‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 10 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Conséquences de la mort d'Henri T\. — La retraite de Sully. — La composition des sages et roxjales Économies d'État. — Caractère de ce livre. — Anecdotes diverses. — Mort de Sully. — Parallèle entre ce ministre et les grands hommes d'Étal des règnes suivants.

Chateaubriand, parlant de la fin tragique d'Henri IV, dit que « disparaître à propos de la vie est une condition de la gloire ». En supposant que le plus populaire de nos rois ait disparu à temps pour sa renommée, il n'en reste pas moins que sa mort causa aux peuples un saisissement de douleur terrible. Jamais Paris n'a tant pleuré, écrit Malherbe dans ses Lettres. Les hommes disaient aux enfants : « Que deviendrez- vous? Vous avez perdu votre

père! » Tous les contemporains sont d'accord pour attester quelle fut, eu cette occasion, la sincérité (lu deuil général, Matthieu déclare « incroyable à qui ne l'a vu » le spectacle qu'offraient aux yeux la capitale et les provinces ; ce n'étaient partout que cris et que gémissements ; les pauvres gens des villages s'amassaient en troupes sur les grands chemins, étonnés et hagards, pour interroger les passants sur la désastreuse nouvelle; puis, quand ils en étaient bien assurés, ils allaient « se débandant, comme brebis sans pasteur, criant et bramant comme forcenés à travers champs ». L'Estoile affirme (lu'il y eut des gens qui moururent littéralement de douleur. Et ce désespoir était commun à tous les ordres de l'État : clercs, bourgeois et vilains, tous étaient également navrés. Quelle différence entre cette explosion de chagrin spontané à la mort du roi Béarnais et les tristes et irrévérencieuses funérailles qui seront faites par le peuple au troisième Bourbon , le roi Louis XIV !

C'est que chacun , en France , comprenait plus ou moins vaguement que tout venait de périr avec Henri IV ; il semblait que l'âme du pays se retirait ; le premier président au parlement, ne croyant faire sans doute qu'une figure de rhétorique, comparait ce coup funeste à « une éclipse de soleil »; il y eut, en réalité, comme une irruption soudaine de ténèbres sur cette ville de Paris surprise , au milieu des pompes et des fêtes, par l'annonce de l'horrible

meurtre. Et la nuit devait être lente à se dissiper; durant ces tristes années de trouble et de faction qui précéderont le ministère de Richelieu, le gouvernement et la nation s'en iront comme à tâtons vers un avenir inconnu, dont nulle pensée prévoyante, maîtresse des choses et des hommes, n'aura d'avance jalonné la route.

Le jour de l'assassinat, Sully, souffrant d'une ancienne blessure qui s'était rouverte, gardait la chambre à l'Arsenal. En apprenant la nouvelle, il monta néanmoins à cheval et s'avança par les rues, suivi d'une forte escorte; mais, soit crainte, soit défiance , il remit au lendemain à se présenter devant la reine , qui l'avait cependant mandé à plusieurs reprises. Il parut d'abord que son ci'édit demeurait entier : « Mon fils, dit la reine au jeune Louis XIII, âgé de neuf ans, voici M. de Sully; aimez-le, vénérezle bien , c'était un bon ami du roi votre père. » Et le ministre, encore plein d'ardeur et de force (il n'avait que cinquante ans), ne demandait qu'à servir le fils comme il avait servi le père ; mais il s'agissait bien maintenant , autour de la régente et de ses favoris , de ce dévouement d'un autre àgel La curée des emplois et des places recommençait. Le surintendant, avec sa volonté brusque et sa libre humeur, ne put rester à la nouvelle cour, où sa probité revêche était importune, où son caractère et son visage même déplaisaient comme une censure permanente. Il fut bientôt en désaccord avec tous ses

collègues du conseil, qui s'unirent et formèrent cabale contre lui. On peut croire qu'il lui en coûtait de rompre avec sa haute fortune; ceux qui ont été aux affaires publiques savent, tout intérêt d'ambition mis à part, par combien d'attaches ces durs mais attrayants travaux détiennent l'esprit et occupent le cœur. Sully sentit pourtant, après avoir longtemps hésité, que le soin même de sa dignité lui conseillait la retraite; au mois de mai 1611 il se démit de la surintendance et de la capitainerie de la Bastille, et courut s'enfermer d£ins ses maisons^ comme l'on disait alors en un langage beaucoup moins pompeux qu'aujourd'hui. Il conservait du reste dans sa retraite la charge de grand maître de l'artillerie, dont son fils avait la survivance, celle de grand voyer, le gouvernement du Poitou, de Châtellerault et autres places, et même son logement de l'Arsenal à Paris -. Son avoir, qui était immense , se trouvait encore accru d'un don de trois cent mille livres que lui avait fait la régente. La dernière partie de sa carrière fut cependant assez triste. Obligé de se survivre trente ans à lui-même, l'exmiuistre de Henri IV dit adieu à cette œuvre de

t C'est-à-dire ses châteaux : Rosny , Sully-sur-Loire , Villebon , Angillon, Montrond.

