‹ SullyChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La belle campagne que fit Sully pour trouver de l'argent, et la procession des soixante-dix charrettes. — Pourquoi le roi convoqua non pas les états généraux, mais des notables. — Ce que firent les notables, et le mauvais tour que joua Sully au conseil de raison. — Pourquoi Sully étudiait les vieux registres. — Comment, après avoir passé une nuit à danser, il eut un mauvais réveil. — Les services qu'il rendit à son maître pendant le siège d'Amiens. — La paix de Yervins, l'édit de Nantes et la fin des grands embarras de Henri IV.

Sully débuta par un coup de maître. Il demanda au roi la permission d'aller faire un voyage dans cinq ou six généralités pour y examiner les comptes des receveurs. II promit de faire merveilles si le^roi lui donnait le pouvoir de suspendre les officiers suspects et d'en instituer d'autres à leur place. Le roi approuva l'idée, et peu de jours après la présenta au conseil, comme si elle lui était venue à lui-même. Sully eut pour sa part quatre généralités à visiter; les autres conseillers n'en eurent que deux au plus.

Il part incontinent , tombe comme la fo lous ces receveurs qui ne l'attendent pas,

jnt de lui'montr e r lEprs comptesTse fai t ^res, ouvre les ^iss^ ret grappille ï\ bien pour le "profit de" son maître, qu'il trouve ^çin

cent mille écus; il les met sur soixante-dix rettes — car il avait été obligé de prendre beaucoup

de menue monnaie — et triomphalement, à la tête d'une escorte qui garde ce trésor, il vient trouver le roi de France.

Henri IV était alors à Rouen. Maître de tout son royaume, obéi par tous ses sujets, il n'avait plus de guerre que contre le roi d'Espagne, qui occupait encore une partie de notre territoire. 11 avait besoin d'argent pour mettre définitivement l'étranger ho rs d prSV uu iiic i il en avait besoin bOUr vivre . Mais le pays était tellement ruiné par la guerre civile, épuisé pa r l es pilleries des gens de guerre et p ar celles des ottic Ws de^nances, qu4l eût eié dangereux de lui imposer ^3e nouveaux sacrifices sans prendre de grandes précautions.

On avait vu, dans des circonstances semblables, les rois convoquer les états généraux, c'est-à-dire les députés de la noblesse , du clergé , du tiers état, et leur demander l'argent dont ils avaient besoin. Malheureusement les états généraux n'étaient pas devenus une institution régulière. Les rois ne les avaient guère réunis que lorsqu'ils n'avaient pu faire autrement, quand le royaume avait éprouvé de grands désastres dans la guerre étrangère ou qu'il était profondément troublé par la guerre civile. Le plus souvent ces assemblées, appelées à de si longs intervalles, connaissant mal leurs droits, mal vues par les rois mêmes qui les avaient appelées, n'avaient fait qu'ajouter à la confusion générale. Les états tenus au XVI* siècle avaient laissé de mauvais souvenirs. Henri IV, à peine rétabli dans son autorité, craignait un réveil des séditions; puis ce prince entendait exercer le pouvoir absolu , comme ses devanciers. C'était pour lui un point d'honneur. Il se* contenta donc de faire élire neuf députés par le

clergé, dix-neuf par la noblesse, cinquante-deux par le tiers état, et il les réunit à Rouen, afin de leur exposer l'état de ses affaires et de leur demander les moyens d'y porter remède. Ce fut l'assemblée des notables de l'année 4596. Elle donna au roi des embarras, et Sully lui fut très utile en cette occasion.

