CHAPITRE VI
Pourquoi Henri IV faisait mettre Sully à genoux auprès de son lit. — Les beaux conseils que Sully donne à Henri lY, de ne pas traiter avec la Ligue et de se faire catholique. — Gomment Sully pensait sur la religion. — La belle mine qu'il fit au siège de Dreux. — Les belles pistoles qu'il tira de la vente de ses blés. — Comment le roi remploya aux négociations, et pourquoi il lui dit qu'il n'était qu'une bête. — Sully au siège de Laon, et le danger que court Henri lY en mangeant des prunes. — De quelle façon le roi veut faire entrer Sully au conseil des finances. — Pourquoi la façon ne plait point à Sully, qui était difficile. — Comment Sully entre au conseil de la façon qui lui plaisait.
C'est à ce moment que Sully entra tout à fait dans la confidence de son maître. Depuis quatre ans le roi de France bataillait autour de sa capitale sans y pouvoir entrer. Paris était au pouvoir de la Ligue , et la plupart des provinces de la France avaient des gouverneurs qui s'y donnaient des airs de rois. Cependant il y avait dans ce grand parti de nombreuses divisions, des jalousies et des haines. Beaucoup songeaient à s'entendre avec Henri IV, pourvu qu'il leur fît de très bonnes conditions. Tous disaient qu'ils ne se soumettraient à lui que s'il se faisait catholique. Le roi réfléchissait sans cesse aux propositions qu'on lui faisait de toutes parts. Après avoir espéré entrer en possession de son royaume en vertu de son droit, sans abjurer encore une fois la religion, il voyait approcher le moment où il se-
rait forcé de se faire catholique, parce que la grande majorité de ses sujets le voulait. Il hésitait encore, et sur ce point, comme aussi sur les avances que lui faisaient les ligueurs, il eut plusieurs entretiens avec Sully.
Un jour, après avoir dit bonsoir à tout le monde et s'être mis au lit, il le fit agenouiller tout près de de lui sur un carreau; puis, après l'avoir loué de la sagesse habituelle de ses conseils et lui avoir renouvelé l'engagement de l'employer aux grandes affaires, il lui parla de ces lettres et de ces avis qu'il recevait de tous les côtés, et des félicités qu'on lui promettait s'il se résolvait à se convertir. Il lui ordonna d'y bien réfléchir, et, l'avertissant qu'il l'interrogerait dans trois ou quatre jours , le congédia en lui disant bonsoir.
Trois jours après, à la même heure et dans la même posture, à genoux sur le carreau de velours, Sully apportait à son maître ses conseils. Il ne croyait pas à la sincérité de ces négociateurs, princes, gouverneurs, chefs d'armée, qui ne voudraient jamais faire leur soumission qu'au détriment de l'autorité royale. 11 comparait ces empressés qui allaient, venaient, écrivaient, parlaient, à c la fourmilière des procureurs du palais, qui font mille virvoustes dans la grand'salle i et se donnent l'air de vouloir terminer les procès, alors qu'ils les font naître et seraient désolés qu'il en mourût un seul. « Tous ces négociateurs, dit-il, qui font tant les entendus et les zélés à quatre visages, ne produiront que des monstres d'articles ridicules, et des conditions honteuses et impossibles à pratiquer. » Il conseilla donc au roi d'user de patience et de laisser durer la guerre, afin que les peuples, irrités par le malaise même, obli-
geassent à se soumettre les ligueurs les plus obstinés ; et pendant ce temps-là il négocierait, non point avec tous, mais avec l'un, puis avec l'autre, séparément, pour les diviser.