2 II est vrai, comme le raconte Malherbe, qu'un mauvais plaisant avait écrit sur la porte de ce palais : « Maison à louer pour le terme de Pâques. S'adresser au marquis d'Ancre, dans le faubourg Saint- Germain, j — On sait que le marquis d'Ancre, Çonciiii, et si femme Leonora Galigaî , étaient les nouveaux personnages en faveur.

long espoir et de vastes pensées que les grands projets conçus et préparés avec son roi visaient à réaliser. Ce renoncement n'alla pas sans d'amers regrets. Comme s'il voulait s'abuser lui-même par un mirage du passé , Sully s'efforce de transporter en sa demeure l'appareil et l'étiquette de cette royauté à laquelle il avait eu part, comme conseiller et comme ami. Cet homme, jadis si bon ménager, se répand désormais en un faste princier. Il trône sur un fauteuil à sa table, et ses plus nobles invités n'obtiennent que des tabourets; s'il sort de son château, s'il y rentre, c'est toujours au son de la cloche, avec une escorte de gardes suisses dont les hallebardes retentissent sur les dalles sonores des appartements; tout un monde d'écuyers et de gentilshommes, de pages et de dames d'honneur se presse à ses côtés, pour lui rendre honneur, forme la haie dans ses corridors et sur les marches de ses escaUers. Et parfois, au miUeu de cette pompe, on voit le noble maître de céans chercher un coin écarté pour tirer de sa poitrine et baiser avec vénération une grande médaille représentant les traits d'Henri IV. C'est que sa vie s'est arrêtée véritablement au 1 4 mai 1610. S'il sort de temps à autre de sa retraite, il a presque l'air d'un revenant dans cette cour où il apparaît avec des allures démodéeset des vêtements de l'autre règne. Le rire moqueur des courtisans redouble alors sa misanthropie, et irrite son orgueil sauvage : « Sire, dit-il un jour, sans

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plus de façon, à Louis XIII, je suis trop vieux pour changer d'habitudes sur rien; quand le feu roi votre père, de glorieuse mémoire, me faisait l'honneur de m'appeler auprès de sa personne pour s'entretenir avec moi sur ses grandes et importantes affaires, au préalable, il faisait sortir les bouffons. » En l'année 1510, lorsque éclate la révolte des protestants, le duc de StiUy prend le parti de la reine contre ses l'erauants coreligionnaires, et il assiste au siège de Montaubau, oii il exerce encore ses fonctions de grand maître de l'artillerie. En 1631, Louis XIII lui donne le bâton de maréchal de France : mais qu'importait un titre de plus au compagnon d'Henri IV? c'était surtout dans son cabinet solitaire que Sully se dédommageait de l'inaction et de l'impuissance auxquelles il était condamné, eu recueillant ses souvenirs et en préparant ses mémoires.

Du fond de ses châteaux, où il vivait sa vie morne et tranquille, Sully n'avait pas seulement le chagrin de voir piller misérablement les finances qu'il avait restaurées, il voyait l'injure se prendre à l'honneur de son maître et à sa propre gloire. Comme par une odieuse revanche contre la gran-

deur d'Henri IV , des livres calomnieux ' s'efforçaient de flétrir le règne précédent, et d'ôter au principal ministre de ce règne la juste part qui lui revenait dans l'œuvre des quinze dernières années. Atteint tout ensemble dans sa dignité et dans ses affections, Sully voulut défendre l'une en même temi)S que venger les autres, et, on peut le dire, ce fut surtout l'indignation qui le fit historien.

Depuis longtemps, sans but déterminé, par un simple effet de ses habitudes d'ordre, il avait amassé les matériaux d'une histoire d'Henri IV , histoire à laquelle la sienne se trouvait forcément mêlée. En ce temps-là, tout homme, pour peu qu'il eût fait quelque personnage , avait coutume de tenir une sorte de mémorial. C'est ainsi que chaque soir l'amiral de Coligny rédigeait lui-même son journal'; d'autres, comme la Vief ville et les deux Tavannes, laissaient ce soin à des secrétaires \ Lorsque Sully prit sa retraite des affaires, il avait dans trois on quatre cabinets ' un recueil considérable de notes que ses loisirs forcés et ses souvenirs tout frais encore lui permettaient d'ampliGer avec complaisance. Il ne s'agissait plus que de les mettre en

