LA GUERRK ET LA PESTE
lut les ordres réitérés de son maître, qui, un jour, lui reprocha d'être étourdi comme un hanneton. Mais Sully n'était pas un de ces chevaliers du temps passé qui ne comptaient que sur la force de leurs bras, dédaignaient la ruse et jamais n'auraient reculé d'une semelle. C'étaient des chevaliers de cette sorte qui, au temps de la guerre de Cent Ans, avaient perdu la bataille de Crécy. Depuis on avait appris l'art de la guerre avec toutes ses combinaisons, et l'emploi de la terrible arme nouvelle, l'arme à feu. Dans les guerres de la fin du xv** et du commmencement du xvi* siècle, des généraux s'étaient formés, et on lisait leurs leçons dans les mémoires qu'ils ont laissés. Sully était un officier habile et instruit. 11 ne se jetait pas inconsidérément dans le danger. 11 ne répugnait pas à dresser des embuscades où il combattait à dix contre un. Surtout il ne récriminait pas contre cette invention de la poudre qui permettait à un vilain de tuer de loin le plus noble des gentilshommes. La poudre existait; il fallait donc s'en servir. Il s'en servait pour le mieux, et Henri regardait faire avec plaisir celui qui devait être un jour le grand maître de son artillerie.
La journée de Coutras ne fut pas suivie de grands effets ; mais à la Rochelle, où il était retourné, Henri de Navarre reçut la nouvelle que la Ligue croissait en audace. Le duc de Guise laissait de mieux en mieux voir son ambition : après une victoire remportée sur les protestants, il s'était rendu à Paris malgré la défense du roi. Henri III avait dû s'enfuir honteusement de sa capitale. C'était pour lui le moment de se réconcilier avec le roi de Navarre. Le Béarnais inclinait à cette alliance et Rosny l'y poussait de toutes ses forces. Il avait gardé des intelligences à la cour
de France, où étaient toujours ses deux frères. Il y fît plusieurs voyages, gagna la bienveillance du roi, cultiva d'utiles amitiés. La réconciliation des deux princes se fit en partie par lui, et il accompagnait son maître lorsque celui-ci se rendit à Plessis-lez-Tours pour s'y joindre au roi de France. L'entrevue se fit au milieu d'une telle affluênce, que les deux Henri furent pendant près de dix minutes à cinquante pas l'un de l'autre sans pouvoir s'approcher.
Désormais les deux rois sont unis. Henri HI est devenu l'irréconciliable ennemi de la Ligue, car il a fait assassiner à Blois son chef, le duc de Guise. La guerre n'est plus entre catholiques et protestants; elle est entre les ligueurs révoltés d'une part, et d'autre part le roi de France et le roi de Navarre, son héritier. Il s'agissait de frapper un grand coup, de marcher sur Paris, foyer de la rébellion.
On était en route, quand Sully apprit que sa femme était à l'extrémité.
Les rudes batailleurs de ce temps-là ne demeuraient pas longtemps dans leur maison et n'avaient guère le temps d'aimer leurs femmes. Rosny aimait la sienne assurément, et il en avait quelque temps auparavant donné une grande preuve. La peste sévissait à Rosny et aux environs ; la plupart des habitants du bourg étaient morts; dans le château même, un page, une demoiselle et plusieurs domestiques avaient succombé. La femme de Sully s'était enfuie. Pendant deux jours et deux nuits elle avait erré par la forêt, mangeant et dormant dans son carrosse, car les portes refusaient de s'ouvrir devant les pestiférés. Enfin la jeune femme trouva un asile chez une de ses tantes au château de Huets ; elle y entra, suivie seulement d'une demoiselle, d'une chambrière.
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d'un cocher et d'un laquais. Son mari vint l'y visiter. Elle refusa d'abord de lui ouvrir les portes. Elle parut à une fenêtre, les mains jointes, les larmes aux yeux, le suppliant de ne pas entrer avant un mois, attendu qu'il venait d'un bon air et s'exposait en venant parmi des gens qui venaient d'un lieu pestiféré. Sully ne voulut rien entendre; il entra, sauta au cou de sa femme pour lui montrer qu'il n'avait point peur de la peste, et pendant tout un mois il demeura là, n'étant visité par âme qui vive, tant on redoutait la contagion.