Pourtant, parmi ces propositions qui sont faites au roi, il en est une que Sully ne peut s'empêcher de prendre au sérieux. Il sait bien que le jour viendra où Henri sera forcé de se faire catholique. Protestant luimême, il est un peu embarrassé pour lui conseiller d'abjurer encore une fois sa religion, et voici comment il s'exprime : « J'ajouterai à mes avis et conseils qu'une catholicité bien prise et bien reçue à propos serait de grande utilité.' » Singulière façon de parler d'un acte aussi grave qu'un changement de religion, comme s'il s'agissait de prendre quelque remède I
Quand Sully eut fini son discours, qui dura bien une demi-heure, il ne se trouva point satisfait. Il craignit d'avoir été trop court, et demanda au roi la permission de lui mettre par écrit un long mémoire où il traiterait le sujet point par point, particularité par particularité, circonstance par circonstance. Sully aimait les longs traités de cette sorte, bien déduits, où chaque détail est à sa place. Il mettait autant d'ordre dans ses opinions que dans les comptes de sa terre de Rosny. Ses avis avaient l'air d'être écrits sur un registre bien tenu, comme ses recettes et ses dépenses. Mais le roi répondit qu'il n'avait pas besoin d'un écrit pareil, et qu'il avait souvent discouru en lui-même, songé, rêvé et médité sur les mêmes choses. Henri IV en effet n'était pas homme à ue pas trouver de lui-même ce qu'il convenait de [aire dans les circonstances les plus difficiles ; mais il lui plaisait d'entendre un homme comme Sully
soutenir une opinion qui était la sienne. Placé entre des catholiques qui déclaraient ne jamais vouloir le reconnaître s'il n'abjurait sa religion, et des protestants qui parlaient de se donner un protecteur s'il se faisait catholique, il aimait que le protestant Sully comprît la nécessité où il était d'embrasser la religion du royaume pour devenir le roi.
Sully ne se fît pas faute de reprendre ce sujet. Quelques jours après, le roi l'ayant encore fait venir, ce jour-là de grand matin, avant que personne fût levé, le mit de nouveau sur le chapitre de ses grands embarras. Sully lui répéta que, malgré tous les droits qu'il avait sur le royaume, il ne pouvait entrer en possession que par deux moyens : c Par le premier, dit-il, qui est la force, il vous faudra user de fortes résolutions, sévérités, rigueurs et violences, passer par une milliasse de difficultés, fatigues, peines, ennuis, périls; avoir continuellement le derrière sur la selle, le halecret sur le dos, le casque en la tête, le pistolet au poing, l'épée en la main, et, qui plus est, dire adieu repos, plaisirs, passe-temps,... jeux, chiens, oiseaux et bastiments; car vous ne sortirez de telles affaires que par la multiplicité de prises de villes, quantité de combats, signalées victoires, et grande effusion de sang. Au lieu que par l'autre voie, qui est de vous accommoder, touchant la religion, à la volonté du plus grand nombre de vos sujets, vous ne rencontrerez pas tant d'ennuis et de difficultés en ce monde; mais, pour l'autre, je ne vous en réponds- pas... » Ces dernières paroles furent dites en riant, et le roi, les entendant, se prit à rire aussi ; puis il se mit sur son séant, et se grattant plusieurs fois la tête : « Je reconnais bien, dit-il , que ce que vous dites est vrai ! »
On voit que lorsque Sully traite ce sujet du changement de religion, il plaisante. Faut-il croire qu'il n'était pas religieux, ou bien qu'il était capable de ne consulter que son propre intérêt, en conseillant au roi de bien faire en ce monde ses affaires et celles de ses amis, sauf à passer l'autre vie en enfer? Non; mais Sully n'était point un de ces huguenots intolérants qui condamnaient leurs adversaires aux peines éternelles;
Il y avait au xvi' siècle des hommes austères et même chagrins , raides et tout d'une pièce , incapables de céder à la nécessité : plutôt que de tourner les obstacles, ils s'y seraient heurtés et brisés. Tels étaient certains huguenots passionnés pour la foi nouvelle, excités par la lutte même, où il fallait que leur parti fût très énergique, puisqu'il était le moins nombreux. Persuadés qu'ils étaient seuls en possession de la vérité, ils haïssaient l'Église catholique comme un lieu de mensonges et de scandales ; ils employaient à la flétrir les plus fortes expressions de l'Ancien Testament et les colères des prophètes contre Ninive et Babylone. Le pape était à leurs yeux l'Antéchrist, Catherine de Médicis une Jézabel, Henri III un Achab. Forcés de choisir entre la mort et la messe, ils auraient, sans hésiter, choisi la mort. Sully n'était pas de ces hommes, et il ne faut pas se fier à la mine que lui donnent sur ses portraits sa tête rasée, encadrée d'un large col, ses vêtements de velours noirs et sa raide stature. C'était un politique, et, en politique comme à la guerre, il avait toujours quelque malice toute prête. Il n'eût point pris lafière devise d'un homme de son temps : « Que le monde brisé s'écroule, ses ruines me frapperont sans m'ébranler. » Si le ciel avait menacé de
tomber sur sa tête, il aurait tâché de se mettre de côté.
