CHAPITRE V
LA BATAILLE d'IVRY
Gomment la fortune de Sully grandit avec celle de son maître. — Les blessures qu'il reçoit aux champs d*Ivry, et comment, se croyant pris, il fit plusieurs prisonniers. — Gomment une procession d'invalides rencontra la chasse du roi, et les belles paroles de Henri IV-. — L'illumination que Henri IV fit voir à Sully. — Nouveaux combats et nouvelles blessures. — Où Sully gronde Henri IV. — Gomment Sully épouse madame de Ghateaupers entre deux batailles. — Pourquoi il dit de grosses paroles au roi, et s'en va herboriser. — La belle trouvaille qu'il fait, et sa réconciliation avec son maître.
Le diable de précepteur avait bien prédit. Voilà Sully devenu un des principaux serviteurs du roi de France. Mais les traverses et difficultés annoncées par la Brosse n'étaient point finies; il fallait que le roi conquît son royaume sur les ligueurs et les Espagnols, le tirât de l'abîme de misères où il était tombé.
Sully aida son maître dans l'une et l'autre tâche. Il l'accompagna lorsque, plus faibte que jamais, abandonné par l'armée de Henri III, Henri IV se dirigea vers Dieppe, afin de pouvoir au besoin se réfugier en Angleterre. Au glorieux combat d'Arqués, où toute l'armée de la Ligue, commandée par le gros Mayenne, frère du duc de Guise, ne put ébranler la petite troupe du Béarnais, Sully eut un cheval tué sous lui en conduisant une charge héroïque; mais
il se distingua surtout à la grande bataille qui fut livrée en 1590 près d'Ivry.
Accouru en toute hâte de Rosny, où il se trouvait, il arrive une heure avant l'action, se présente au roi, qui lui donne ses ordres.
A la première charge il reçoit un coup de lance au mollet, un coup d'épée à la main, un coup de pistolet à la hanche. Son cheval est grièvement blessé ; on lui en amène un autre. A la seconde charge son cheval est tué; lui, reçoit un coup de pistolet à la cuisse, un coup d'épée à la tête. Il se relève, mais la charge a passé; le voilà seul sur le champ de bataille. Un cavalier ennemi l'aperçoit, fond sur lui; il se réfugie sous un poirier dont les branches basses et fort étendues le protègent. Le cavalier, après avoir plusieurs fois tourné autour de l'arbre, passe son chemin. Survient un homme menant un cheval qu'il a volé : Sully lui achète la bête, car il avait soin de toujours porter de l'argent dans ses pochettes. Le voilà remonté ; mais il ne sait ce qu'il est advenu de la bataille. Il voit venir sept ennemis portant la cornette blanche de Mayenne. 11 répond au qui vive? par son nom et se croit prisonnier; mais ces hommes lui apprennent qu'Henri IV est vainqueur. Quatre d'entre eux ont leurs chevaux en si piteux état, que, ne pouvant fuir et craignant pour leur vie, ils se rendent à lui. On se battait encore par endroits, et une troupe de gens du roi apercevant la cornette blanche dans le groupe où se trouve Sully, le prend pour un ennemi et s'apprête à le charger. 11 se fait reconnaître, non sans peine, tant il a le visage barbouillé de sang et de boue. On s'étonne, on se récrie : comment a-t-il pu, lui dont les armes sont fracassées et le corps couvert de blessures, faire ces prisonniers?
LA BATAILLE DMVRY. 33
Mais le bruit se répand que l'ennemi s'est rallié et qu'il fait tête. Les cavaliers repartent au galop. C'était une fausse alerte; la journée était bien gagnée. Sully appelle alors un chirurgien qui panse ses plaies, et se fait porter dans un château voisin, où il se repose une nuit de sa glorieuse fatigue.