Souvent il raconta depuis que jamais il n'avait mené vie si douce ni moins ennuyeuse que dans cette solitude : il traçait des plans de maisons, des cartes du pays ; il lisait et faisait des extraits de ses lectures, comme il convient à un esprit réfléchi ; il labourait, plantait, grefifait, faisait la pipée dans le parc, tirait de l'arquebuse à quantité d'oiseaux, lièvres et lapins, cueillait ses salades, ses légumes et des champignons qu'il accommodait lui-même; car il lui fallait, faute de cuisiniers, mettre la main à la cuisine ; il jouait aux cartes, aux dames, aux échecs, aux quilles. Gomme il n'oubliaitjamais les choses sérieuses, il recouvrait quelques vieilles dettes ; mais par-dessus tout il trouvait plaisir en la compagnie de sa femme, qui était très belle et qui avait un aimable esprit. Cependant il avait fait enlever du château de Rosny les meubles des chambres pestiférées, aérer et purifier les logements. Au bout du mois il y ramena sa femme et repartit pour courir les aventures.
Sans doute le souvenir de ces heureuses journées lui revint à la ipémoire, quand il s'approcha de nouveau de Rosny pour y voir sa femme mourante. Il apprit que son frère était dans le château et
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voulait lui en refuser la porte; car ce frère tenait pour la Ligue, et il avait promis de ne point laisser entrer Sully. Celui-ci trouva le pont-levis haussé; mais il déclara qu'il entrerait ou qu'il mourrait, et fit apporter des échelles. Voilà encore un de ces tristes effets de la guerre civile. Quand le frère de Sully le vit décidé à donner l'assaut, il laissa ouvrir la porte. Quatre jours après, la malade rendit le dernier soupir. Je n'oserais dire que Sully pleura : les hommes de ce temps voyaient tous les jours de si terribles choses qu'ils n'étaient point aussi sensibles que nous le sommes. Il eut certainement un grand chagrin; mais, aussitôt après qu'il eut rendu à sa douce compagne les derniers devoirs, il repartit pour rejoindre sous les murs de Paris le roi de France et le roi de Navarre. De grands événements allaient s'accomplir.
Un jour, le Béarnais, s'étant avancé, suivant sa coutume, tout près des murs de Paris, voit Sully dans le Pré aux clercs, parmi les plus avancés. Il l'envoie chercher, et pendant qu'il le gronde de se hasarder ainsi, un gentilhomme arrivant au galop lui murmure quatre mots à l'preille et repart. Henri rappelle Sully, qui s'est écarté, et lui dit : « Mon ami, le roi vient d'être blessé d'un coup de couteau dans le ventre; allons voir ce que c'est; venez avec moi. >
Un moine, Jacques Clément, était sorti de Paris pour se rendre auprès de Henri III à Saint-Cloud. Il s'était fait admettre dans sa chambre, et, pendant que le roi lisait un placet qu'il lui avait tendu, il lui avait enfoncé un poignard dans le ventre. C'étaient toujours les haines religieuses qui conduisaient à ces épouvantables crimes dont l'histoire du xvi* siècle est remplie. Au commencement des guerres civiles,
un protestant, Poltrot de Méré, avait assassiné le duc François de Guise. Et voilà qu'un moine croyait faire œuvre agréable à Dieu et à l'Église en tuant le roi. Le moine fut massacré sur-le-champ par les gardes accourus aux cris du roi, que Ton déshabilla et qu'on mit au lit.
Quand Henri de Navarre, Sully et quelques gentilshommes arriyèjpntjiauprès de lui, le roi de France se trouvait assez bien ; il dit même qu'il espérait que Dieu, pour montrer combien il l'aimait, ïe préserverait de la mort. Henri et son escorte retournèrent à leur quartier de Meudon; mais comme Sully soupait, on vint le mander de la part du Béarnais ; il y courut. « Mon amy, lui dit Henri, on me mande que le roi va mourir ; que vous semble de l'état des affaires? Je. crois que nous y verrons de grandes confusions, à cause de la diversité des religions. — Sire, j'espère, répondit Sully, que Votre Majesté sera un jour paisible et bien heureuse ; mais Çj^ ne sera pas sans beaucoup travailler çt sans courir de grands hasards. J'ai eu un diable de précepteur, lequel, comme je vous l'ai déjà conté plusieurs fois, m'a dit que cela était infaillible. Il faut aller voir ce qui en est, et puis il sera temps de discourir. » On amena les chevaux et Ton partit pour Saint-Cloud. En arrivant auprès du château, Henri, entend un homme crier : « Ah! mon Dieu! nous sommes tous perdus! i> Il l'appelle, l'interroge. « Ah ! dit Thomme, le roi est mort. » Un peu plus loin, des officiers de la garde écossaise de Henri III se jettent aux pieds du Béarnais en lui disant : « Ha ! sire, vous êtes à présent notre roi et notre maître ! >
Le règne de Henri IV était commencé.