Les notables votèrent de nouveaux impôts, mais ils établirent un conseil de raison qui disposerait de la moitié des revenus du royaume. C'était vouloir partager avec le roi l'autorité royale. Le conseil du roi s'emporta contre ce qu'il appelait une usurpation. Les conseillers supplièrent Henri , par des discours véhéments, de repousser cette détestable proposition. Quand vint le tour de Sully, qui opina le dernier, il se contenta de dire que ses collègues ayant donné toutes les bonnes raisons, il n'avait rien à y ajouter. Le roi fut très étonné, car Sully n'avait pas coutume de garder le silence; en le regardant, il le vit sourire et faire des mines, si bien qu'il pensa en lui-même : Sully doit avoir quelque chose à me dire. Sitôt que le conseil se fut séparé, il le fit venir. « Ce n'est pas le moment, lui dit-il, de faire le bizarre 'et le retenu, » et il lui commanda de s'expliquer. Sully déclara qu'il avait trouvé également absurdes les propositions des notables et les avis du conseil du roi. Henri se récria^ ne voulant point admettre qu'un seul homme eût raison contre lui et contre son conseil ; mais Sully lui représenta qu'il n'y avait aucun inconvénient à tolérer le conseil de raison. Ce conseil, composé d'hommes de pays divers, d'intérêts différents, tous inexpérimentés en matière de finances, ne saurait faire rien de bon. On s'y querellerait, on s'y disputeterait. Avant trois mois, le conseil, ne sachant où donner de la tête , demanderait lui-même à sd se-

parer. Sully fit valoir une autre raison qui était très grave. Le jour de la réunion des notables , le roi les avait harangués ; il leur avait dit qu'il les réunissait non pas pour leur faire approuver ses volontés, mais pour recevoir leurs conseils, pour les croire, pour les suivre; bref, avait-il ajouté, pour se mettre en tutelle entre leurs mains, c envie qui ne prend guère aux rois , aux barbes grises et aux victorieux > . N'était-il point obligé de tenir sa parole Henri se déclara convaincu, et dès le lendemain il annonça aux notables qu'il approuvait l'institution du conseil de raison.

L'avis de Sully était excellent. Les membres du conseil ne purent percevoir les impôts qu'ils avaient votés. Ils ne purent payer les dépenses dont ils s'étaient chargés. Ils se querellèrent. Bientôt ils demandèrent à Sully de les venir aider; il refusa d'abord, disant qu'il était fort occupé et qu'il n'avait point à se mêler de conseiller de si grands personnages, si pleins de science, d'intelligence et de capacité; puis, quand le roi lui eut ordonné de se rendre au milieu d'eux, il se garda bien de leur donner un avis utile. Si bien qu'à la fin messieurs les conseillers vinrent trouver le roi en corps et lui représentèrent qu'ils avaiqnt eu tort de vouloir partager le pouvoir avec lui. Ils le supplièrent de reprendre l'administration de tous ses revenus et d'en disposer selon sa prudence et son équité. Le roi fit, pour la forme, quelques difficultés ; mais il fut bien aise de voir que les choses se passassent précisément comme Sully l'avait prédit.

Cependant Sully travaillait énergiquement pour acquérir la science des finances. Cet homme d'épée était devenu homme de cabinet. 11 consultait les vieux

registres du conseil d'État , des parlements , de la chambre des comptes, les vieilles ordonnances et instructions ; la nuit le trouvait à sa table de travail, où il s'était assis avant le jour, et ses cojlègues, le voyant faire, regrettaient amèrement de ne s'être pas opposés par tous les moyens à son entrée dans le conseil. Ils prévoyaient qu'il les y supplanterait tous* Ce qui arriva bientôt en effet. Sully ne manquait pas de signaler au roi toutes les irrégularités et tous les désordres qu'il remarquait. De son côté, Henri IV prenait l'habitude de s'adresser à lui dans les grandes circonstances, comme il fit en celle que nous allons raconter.

Il se donnait beaucoup de fêtes à la cour de France; le roi, qui les aimait, ce qui était bien permis après la rude existence qu'il avait menée, voulait que Sully en prît sa part. C'est ainsi qu'il lui commanda de danser dans un beau ballet que le maréchal de Biron donnait en l'honneur d'une dame. On ne se figure pas bien Rosny dansant ; il paraît pourtant qu'il s'en acquittait assez bien. Il dansa donc, et jusqu'à deux heures du matin ; après quoi la compagnie se sépara. Mais il n'y avait point deux heures qu'il était au lit quand un officier entra dans sa chambre et le pria de se lever promptement pour venir trouver le roi, à qui un grand malheur était arrivé. Il courut au Louvre; le roi, en robe et bonnet de nuit, marchait à grands pas, tout pensif, les mains derrière le dos et la tête baissée. Plusieurs de ses serviteurs étaient là, rangés contre la muraille ; dès qu'il vit entrer Sully, il s'avança vers lui et, lui serrant fortement la main : « Ha, mon amy, quel malheur! s'écria-t-il, Amiens est prisi »

