‹ SullyChapitre 32 sur 34 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Sully après la mort de Henri IV. — Pourquoi il fut inquiet au premier moment. — Sa visite à la reine et Tembrassade qu'il donne au jeune roi. — Pourquoi Sully quitte une première fois la cour. — Comment il lit en vers ses adieux à la cour, et y revint quand la reine le rappela.

C'est au moment où il se rendait à l'Arsenal pour voir Sully que Henri IV fut frappé par le poignard d'un misérable fanatique du nom de Ravaillac. Pendant que le peuple s'abandonnait à la douleur, les hommes comme Sully pensaient au lendemain. Ils prévoyaient la guerre civile. La France était pacifiée depuis douze ans à peine, et les douze dernières années du règne de Henri n'avaient pas même été tranquilles. Les passions qui avaient bouleversé le pays pendant si longtemps n'étaient pas éteintes. Le fils de Henri IV n'avait pas neuf ans. Sa mère, Marie de Médicis, était une étrangère, dont le nom rappelait celui de cette Catherine de Médicis qui avait conseillé à Charles IX le crime de la Saint-Barthélémy. Elle était dévouée aux intérêts des Espagnols. Les protestants comme Sully avaient toute raison de craindre pour leur sécurité. Il ne manquait pas de gens à la cour capables de troubler le royaume par ambition et sous prétexte de religion, comme avaient fait les Guise. C'est pourquoi, dans le premier moment de

la Stupéfaction et de la douleur, Sully s'écria : c La France va tomber en d'étranges mains ! i c'est pourquoi de braves gens répétaient dans les rues : « Nous sommes perdus, si notre bon roi est mort! »

Au premier moment, Sully avait craint certainement d*être assassiné. Deux fois la reine l'envoya chercher à la Bastille : il n'obéit pas. Mais la nuit porta conseil. Sully ne pouvait rester dans cette forteresse sans avoir l'air d'un rebelle. Le 15 au matin il se rendit au Louvre, accompagné seulement de quelques personnes. Les soldats, les serviteurs, tous ceux qui avaient vu le roi de si près et qui l'avaient aimé lui rendirent les plus grands honneurs, tout en gémissant et en pleurant, et ces braves gens le suppliaient de servir le jeune roi, de ne pas l'abandonner, comme s'il eût dépendu d'eux que Sully demeurât auprès du fils ce qu'il avait été auprès du père, c'est-à-dire le principal ministre.

La reine le reçut bien. Elle envoya chercher le jeune roi Louis XIII. Sully embrassa l'enfant si étroitement, qu'on ne pouvait l'arracher de ses bras. « Mon fils, dit la reine à l'enfant, c'est M. de Sully. Il faut que vous l'aimiez bien, car c'est un des meilleurs serviteurs du roi votre père, et je le prie de continuer à vous servir de même. »

Peut-être la reine était-elle sincère quand elle parlait ainsi ; mais cette princesse, dont l'esprit était médiocre et le caractère faible, était sous la domination des ennemis de Sully. Autour d'elle s'empres* saient ceux que le feu roi avaient tenus à l'écart des affaires : Concini et sa femme étaient devenus de grands personnages. Sully avait vu au Louvre, dès ce premier jour, des visages gais ; les jours suivants, pendant que les grands appartements, où reposait le

corps du roi, étaient tendus de deuil et remplis du chant des prières et des psaumes^ il entendit des éclats de rire dans les petits appartements où se tenait la cour. Là se réunissaient des conseils où Sully n'était pas appelé. On s'y préparait à changer toute la politique de Henri IV; on y parlait aussi, pour s'y faire bienvenir, de diminuer les impôts et de soulager le peuple.

