. Dans la seule guerre avec le duc de Savoie il avait gagné plus de 200000 livres, parce qu'en sa qualité de grand maître de l'artillerie tous les canons, armes, munitions pris sur l'ennemi lui étaient revenus. En tout, les gains faits à la guerre montaient à 330 000

Enfin en dots, legs, dons de parents et de particuliers, Sully avait reçu. . . 530 000

Lesquelles sommes additionnées

donnent un capital de liv. 1840000

Certes Sully aimait beaucoup l'argent; il ne s'en cachait pas; mais comment n'eût-il pas été satisfait d'une telle fortune, qu'il administrait si bien et qui grossissait chaque année des économies qu'il faisait? Il n'était pas désintéressé, assurément, ou plutôt il avait un désintéressement dont il savait tirer parti.

lis SULLY.

Par exemple, après la reddition de Rouen, la ville lui fait présent d'un buffet d'une valeur de 3000 écus. Il aurait pu refuser et n'en rien dire à personne : c'eût été le vrai désintéressement ; mais il accepta; puis, un matin, il fit porter le buffet dans la chambre du roi, auquel il dit qu'il était résolu de ne jamais rien prendre pour les affaires qu'il maniera, sinon de la libéralité de son maître. Le roi ne manqua point dé lui rendre le buffet, et le lendemain, pour le remercier du bon procédé, il lui envoya en outre 3000 écus en or. Bénéfice net de ce désintéressement : 3000 écus.

Le roi connaissait son homme. Il traitait Sully comme Sully aimait à être traité, et il l'enrichissait au point de ne lui laisser rieri désirer. Sully, de son côté, tirait de ses services et de la générosité de son maître tout le parti qu'il en pouvait tirer. Voilà ce qu'il faut dire pour être juste. Il n'eût point mis son honneur et sa fortune en risque pour accroître de quelques milliers d'écus son immense revenu : il savait que ses ennemis et ses envieux, qui étaient nombreux, le surveillaient de très près et ne demandaient qu'à trouver une occasion de le perdre.

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