Mais il savait que le roi poursuivait sa victoire, que Mantes allait capituler, et comme il avait grande envie d'obtenir le gouvernement de cette place, il résolut de s'en rapprocher en se rendant à Rosny. Il voyageait en singulier équipage : d'abord marchaient deux chevaux tenus en main par deux palefreniers; puis deux pages montés sur deux grands chevaux. Un de ces chevaux, celui qui avait porté Sully dans la première charge, avait trois pieds de peau déchirée, le long de l'épaule droite et des côtes, les narines et une partie du cou percés d'une arquebusade. Le page qui le montait avait revêtu la cuirasse de Sully et tenait la cornette blanche prise sur les ennemis. L'autre page portait, au bout d'un morceau de lance brisée, les brassards et le casque de son maître, tout fracassés de coups. Derrière les deux pages s'avançait l'écuyer de Sully, Maignan, la tête bandée, un bras en écharpe; puis le valet de chambre, vêtu d'une casaque de velours orangé à clinquant d'argent et portant en la main droite, comme un trophée, liés ensemble; des morceaux d'épées, de pistolets et de panaches, débris des armes du maître. Enfin venait Sully, sur un brancard; ses gens y avaient disposé les quatre casaques de ses prisonniers, toutes brodées de croix de Lorraine en argent, et les quatre panaches blancs et noirs tout brisés et dépenaillés; aux côtés ils avaient suspendu des épées et des pistolets. La marche était
3i SULLY.
fermée par les prisonniers devisant de la fortune de la guerre, par des gens d'armes et des arquebusiers, quelques-uns portés sur des brancards et d'autres ayant la tête bandée ou en écharpe.
En approchant du château, Sully vit la plaine couverte de cavaliers et de chiens. C'était le roi qui chassait. Henri, dès qu'il aperçut ce cortège, piqua des deux, décocha en passant une moquerie à l'écuyer Maignan, qui avait organisé cette procession d'invalides, et, arrivant à Rosny, lui dit combien il était aise de lui voir assez bon visage; car il s'était fort inquiété, en apprenant qu'il avait été jeté par terre, foulé aux pieds des chevaux et tout charpenté de coups. Sully remercia son roi et Dieu qui l'avait préservé tant de fois dans cette journée; il promit que dans deux mois il serait assez fort pour aller chercher encore autant de coups au service de son maître. Alors Henri, renouvelant pour ce preux serviteur une cérémonie des anciens âges, lui dit: « En présence de ces princes, capitaines et grands chevaKers qui sont icy près de moi, qui par la fermeté de leurs cœurs, la force et la vigueur de leurs bras, le tranchant affilé de leurs épées, maintiennent et illustrent ma personne et ma couronne, je veux vous embrasser des deux bras et vous déclarer à leur vue vrai et franc chevalier. » Puis, pour ne point faire de mal au blessé en l'obligeant à trop parler : m Adieu, mon ami, lui dit-il; portez-vous bien, et soyez sûr que vous avez un bon maître, i^ Et, prenant le galop, il continua la chasse.
Sully ne s'attarda point à soigner ses blessures. Dès qu'il apprit que son maître assiégeait Paris, il alla le rejoindre. H marchait encore à potences, comme on disait alors, c'est-à-dire avec des
béquilles, et portait un bras en écharpe : ne pouvant combattre, il voulait au moins voir des batailles. Une nuit, d'une fenêtre de l'abbaye de Montmartre, où il était assis à côté du roi, dominant toute la ville assiégée, il vit s'allumer autour des remparts une illumination qu'il trouva fort à son goût. De toutes parts brillaient comme des étoiles les feux des arquebusades : l'armée royale, divisée en dix corps, attaquait en même temps les faubourgs, dont elle s'empara.
Pendant quatre mois, Henri serre de près Paris; mais, au moment où il pense le réduire par la famine, une armée d'Espagnols, commandée par le duc de Parme, arrive des Pays-Bas et le contraint à lever le siège. Exaspéré, mais non découragé par cet échec, le roi multiplie les entreprises contre les villes voisines, afin d'envelopper au loin son imprenable capitale d'un cercle de villes ennemies. Sully, à peu près remis de ses blessures d'Ivry, se rend au siège de Chartres.