Nous connaissons assez Sully pour savoir qu'il aurait volontiers gardé toutes ses charges et tous ses honneurs. Il aimait le pouvoir, et il y fût resté si cela lui avait été possible. Il alla même jusqu'à faire des avances à Goncini, mais celui-ci les repoussa : il se sentait le maître. « Si je suis bien sage, dit Sully à ses secrétaires, je me déferai doucement de toutes mes charges et j'en retirerai le plus d'argent que je pourrai. ^ Déjà il prenait toutes ses précautions pour le cas où les huguenots seraient menacés. Au sortir d'un conseil où la reine l'avait appelé et où il avait été seul de son avis, il dit à madame de Sully : « Ma mie, nous allons tomber sous la domination de l'Espagne : que les bons Français pensent à eux, surtout les huguenots ; car ils ne demeureront pas longtemps en repos ! » Et pourtant il demeurait à la cour, tantôt faisant des efforts pour garder ses places, tantôt fâchant la reine par les efforts honnêtes qu'il faisait pour empêcher le gaspillage des finances. Son ambition le retenait, mais son honnêteté empêchait qu'il fît les concessions nécessaires pour rester.

Une première fois, pendant le sacre du jeune roi, il quitta la cour. Retiré dans une de ses terres, lui, l'homme d'État, l'homme d'épée, il se mit à écrire deux petits poèmes : l'un, où il compare Henri IV à César, l'autre où il fait ses adieux à la cour. Le second

est meilleur que le premier; mais ni Tun ni l'autre ne valent guère : Sully n'était pas né poète.

Adieu maisons, châteaux, armes, canons du roi; Adieu conseils, trésors déposés à ma foi; Adieu munitions, adieu grands équipages; Adieu tant de rachats, adieu tant de ménages; Adieu faveurs, grandeurs, adieu le temps qui court; Adieu les amitiés et les amis de cour.

C'est ainsi que commence le poème des adieux. Plus loin on trouve de beaux sentiments exprimés dans des vers presque bien faits :

Permettez que chez moi, en toute liberté.

Je regrette mon roi, non assez regretté...

A la fin, Sully après avoir dit que son seul souhait est de voir le jeune roi imiter les vertus de son père, ajoute :

Suppliant ce grand Dieu qu'encore un jour le roi, La France, ni FÉtat n'ayent besoin de moi...

Quand on fait de pareils souhaits, on avoue qu'au premier appel on oubliera ses adieux, pour reprendre le commandement des châteaux, le soin des canons, la garde des trésors et sa place dans le conseil. 11 ne se passa pas beaucoup de temps en effet sans que Sully revînt à la cour. De Reims, la reine lui envoya l'ordre de se trouver en même temps qu'elle à Paris, où elle se rendait. Il y avait de grosses querelles à la cour; tout le monde prétendait y obtenir des faveurs extraordinaires. Les anciens conseillers de Henri IV, demeurés dans la faveur de la reine, et qui n'avaient point été fâchés de l'éloignement de Sully, commencèrent à le regretter, quand ils virent que l'État allait être mis au pillage, Con-

cini lui-même, en butte aux attaques de quelques gentilshommes qui prétendaient avoir le premier rang, se serait volontiers entendu avec lui. Il approuva donc que la reine écrivît cette^ lettre à Sully :

« Mon cousin, le roi monsieur mon fils ayant heureusement achevé son voyage et son sacre à Reims, nous reprendrons dans peu de jours le voyage de Paris. Gomme sur la fin de cette année et au commencement de l'autre, il se présentera plusieurs affaires qui pourront requérir votre présence, je vous en prie de vous en revenir au plus tôt, faisant en sorte que vous arriviez à Paris au même temps que nous y serons. Certaine que vous n'y manquerez pas, je prierai Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

« Votre bonne cousine, c( Marie.

« Écrit à Reims, ce 6 octobre 1610. »

Sully répondit qu'il désirait de tout cœur obéir aux commandements de la reine, mais qu'il avait été grièvement malade, qu'il était encore très faible : il savait d'ailleurs n'être pas agréable à certaines gens; il demandait donc la permission d'attendre qu'il eût repris ses forces. Dès qu'il irait mieux, disait-il, il se rendrait à la cour; mais seulement pour donner à la reine des éclaircissements sur la manière dont il avait géré les affaires, car il était résolu de ne pas en reprendre la charge. Mais la reine n'admit pas ces excuses. Elle envoya vers Sully le marquis de Rosny son fils, le duc de Rohan son gendre, enfin madame de Sully elle-même. Fils, gendre, femme étaient chargés de belles paroles, de grandes assurances et de grandes promesses. Sully se laissa tenter encore une fois et partit pour Paris.

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