‹ SullyChapitre 29 sur 34 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Sully mêlé aux affaires de ménage du roi. — Propos du roi sur son ' mariage. — fions conseils de Sully au roi et à la reine. — Une bonne journée de ^enri IV.

Un vague soupçon dans l'esprit de Henri IV, de vagues préoccupations dans l'esprit de Sully, c'est à quoi se réduit toute l'accusation de crime d'Etat dirigée contre le plus utile serviteur du roi. Ce soupçon n'empêcha jamais Henri IV de consulter Sully sur ses affaires les plus intimes, par exemple sur celles de son ménage. Après que le divorce eut été prononcé entre lui et Marguerite de Valois, le roi se résolut à épouser Marie de Médicis, fille du grandduc de Florence. Sully fut au nombre des commissaires qui rédigèrent le contrat. Le jour où il signa le contrat, il se rendit auprès du roi : c D'où venezvous, lui demanda celui-ci. — Nous venons de vous marier, sire. » Sur quoi Henri resta quelques minutes silencieux, se grattant la tête, avant de dire : € Eh bien, soit ! Il le faut bien, et puisque vous dites que, pour le bien de mon royaume et de mes peuples il faut être marié, il faut bien l'être. Mais j'appréhende fort cette condition ; je me souviens toujours des chagrins que m'a causés mon premier mariage, et je crains toujours de rencontrer une mauvaise

tête qui me cause toutes sortes de disputes domestiques, que je redoute plus que toutes les disputes politiques ou militaires, si importantes qu'elles soient. »

Henri IV ne fut pas trompé par ses pressentiments. La reine Marie de Médicis eut beaucoup à se plaindre de lui, mais il eut aussi à se plaindre d'elle. Il ne trouvait auprès d'elle, comme il disait, ni compagnie, ni consolation, mais une mine froide et dédaigneuse. Les brouilles commencèrent de bonne heure, et Sully fut tant de fois occupé à raccommoder les deux époux, que ce soin menaça de lui prendre autant de temps que l'administration des finances. Il remontre au roi comment il faut se conduire pour ne pas exciter la jalousie de la reine et pour lui éviter les déplaisirs. Il remontre à la reine que le roi est libre et gai en ses propos, qu'il lui plaît qu'on soit de même libre et gai, car il aime à rire, à être loué, flatté, caressé ; il ne faut donc pas lui faire la mine.

11 y avait de temps en temps de bonnes journées, et le roi en faisait profiter Sully. Un jour, tout allait bien dans le ménage royal ; le temps était beau ; le roi, qui se sentait gaillard, s'en alla de grand matin chasser des perdreaux qu'il voulait rapporter à son dîner ; car le perdreau ne lui semblait jamais si bon que quand il l'avait arraché lui-même des griffes de l'oiseau. Il revint au Louvre vers midi, et, entrant dans la grande salle avec le gibier en main, cria de loin à un de ses serviteurs qu'il apportait de quoi dîner, et il fit le partage des perdreaux. lien réserva huit pour la reine, à qui il fit dire qu'il allait boire à sa santé, et huit pour lui, en disant qu'il y en avait troisbiengros, à peine pinces par l'oiseau, etqu'il les voulaitpour sa table. Gomme il donnait ces ordres, il

vit venir deux autres serviteurs, dont l'un, Parfait, qui portait un grand bassin doré couvert d'une serviette, lui dit joyeusement, et avec cette familiarité qui était encore d'usage à la cour : « Sire, embrassezmoi la cuisse! car j'en ai une quantité et de fort bons! — Voilà Parfait bien réjoui, répond le roi. Gela lui fera faire un doigt, de lard sur les côtes. Je vois qu'il m'apporte de bons melons, et je suis bien aise, car je veux en manger aujourd'hui tout mon content. » Passent ensuite trois autres personnes portant un paquet enveloppé : « Est-ce quelque ragoût pour mon dîner? — Oui, sire, mais ce sont viandes creuses et qui ne sont bonnes qu'à regarder. — Oh! alors, ce n'est pas ce qu'il me faut, car je meurs de faim; mais qu'est-ce que vous portez donc si bien enveloppé? — Sire, ce sont des projets de patrons d'étoffes, de tapis et de tapisseries que veulent faire vos meilleurs manufacturiers. — Or bien, dit le roi, ce sera pour après dîner; nous les montrerons à ma femme! » Puis il ajoute : « Cela me fait penser à un homme avec qui je ne suis pas toujours d'accord, principalement quand il s'agit de ce qu'il appelle des babioles ou des bagatelles. Je suis bien aise qu'il soit présent avec ma femme lorsque vous nous montrerez toutes ces étoffes. Envovez-le chercher tout de suite. » On comprit ce que cela voulait dire et Ton alla chercher Sully.

Dès qu'il fut arrivé, le roi lui expliqua toutes les raisons qu'il avait d'être de bonne humeur : « Il y a trois mois que je ne m'étais trouvé si léger et si dispos qu'aujourd'hui ; je suis monté à cheval sans aide et sans montoir ; j'ai eu un fort beau jour de chasse; mes oiseaux ont bien volé ; mes lévriers ont bien couru; j'ai fort bon appétit; j'ai mangé d'excel-

lents melons et Ton m'a servi une demi-douzaine de cailles les plus grasses et les meilleures que j'aie mangées... » Puis il énumère en les entremêlant tous ses sujets de contentement : il sait que l'année sera fertile , ce qui enrichira son peuple ; il a de bonnes nouvelles de ses alliés d'Angleterre, d'Italie, de Suède, d'Allemagne; aux Pays-Bas, les Espagnols et les Hollandais, également épuisés par la guerre, en viendront bientôt à une trêve dont il sera le médiateur. « Et puis, dit-il en terminant, pour achever mon contentement, me voici à table avec des gens sages, qui m'aiment bien, me tiennent des discours utiles et agréables et empêchent qu'on ne me parle d'affaires en mangeant... ))Puis, se ressouvenant du passé, au milieu des joies du présent et de ces prospérités que ses convives avaient exaltées :« Ah! s'écriat-il, s'ils avaient toujours été auprès de moi, s'ils avaient couru toutes mes fortunes, ils verraient bien que les mauvaises ont été mille fois plus fréquentes que les bonnes, que mes angoisses et mes ennuis ont surpassé mes plaisirs et mes joies! » Et la conversation se mit sur ces angoisses et ces ennuis ; Sully fit, en forme de discours, un grand éloge du roi, que l'arrivée de la reine interrompit.

Le roi courut au-devant d'elle : « Eh bien, ma mie, lui dit-il, ne vous ai-je pas envoyé de bons melons, de bons perdreaux et de belles cailles? Si vous aviez aussi bon appétit que moi, vous aurez fait bonne chère, car je n'ai jamais tant mangé, et il y a longtemps que je n'ai été de si bonne humeur qu'aujourd'hui! — Monsieur, répond la reine, nous nous sommes bien rencontrés aujourd'hui; car je ne fus jamais plus gaie, et ne me portai jamais mieux, et ne dînai jamais de meilleur appétit, et pour que vous

ICO SULLY.

continuiez à être joyeux et content, je vous ai fait préparer un ballet et une comédie de mon invention. Le ballet représentera les félicités de Fâge d'or, et la comédie les passe-temps les plus récréatifs des quatre saisons de Tannée. — Oh I ma mie, repartit le roi, que je suis aise de vous voir ainsi de bonne humeur ! Je vous en prie, vivons toujours de même! i

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