D'ailleurs il avait grandi dans la guerre civile ; il avait vu les ruines qu'elle avait faites, les campagnes désertes, les chaumières incendiées, les champs en friche, les villes armées en guerre, portes closes et murailles garnies de sentinelles , l'étranger mêlé à ces querelles et s'en réjouissant, la France déchue du haut rang où elle s'était élevée depuis des siècles. Ces misères et ces crimes faisaient souffrir son âme « loyale à sa patrie >, comme il disait lui-même. Il avait démêlé toutes les intrigues qui se cachaient sous le nom de religion, et s'était élevé jusqu'à cette idée que des cœurs honnêtes , aimant sincèrement Dieu et le Christ , pratiquant la charité, étaient les plus agréables à Dieu, c Je tiens pour infaillible, disait-il au roi, que les hommes qui vivent en observant le Décalogue,qui croient au symbole, aimentDieu de tout leur cœur, sont charitables envers leur prochain et espèrent en lamiséricordedeDieu, ne peuvent manquer d'être sauvés, parce qu'alors ils ne sont plus d'aucune religion erronée, mais de celle qui est la plus agréable à Dieu. t>
Ce sont là de belles paroles pour exprimer de beaux sentiments. Les plus sages, parmi les catholiques, commençaient à penser comme Sully, et il se formait un grand parti d'hommes qui ne voyaient d'autre remède à de si grands maux causés par les passions religieuses que là tolérance.
Dès ce moment la résolution du roi était prise : il était décidé à se faire catholique, se réservant de choisir le moment favorable. Il était résolu aussi à rejeter les propositions humiliantes qui lui étaient faites par la Ligue, dont les chefs laissaient trop
voir leur ambition de démembrer à leur profit et de ruiner le royaume. 11 continua donc de combattre, et Sully d'être auprès de lui, aux prises de villes comme au conseil.
Henri ayant emporté la ville de Dreux, le château résistait encore. Sully proposa de le faire sauter par la mine. Lui-même il dirigea les ouvriers; en quelques jours le souterrain fut creusé sous la tour; on y mit quatre cents livres de poudre; un tuyau de cuir, rempli de poudre, sortait de cette cavité, et une longue traînée de poudre fut disposée jusqu'au point où les assaillants pouvaient mettre le feu, sans, être atteints par l'explosion. Les apprêts terminés, on fit retirer en arrière travailleurs et soldats, et on alluma la traînée. Une fumée s'éleva ; on entendit un bruit sourd, et ce fut tout. Toute l'armée regardait : la tour, au premier moment, ne bougea pas, et déjà les envieux de Sully — il en avait beaucoup — s'écriaient en riant : « La mine ! la mine de M. de Sully! » Le roi n'avait pu s'empêcher de dire : c II a bonne volonté, mais il est si étourdi qu'il veut que tout cède à ses imaginations ; » et Sully était honteux et désolé ; mais tout à coup une fumée plus grosse que la première sort de la tour, dont la moitié s'écroule avec fracas, emportant avec elle quantité d'hommes écrasés dî^ns leur chute ; dans l'autre moitié apparaissent à découvert au milieu des poutres, dans les embrasures des portes et des fenêtres, des malheureux criant miséricorde et tendant les mains. Un grand cri s'éleva dans l'armée , et l'on ne rit plus de la mine de Sully.
