‹ SullyChapitre 28 sur 34 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Gomment Sully fut accusé de trahison. — Les raisons qu'avait Henri IV de se défier de ses serviteurs. — Ce qu'il dit un jour de Sully. — Comment il arrive à le soupçonner. — Grande brouille. — La réconciliation pendant la promenade fameuse du jardin de Fontainebleau. — Preuves que les soupçons de Henri IV ont persisté. — Gomment on peut les expliquer.

Sully a été accusé auprès de son maître d'un crime d'État. En Tannée 1605 ses ennemis, c'est-à-dire presque toute la cour, s'employèrent à persuader au loi qu'il se ménageait des amis dans le royaumeet.au dehors, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne et dans tous les pays protestants. Ils jetaient des libelles sous la table de son cabinet, sur le tapis de sa chambre, sous le chevet de son lit; ils en mettaient jusque dans ses poches, ou bien lui en faisaient porter par des inconnus qui les lui tendaient sur son passage, comme si c'étaient des suppliques. Malheureusement Henri IV avait été souvent trahi, et par des hommes qu'il avait honorés de son amitié et comblés de ses dons. Il ne pouvait pas ne pas être défiant. Il se défiait même de Sully, et il le lui dit un jour.

C'était peu de temps après l'exécution du maréchal de Biron. Le roi vint trouver Sully à l'Arsenal; il lui rappela ce qu'il avait fait pour le maréchal et ses complices, les honneurs et les dignités dont il les

avait pourvus, les grandes sommes qu'il leur avait données. « Si je vous dis tout ceci, ajouta-t-il, ce n'est pas que je pense que vous ayez besoin d'une leçon, ni que vous soyez d'un assez mauvais naturel pour me rendre le malpourle bien; mais je suis bien aise de vous dire mes intentions, et que vous me disiez franchement les vôtres, afin que nous soyons d'accord sur la façon dont nous devons vivre ensemble unis pour toujours, moi continuant à être votre bon roi et bon maître, vous bon sujet, loyal et utile serviteur. » Il lui dit alors qu'il voulait continuera l'élever, à l'enrichir, à lui donner la première place dans sa faveur et son crédit; mais il ajouta : c N'attendez pas que je vous donne de grandes villes et de fortes places, k l'aide desquelles vous puissiez vous joindre aux huguenots ou à d'autres factions, et troubler la paix de mon esprit et le repos de mon royaume quand bon vous semblerait. Je veux donc que les biens et les honneurs que je vous ferai dépendent toujours de ma bienveillance, afin que si ma bienveillance vient à manquer, vous ne puissiez vous en servir par dépit pour me nuire. » Et il lui annonça qu'il lui donnerait par année, outre ses gages et appointements, les 50 ou 60000 livres par an dont nous avons trouvé le compte dans l'état de sa fortune. Puis il termina en lui disant : « C'est maintenant à vous de me déclarer librement votre opinion sur toutes ces choses ; je vous en prie, comme étant votre bon maître et ami particulier. »

Sully remercia et se déclara content au delà de ses désirs. Mais n'est-il point remarquable, et n'est-ce pas un signe de ces temps troublés, où aucune fidélité n'était certaine, que Henri IV parlant à Sully lui ait exprimé des doutes sur la sienne?

Il n'est pas étonnant que, trois ans après, le roi ait laissé pénétrer dans son âme le soupçon que Sully était capable de le trahir. Sully écrivit d'abord de Paris au roi, qui était à Chantilly, une longue lettre où il offrait de confondre ses calomniateurs. Henri répondit par une lettre plus courte que celles qu'il lui écrivait d'ordinaire. Au lieu de l'appeler mon amij comme il faisait quand il écrivait de sa propre main, il l'appelait mon cousin^ ce qui était la formule dont se servaient les rois quand ils s'adressaient aux ducs et pairs. Le ton était poli et très froid. Les accusations contre Sully continuèrent; on abusa contre lui d'un incident qui ne signifiait rien, mais qui aigrit l'esprit du roi au point qu'étant à Fontainebleau il s'exprima sur le compte du ministre avec une extrême sévérité. Sully fut immédiatement averti; mais il résolut de ne faire semblant de rien et d'attendre que le roi le mît sur le sujet de sa colère et de ses soupçons. Pourtant il avait hâte de savoir à quoi s'en tenir. Comme il était à Fontainebleau avec le roi, il résolut de retourner à Paris, sous prétexte qu'il y était appelé par des affaires.

Le jour fixé, il se présente au lever du roi, qu'il trouve assis et se faisant botter pour aller à la chasse. Le roi se lève à demi, lui ôte son chapeau et lui donne le bonjour en l'appelant monsieur. 11 avait l'habitude de ne l'appeler, quand il était de bonne humeur, que mon ami ou bien grand maître. Sully fait une belle révérence, plus profonde que de coutume; ce que voyant, le roi, tout de suite attendri, est pris de l'envie de se lever et de l'embrasser; mais il ne veut pas lui faire la première avance. Il prend un air rêveur, dit à son écuyer qu'il ne fait pas assez beau pour aller à la chasse et lui commande de le

débotter. Oril faisait fortbeau, et Técuyer le ditauroi. € Non, non, répliqua Henri en colère; il ne fait pas beau; je ne veux pas montera cheval; débotiez-moi.» Il se met alors à parler aux uns et aux autres, espérant que Sully se mêlerait à la conversation. Sully n'ouvre pas la bouche.