En approchant de la place, il aperçoit de loin une troupe de vingt cavaliers qu'il envoie reconnaître par un de ses gentilshommes. Celui-ci ayant rapporté qu'ils avaient tous l'écharpe blanche, Sully continuait tranquillement sa route, car l'écharpe blanche était le signe où se reconnaissaient les amis du roi. Mais tout à coup la petite troupe, qu'on a perdue de vue, reparaît au croisement d'un chemin et crie : « Qui vive? — Ami ! ami, répond en riant Sully, vive le roi ! > Là-dessus les cavaliers s'avancent, et detix d'entre eux mettent fort civilement leurs chapeaux à la main pour saluer Sully ; mais les autres le chargent à coups de pistolet : une balle lui traverse la lèvre supérieure, entre dans la bouche et ressort par le cou. Sully se précipite sur ces misérables avec une telle
fureur qu'ils s'enfuient : « Tourne, traître, tourne ! » criait-il, tout en vomissant le sang; mais les fuyards, arrivés derrière un enclos de haies, lui envoient une autre décharge ; une dizaine de grains de plomb lui trouent la peau du visage.
Force fut bien à Sully de ne pas poursuivre son chemin vers Chartres. Il revint à Mantes pour se faire soigner. Tout malade qu'il fût, il employa son temps à maintes entreprises, et par surcroît il eut le loisir de faire la cour à madame de Châteaupers, dont il demanda la main. Mais le roi, ayant résolu de mettre le siège devant Rouen, appela Sully, qui oublia ses blessures et sa fiancée.
Le siège de Rouen ne devait pas mieux réussir que celui de Paris. Déjà Henri IV était maître des approches, quand le duc de Parme, sortant encore une fois des Pays-Ras, s'avance vers la capitale de la Normandie pour la délivrer. Henri prévoit qu'il ne pourra continuer le siège en présence de forces plus considérables que les siennes, mais il veut au moins regarder de près cette armée qui s'avance : un jour, avec 420 cavaliers, il s'en va tâter les vingt-cinq mille hommes du duc de Parme. A ce coup, Sully, qui l'accompagnait, se mit à grommeler tout haut et à représenter au roi qu'il allait commettre une folle imprudence, et comme Henri s'écriait : « Voilà un discours^de gens qui ont peur! — Il est vrar, repartit Sully, que nous avons peur, mais pour votre personne. S'il vous plaît de vous retirer au delà du vallon et de nous commander d'aller mourir pour vous au milieu de cette forêt de piques, vous reconnaîtrez que nous n'avons point de peur pour nos vies, mais seulement pour la vôtre. > Le roi tout ému rassure ses serviteurs, leur disant qu'il
n'est point si étourdi qu'il paraît, qu'il craint pour sa peau tout comme un autre, et se retirera bien à propos. Puis il se lance dans la mêlée, et ne s'en retire point si à propos qu'il ne reçoive une arquebusade dans les reins et ne laisse la moitié des siens sur le champ de bataille.