Naturellement, Sully ne manqua point de demander encore le gouvernement de la ville. Il ne l'eut point; mais Henri lui écrivit une belle lettre, pour
s'excuser de l'obligation où il avait été de la donner à un autre. « Vous pouvez vous assurer , disait-il en terminant, que , si je puis un jour être roi et maître absolu , je ferai du bien et de l'honneur à ceux qui comme vous m'auront bien et utilement servi. Partant, prenez patience aussi bien que moi, et continuez à bien faire, i Sully ne bouda pas cette fois. Les circonstances étaient trop graves pour qu'il allât herboriser dans son parc. Henri IV, inquiet de voir les états généraux réunis et le parti de la Ligue prêt à mettre la couronne sur la tête d'une fille d'Espagne, se décida enfin à renoncer au protestantisme dans une cérémonie solennelle célébrée à Saint-Denis. Sully vit affluer les Parisiens, empressés à profiter d'une trêve de trois mois récemment conclue, pour venir voir et saluer de leurs acclamations le roi se rendant à la messe. Il voulut profiter de ce répit en allant danfe ses terres pour y vendre ses blés; l'occasion était favorable, car le commerce reprenait à la faveur de la trêve. Sully faisait de très belles affaires, et prenait tant de plaisir à encaisser des pistoles d'or, qu'il prolongea le congé que le roi lui avait accordé. « Mon ami, lui écrivit Henri IV, je ne vous avais donné congé que pour dix jours, et néanmoins il y en a déjà quinze que vous êtes parti. Ce n'est pas votre coutume de manquer à ce que vous promettez, ni d'être paresseux. Partant, revenezvous-en me trouver. J'ai plusieurs choses à vous dire, et il s'en présente tous les jours sur lesquelles je serai bien aise de prendre votre avis, comme j'ai fait sur beaucoup d'autres, ce dont je me suis fort bien trouvé. » Sully revint aussitôt, et le roi le chargea de plusieurs négociations importantes.
Allait-il réussir et se tirer à son honneur de la
nouvelle mission que lui confiait son maître? Il avait maints défauts qui ne convenaient point à un diplomate, l'humeur vive et la main prompte vers l'épée. Tout jeune encore, comme il parlait avec son assurance coutumière devant le sire de Frontenac : « Vous faites déjà bien l'entendu, lui dit celui-ci, et pourtant vous êtes si jeune que, si l'on vous tordait le nez, il en sortirait du lait. » Sully répliqua « qu'il était d'âge à tirer, l'épée à la main, du sang du nez du sire de Frontenac ». Cette vivacité ne se calma point avec l'âge. Il eut vingt querelles de cette sorte ; mais dès qu'il était employé à une négociation il semblait que ce fût un autre homme. Au temps où Henri n'était que roi de Navarre, il s'était fort bien acquitté de missions très délicates dans le camp ennemi ou à la cour de France. Une fois il se coupa la barbe et se fit passer pour son frère. Un autre jour, il feignit d'avoir quitté le parti de son maître pour suivre à son aise certaines menées à la cour de France. Il avait donc l'habileté nécessaire pour négocier avec les protestants qu'il fallait retenir et avec les ligueurs qu'il fallait gagner. A ceux-ci il dit et répéta que le nouveau pape. Clément VII, était fort bien disposé pour le roi; que le roi d'Espagne reconnaissait s'être fourvoyé en France; que la Ligue allait ainsi perdre ses deux principaux appuis. La conclusion était qu'il fallait traiter avec le roi, pendant qu'il y avait encore du mérite à le faire. Tout cela n'était pas très vrai au moment où Sully le disait, mais c'était de la diplomatie.