C'était, en effet, un très grand malheur* Les Espa-

gnols avaient surpris cette ville mal gardée ; ils y étaient entrés en plein jour; ils y avaient trouvé quantité de munitions, d'artillerie, et de l'argent que le roi y avait rassemblé pour avoir tout sous la main, près de la frontière. Il était à craindre que les ennemis n'en fissent sortir les habitants pour y introduire une armée. C'était le plus grand succès que les Espagnols eussent remporté depuis longtemps. Les voilà maîtres d'une grande place, de la capitale de la Picardie, à trente lieues de Paris i

Sully ne se laissa point abattre. Tout de suite il promit au roi de trouver les moyens nécessaires pour le mettre en état de reprendre la ville, et, rentrant chez lui, après avoir feuilleté force papiers, il écrivit un mémoire où il énumérait les diverses manières de se procurer l'argent dont on avait besoin. Le roi recopia le mémoire de sa main ; il convoqua une grande assemblée des principaux de la cour, de la ville de Paris et de quelques anciens notables de Rouen qui se trouvaient dans la capitale. Il leur demanda de l'assister en la pressante nécessité où il se trouvait, et comme ces gens, pris à l'improviste, ne savaient que dire, il tira de sa poche le mémoire et le lut, comme s'il était de lui. Toutes les propositions furent adoptées ; le roi trouva près de trois millions d'écus qui lui étaient nécessaires.

C'est pendant ce siège d'Amiens que s'acheva la fortune de Sully; Avant de partir, le roi déclara qu'i voulait désigner quelqu'un de son conseil à qui i pût s'adresser régulièrement et qui eût la charge de tout. Il désigna Sully comme le plus jeune, le plus vigoureux et le plus capable d'aller et de venir. Ce n'était pas encore supprimer le conseil, mais c'était déjà placer Sully fort au-dessus des autres. Celui-ci

se mit à faire toute la besogne, à ramasser de l'argent, de l'artillerie, des vivres, des munitions, traitant luimême avec les marchands ; il fit aussi établir un hôpital où les blessés et les malades de l'armée ne manquèrent de rien. Tous les mois il mettait cent cinquante mille écus dans des chariots et il partait pour le camp. Capitaines et soldats lui faisaient grande fête. On voyait bien, disaient-ils, que le roi avait mis en ses finances un gentilhomme de bonne maison, bon Français, et qui, étant aussi bon soldat, ne laissait l'armée manquer de rien. Sully allait causer avec le roi dans les tranchées, où il le trouvait casque en tête, lance au poing, prêt à fondre sur les ennemis, s'ils faisaient mine de sortir; mais Henri IV ne souffrait pas qu'un si utile serviteur exposât sa vie. Un jour qu'il sut qu'il s'était aventuré, il se courrouça fort et lui défendit de faire le métier de la guerre, même d'aller aux tranchées avec d'autres personnes qu'avec lui. a Qui payerait mon armée, lui disait-il , s'il vous arrivait mort ou grande blessure? > Et, pour lui témoigner sa satisfaction au cours du siège, il lui donna, en attendant mieux, ce gouvernement de Mantes qu'il lui avait refusé jadis.

Amiens fut repris, et ce grand succès décida enfin les Espagnols à traiter : ce qu'ils firent à Vervins en 1598. Un mois auparavant Henri IV avait signé l'édit de Nantes, qui accordait aux protestants la liberté de conscience. Ainsi les discordes religieuses furent apaisées, en même temps que la guerre étrangère était terminée. Henri IV n'avait plus d'ennemis. Quand il rentra dans Paris, après la paix faite, il fut reçu en triomphe. On le comparait à tous les grands hommes de l'antiquité, Ninus, Sésostris, Alexandre,

Scipion, Annibal, César, Constantin, Clovis et Charlemagne. Pour lui, se souvenant de toutes les traverses où il avait passé, de ces rudes années où il lui fallait combattre tous les jours sans jamais être assuré du lendemain, il était heureux de ses succès et de l'amour que lui témoignaient ses sujets ; mais il savait combien d'efforts lui restaient à faire pour relever toutes les ruines que tant d'années de guerre avaient faites. Il comptait pour l'aider sur quelques bons serviteurs, en particulier sur Sully.

Page 1