Le siège de Rouen levé, Sully retourne à Mantes, où il trouve le temps d'épouser madame de Châteaupers. Il passe avec elle plusieurs mois à Rosny, pendant lesquels il jardine, taille ses arbres, soigne ses plaies, surtout celle de la bouche, qui s'était rouverte et le fit souffrir toute sa vie. Pour tout dire, il était aussi occupé à bouder contre son maître. Ce n'était pas la première fois ; car s'il ne marchandait pas ses services, il aimait à en être payé, et le payement se faisait trop attendre à son gré. Après la bataille d'Ivry, il avait espéré que le roi lui donnerait le gouvernement de Mantes, et, trompé dans son attente, il s'était emporté jusqu'à dire au roi de grosses paroles, lui reprochant tous les services qu'il lui avait rendus, les dépenses qu'il avait faites, le sang qu'il avait versé. Il ne voulait pas comprendre que son maître, pour ménager les quelques catholiques qui lui étaient demeurés fidèles et ne point donner aux rebelles de nouveaux griefs, était obligé de cacher son affection pour ses amis huguenots. La réconciliation s'était faite au siège de Paris, où le roi l'avait reçu à l3ras ouverts, et, connaissant bien son faible, 1 avait accablé de louanges devant tout le monde. Mais peu de temps après, Sully s'étant vu refuser encore le gouvernement de Gisors, avait fait au roi une grande scène de reproches assaisonnés de méchantes paroles. « Je vois bien, avait dit tout simplement Henri IV, que vous êtes
en colère à cette heure; nous en reparlerons une autre fois », et il s'en était allé d'un autre côté; mais s'adressant à ceux qui le suivaient : « Il faut le laisser dire, avait-il. ajouté, car il est d'humeur prompte et soudaine, et a même un peu raison; Béanmoins, il ne fera jamais rien de méchant ni de honteux; car il est homme de bien, et il aime l'honneur. » Sully le montra bien, car c'est après cette seconde brouille qu'il était revenu trouver le roi à Chartres ; il reçut force louanges et promesses; mais il inscrivit à son compte ses nouvelles blessures et les services rendus devant Rouen, et, ne voyant rien venir, il se mita tenir compagnie à sa femme et à soigner ses blessures plus longtemps qu'il n'aurait fait s'il eût été plus content de son maître. Gomme on rapportait au roi la conduite qu'il menait dans ses terres et le refus qu'il avait même fait de se rendre à l'armée : « Il a donc bien changé d'humeur, dit Henri IV, car il n'a jamais manqué de se trouver aux occasions semblables à celle qui se prépare; néanmoins, quoiqu'il s'excuse sur ses plaies, je connais bien où il Initient; il est en colère contre moi, peut-être avec raison, et vouAa dorénavant faire le philosophe ; mais lorsque je le verrai, je saurai bien accommoder tout cela; car je le connais. » 11 le connaissait bien en effet, et il était sûr que Rosny reviendrait un jour ou l'autre, ne fût-ce que par crainte de se laisser oublier.
L'occasion du retour de Sully fut singulière. Comme l'oisiveté lui était intolérable , il courait les chemins avec une grosse escorte de cavalerie, pensant bien qu'en ce temps où les partis ennemis battaient sans cesse la campagne, il trouverait quelque bonne aubaine. Or, un jour, il vit venir une
dizaine d'hommes de pied, qui, du plus loin qu'ils l'aperçurent, se jetèrent dans un bois voisin de la roule. Rosny les fit poursuivre par des cavaliers, qui lui ramenèrent seulement de pauvres gens revenant de Paris, où ils avaient été vendre de la volaille. Il apprit d'eux que parmi les fuyards se trouvaient trois laquais appartenant à des personnages de la Ligue. Une nouvelle battue ramena deux paysans : quelques écus d'or les décidèrent à mener Sully au pied d'un chêne où s'étaient arrêtés les laquais pour cacher quelque chose. Sully trouva là deux boîtes de fer-blanc et un sac de coutil, d'où il tira des papiers de très grande importance qui contenaient les récentes négociations de la Ligue avec le roi d'Espagne. A peine en possession de cette trouvaille : « Le roi, dit Sully, aura peut-être plus besoin de ses anciens et loyaux serviteurs qu'il ne s'imagine. » Et incontinent il partit pour Compiègne. Henri l'embrassa et lui fit bon viisage : il feignit de croire qu'il avait été retenu si longtemps par ses seules blessures et lui reprocha d'être revenu avant sa complète guérison ; mais Sully savait que son maître l'avait traité de philosophe. « Sire, lui dit-il, je vous viens apporter trois plats de ma philosophie. » Et il lui remit les deux boîtes et le sac de coutil. Le roi se fit lire toutes les pièces, et ainsi connut par le détail quelques-unes des menées dont il était d'ailleurs depuis longtemps informé.