Alors, le roi prend par la main son grand écuyer, M. de Bellegarde, et lui dit : « Monsieur le grand, allons nous promener; > mais à la porte de rescalier du jardin il commande à un de ses serviteurs de surveiller Sully et de l'avertir s'il s'éloigne. Sully suit le roi pour prendre congé de lui, et, s'approchant quand la conversation avec Bellegarde est terminée : «Sire, vousplaît-il de me commander quelque chose? Je vais à Paris. — Eh bien, allez, répond le roi, je vous recommande toujours nos affaires, et de bien ra'aimer. » Si Sully avait alors voulu provoquer l'explication qu'il désirait, il l'aurait eue, car le roi faisait toutes les avances; mais il s'en alla sans mot dire. Il n'a pas fait trois cents pas qu'il s'entend appeler : « Monsieur, lui crie-t-on, le roi vous demande. » Sully revient sur ses pas. « Venez ici, lui dit le roi; n'avez-vous rien à me dire? — Non, sire, répond-il tranquillement, pas pour le moment. — Eh bien, réplique le roi, moi j'ai quelque chose à vous dire; > alors il le prend par la main, le mène dans une allée dont il fait garder l'entrée par deux Suisses qui ne savaient pas le français. « Mon ami, lui dit-il, je ne saurais plus souffrir les froideurs et dissimulations dont nous usons l'un pour l'autre depuis un mois ; > et alors commence une conversation de quatre heures, dans laquelle Henri raconte tout ce qu'on lui a écrit, tout ce qu'on lui a dit, nommant même les accusateurs de Sully. Sully se justifie

sur tous les points ; piiis, s'échauffant et s'attendrissant à mesure qu'il parle, il finit par protester de son dévouement sans réserve à son roi bien-aimé, son maître et son bienfaiteur ; il fait le geste de se jeter à ses genoux; mais le roi l'arrête en lui disant : « Non, ne le faites pas; car je ne voudrais pour rien au monde que ceux qui nous regardent crussent que vous eussiez commis une faute qui méritât une telle soumission. » Puis il l'embrassa, lui commanda de l'embrasser, et, le prenant par la main, sortit avec lui de l'allée. . .

Toute la cour attendait dans le jardin la fin de cette longue promenade, et les ennemis de Sully pensaient le voir paraître déconfit. Le roi demanda l'heure; on lui répondit qu'il était une heure, et qu'il n'en était que neuf quand il était entré dans l'allée, a Je vois bien ce que c'est, répondit-il ; il y en a qui se sont plus ennuyés que moi; afin de les consoler, je veux bien vous dire que j'aime Sully plus que jamais, et qu'entre lui et moi c'est à la mort, à la vie. it Et il congédia son ministre après une nouvelle embrassade.

Comment l'esprit du roi avait-il accepté un pareil soupçon? Ce qui est plus singulier encore, c'est que ce soupçon ait toujours persisté. Dans la dernière année du règne, Sully avait conclu, sur l'ordre du roi, un marché pour l'entretien d'une armée de 29 000 hommes. Les preneurs du marché devaient faire leurs provisions aux Pays-Bas et sur les bords du Rhin. Pour cela ils demandaient une avance de six cent mille écus que Sully proposait de leur faire. Le roi avait d'abord tout approuvé ; mais quelques jours après, s'étant informé si le contrat était passé, et Sully lui ayant répondu que non: «Ne vous

pressez pas, dit le roi, et traînez-les en longueur. — Mais les marchands ne voudront pas attendre, objecte Sully. — S'ils ne veulent pas attendre, s'écrie le roi, qu'ils s'en aillent! — Oh! oh! dit Sully, je vois bien que vous avez quelque chose dans l'esprit que je ne sais pas ; mais vous vous souviendrez en temps et lieu de cette affaire, s'il vous plaît. » Us se séparèrent à moitié en colère. On avait persuadé au roi que Sully avait saisi avec empressement l'occasion d'amasser des vivres et des munitions à l'étranger.

Il est bien difficile de croire que Henri IV n'ait eu aucune raison, pas même la plus légère, d'un soupçon contre Sully; plus difficile encore de croire que Sully ait jamais songé à se mettre en état de révolte contre Henri IV. Que faut-il penser alors? Peut-être que Sully savait prévoir de loin les malheurs. Il n'avait point d'amis dans cette cour. Il était, sur beaucoup de questions de la politique intérieure et extérieure, seul de son avis. Il n'avait ménagé personne, aussi personne ne le ménageait-il. Il savait bien que si par malheur le roi, qui avait été plusieurs fois malade et plusieurs fois avait failli être assassiné, venait à disparaître, il n'aurait pas d'appui, sous un roi enfant gouverné par une mère étrangère, très dévouée à l'Espagne, ennemie des huguenots et de leur politique. Le roi lui répétait souvent que leurs deux fortunes étaient liées l'une à l'autre : « Il ne saurait pleuvoir sur moi sans dégoutter sur vous, » lui dit-il un jour. Sully le savait. C'est pourquoi, sans peut-être trop se l'avouer à lui-même, il prenait ses précautions pour l'avenir; il s'assurait des amis parmi les huguenots de France, à la religion desquels il était demeuré fidèle malgré les

efforts du pape et du roi. Il entretenait aussi d'amicales relations avec les princes protestants étrangers avec qui ses fonctions ou ses ambassades l'avaient mis en rapport. Lui, qui avait passé une partie de sa vie dans la guerre civile et qui en avait suivi les traces dans les conspirations dont le règne de Henri IV est rempli, il prévoyait qu'elle recommencerait après sa mort, et que peut-être on reverrait les temps de la Ligue. A tout hasard, il s'y préparait.

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