Sully eut à traiter en particulier avec quelquesuns des chefs de la Ligue, par exemple avec M. de ^illars, gouverneur de Rouen. Il fut reçu par lui en grande pompe et lui remit un pouvoir en bonne
forme, comme s'il s'était agi de traiter avec un prince étranger. Nul doute qu'il eut envie de jeter M. de Yillars par la fenêtre lorsqu'il lui entendit demander entre autres choses l'office d'amiral, six abbayes, douze cent mille livres pour payer ses dettes, soixante mille livres de pension; mais il savait combien importait au roi la soumission de Rouen, qui devait entraîner celle de la Normandie. Il se résigna donc à céder, sauf sur quelques points pour lesquels il en voulut référer au roi, en dépit du gouverneur, qui menaçait de tout rompre et parlait des monceaux d'or que lui offrait le roi d'Espagne. En attendant la réponse du roi, Sully ne laissait point de chercher les moyens d'avoir Rouen pour rien; il passait les nuits à pratiquer le peuple, les officiers de justice et même quelques capitaines. C'était un jeu dangereux , et Henri s'impatientait de ces lenteurs : « Mon ami, lui écrit-il de ce ton familier et franc où se montrait la croissante affection du prince, vous êtes une bête, i et il lui reproche de tant faire l'économe, en une affaire de telle conséquence. « Lorsque je serai roi paisible, dit-il en terminant, nous userons des bons ménages dont vous m'avez tant parlé, et vous pouvez vous assurer que je n'épargnerai aucun travail, ni ne craindrai aucun péril pour élever mon État en la plus grande splendeur. » Sully se hâta de conclure. La lettre par laquelle le roi le remercia de la bonne nouvelle respire la joie; car, au moment où il rentrait ainsi en possession de Rouen, Henri IV allait être reçu dans sa capitale. « Venez me trouver, écrit-il à Sully ; il faut que vous veniez aider à crier : Vive le roi ! dans Paris. »
Sully accourut, et il était à côté du roi de France lorsque celui-ci entra enfin dans sa capitale.
Dès lors , les plus entêtés parmi les ligueurs se soumettent les uns après les autres, et il n'y aura plus de grandes actions de guerre que contre les Espagnols. Sully, de moins en moins employé sur les champs de bataille , achève quelques négociations avec les principaux de la Ligue. Pourtant on le trouve encore en 1594 au siège de Laon, où il lui arrive en compagnie de son maître une plaisante aventure.
Henri avait fait partie d'aller dîner tout près de son camp, dans une métairie où il se souvenait d'avoir, tout enfant, mangé des fruits et de la crème. Trente personnes seulement l'accompagnèrent. Après dîner, comme il était très fatigué, car toutes les nuits il allait aux tranchées animer les travailleurs, il se jeta sur un lit. Il avait ainsi l'habitude de dormir quand il voulait et de s'éveiller de même, en vrai soldat qu'il était. Ses compagnons allèrent alors chercher de la fraîcheur dans le bois. Ils avaient à peine fait quinze cents pas qu'ils entendirent un grand bruit de voix confuses, des cris, des appels, des hennissements de chevaux. Ils avancèrent prudemment, et, à travers les branches, virent passer en fort bon ordre, sans tambour ni trompette, une {grosse troupe d'infanterie, puis des chariots et de Tartillerie. C'était une armée de secours qui s'avançait. En grande hâte, nos gens raccourent vers le roi. Henri, qui venait de s'éveiller, se promenait dans le jardin, mangeant des prunes d'un prunier de damas blanc qu'il venait de hocher : « Pardieu, sire, lui crie Sully, nous venons de voir passer des gens qui vous préparent une collation de bien autres prunes et plus dures à digérer que celles-ci. » Et il lui conte alors ce qu'il a vu, ajoutant que cette armée atteindra ses quartiers avant qu'ils aient l'éveil. « Des che
vaux ! des chevaux ! i s'écrie le roi. Et il saute en selle, prend le galop, distribue ses ordres à douze de ceux qui l'entourent et qui vont les porter immédiatement aux divers quartiers ; car Henri était un grand capitaine, de ferme courage, et d'un esprit que le danger rendait plus clair et plus prompt. Cette fois encore tout péril fut conjuré.
Mais Sully n'assista point à la prise de Laon. Il achevait alors une négociation avec le cardinal de Bourbon; bientôt il sera chargé d'une mission auprès du duc de Bouillon, d'une autre auprès du duc de Guise. Il s'en acquitta, comme d'ordinaire, très bien ; puis, comme il arrivait toujours après qu'il avait rendu quelques signalés services, il se remit à penser que le roi tardait bien à lui donner les récompenses promises ; il comptait les grandes dépenses que lui coûtaient ses voyages, dont il ne parvenait jamais à se faire rembourser. S'il patientait, c'est qu'il espérait toujours être appelé au conseil de finances. Il voyait très bien qu'en l'état pitoyable où étaient les finances, celui qui parviendrait à les relever deviendrait le premier personnage de France. Depuis longtemps d'ailleurs Henri IV lui avait promis de l'employer dans ce conseil. Sully n'était-il pas, parmi cette foule de vaillants chevaliers, un personnage à part, lui qui avait toujours de l'argent, dans une armée où il n'y en avait pas? Ne s'entendait-il pas à bien faire valoir sa terre, à bien vendre ses chevaux et ses blés? N'avait-il pas toujours, dans les moments d'embarras, quelque expédient tout prêt, quelque coupe de bois à vendre? Et c'est ainsi que Henri IV avait découvert son ministre des finances, non point dans un bureau au milieu des papiers, mais sur le champ de bataille et dans la vie de tous les jours.
S'il tarda tant à exécuter sa promesse, c'est qu'il craignait que le choix d'un huguenot ne fâchât les catholiques, à peine réconciliés. Que de fois, lorsqu'il parle à Sully en cachette, ne s'excuse-t-il pas de la précaution qu'il est obligé de prendre ! Il craignait aussi peut-être que Sully, quelle que fût sa bonne volonté, ne fût point au fait du maniement des finances et que l'État ne souffrît de son inexpérience. Il redoutait certainement c l'esprit soudain, comme il disait, et l'humeur bizarre » de ce batailleur. En 1596 il essaya deux fois de le décider à se charger d'une ambassade en Angleterre, promettant de ne point l'y quitter longtemps. Sully s'était bien gardé de laisser la place.
Un jour enfin il est appelé chez le roi, qui lui dit : « Or sus, mon ami, c'est à ce coup que je me suis résolu de me servir de votre personne aux plus importants conseils de mes affaires, et surtout en celui de mes finances. Ne me promettez-vous pas d'être bon ménager, et que vous et moi couperons bras et jambes à dame Grivelée*, comme vous m'avez dit tant de fois que cela se pouvait faire, et par ce moyen me tirer de nécessité et assembler des armes et des trésors? > Puis il ajouta qu'il ne voulait pas l'introduire tout d'un coup dans le conseil, de peur d'e fâcher ceux qui en étaient et de mettre du trouble dans ses affaires; il se proposait au contraire de l'y installer doucement, peu à peu, en l'envoyant d'abord traiter tel ou tel point avec les conseillers. Ce serait à lui de se faire bienvenir et pour ainsi dire désirer. Mais Sully, qui n'était point facile à contenter, ne se prêta point à cet arrangement. Il voulait être
i. C'est le nom dont Henri IV appelait la rapine.
libre de toute obligation envers ses collègues, qu'il n'avait pas l'intention de bien traiter. Sans témoigner au roi sa reconnaissance pour tant de bonne grâce, il refusa net. Le roi se fâcha, c Que voulez-vous donc que je fasse, s'écria-t-il? queje donne des batailles contre tous mes serviteurs? que je renverse toutes mes affaires pour vous établir seul en leur place, afin que toutes choses dépendent de vous et de vos fantaisies? Il ne faut pas vous y attendre, et puisque vous êtes si bizarre et pointilleux, il ne faut plus parler de ce dessein; je me servirai de vous en quelque autre chose où vous ne demeurerez pas oisif; car je sais bien que votre esprit dans le repos est travaillé d'impatience, et qu'il est nécessaire de vous occuper. » Mais bientôt après il changea d'avis. Il ne pouvait se passer d'un homme comme Sully dans son conseil de finances. Puis celui-ci désirait tant d'y entrer I Habile comme il était, il ne négligea aucun moyen de parvenir à ses fins, et il sut gagner les bonnes grâces d'une dame célèbre à laquelle on ne pouvait déplaire sans risquer de déplaire au roi luimême. Henri se décida donc à le nommer d'emblée membre de son conseil de finances. Sully ne tardera point à en faire sortir tous les conseillers.