1 Entre autres, VHistoire de France de Scipion Dupleix, qui parut en 5 vol. in-folio à partir de 1021.

2 On n'a plus de lui que la relation du siège de Saint -Quentin; le reste a été perdu.

3 Voyez plus haut, chap. vu.

4 C'est-à-dire secrétaires; c'était encore le sens du mot à la fin du XViie siècle.

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ordre et en œuvre-. Le livre qui résulta de ce travail, les sages et royales Économies d'Etat, est aussi bizarre dams sa forme que dans son titrée On a vu, sans remonter jusqu'à Jules César, des mémoires autobiographiques écrits à la troisième personne; ceux de Sully sont les seuls où l'auteur emploie la seconde et se fasse parler à lui-même. En effet, quatre secrétaires lui racontent, un peu au courant de la plume et sans beaucoup d'ordre, sa propre histoire, en même temps que celle de son roi. Est-ce tout simplement un détour dont il a usé , afin , comme on l'a dit % de se décerner à l'aise , toute pudeur sauve , les louanges les plus hyperboliques? l'hypothèse paraît toute gratuite. Sans doute Sully avait toujours été, selon le mot de Montaigne, « enlumineur de ses actions » ; sa vanité était connue d'Henri IV , comme celle de Cicéron l'était des Romains; et le Béarnais, qui lui-même n'était pas d'une irréprochable modestie, riait parfois dans sa barbe pointue en voyant son fidèle serviteur faire montre de ses titres et s'entourer, en toute occasion,

1 Voici le titre exact , qui a bien son éloquence : « Mémoires des sages et royales Économies d'État , domestiques , politiques et militaires de Henri le Grand, l'exemplaire des rois , le prince des vertus, des armes et des lois , et le père en effet de ses peuples français, — et des servitudes utiles, obéissances convenables et administrations loyales de Maximilien de Bélhune, l'un des plus confidents et familiers et utiles soldats et serviteurs du grand Mars des Français , — dédiés à la France , à tous les bons soldats et à tous peuples français. »

2 Voyez une dissertation de M. Levesque de la Ravalière dans le t. XXI des Mémoires de l'Académie des inscriptions.

d'un appareil de grandeur. Toutefois, si Sully se fait adresser ses mémoires au lieu de les écrire luimême, c'est une question de commodité, c'est aussi une affaire de ton et de convenance. De simple cadet devenu grand seigneur, puisqu'il était duc et pair, il a, nous l'avons vu, le goût exagéré de l'étiquette, et croirait presque déroger en mettant luimême la plume à l'écritoire, fût-ce pour louer le grand prince qu'il appelle « l'exemplaire des rois », fût-ce, comme les Économies n'y manquent pas d'ailleurs, pour se louer lui-même; ajoutons cependant qu'il se fait dire au besoin, par ses secrétaires, des vérités fort désagréables; et c'est lui assurément qui leur a imposé ces franches façons de parler qu'ils n'eussent osé prendre d'eux-mêmes.

En tout cas, quelle que soit la forme des Économies, il nous suffit d'être assurés que le fond appartient bien à Sully. En effet, l'homme, tant public que privé, y est tout entier, et, malgré la seconde personne , la première , c'est-à-dire le moi s'y trahit presque à chaque page. Les secrétaires, d'ailleurs, n'ont évidemment mis dans ce livre que ce que Sully voulait bien y admettre ; à mesure qu'un fragment était écrit, qu'une série de documents était classée, il se faisait donner lecture du passage, l'écoutait attentivement, au moins pour le fond; puis sa plume y repassait, relevant avec soin les erreurs de fait : de sorte que cette œuvre, tout indirecte qu'elle est, est très -personnelle en réalité. C'est

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bien Sully (|ue l'on y rotrouvo d'un houl à l'autre «lu récit; car, outre qu'il acceptait tout ce qu'il ne corrigeait pas, certiiines parties, plus achevées que les autres, le chapitre VI par exemple, sont entièrement de sa main. Nous avons sur ce point l'aveu des secrétaires eux-mêmes, et il n'est point malaisé, du reste, de distinguer de leur style loui'd et enchevêtré les pages vives et colorées qui sont la rédaction pnqu-e de Sully'.

Nous pouvons donc juger Sully comme écrivain. Il est le premier ministre qui ait écrit tout exjirès sur sou ministère. Sans doute il est porté aux redites et à la prolixité comme un homme qui a recueilli et entassé les moindres papiers relatifs à sa vie i)Ublique et qui , à l'heure de l'inventaire définitif, ne trouve rien à éliminer, soit par un scrupule de conscience et d'exactitude, soit par une faiblesse d'amour-propre; mais n'était- ou pas d'ailleurs à l'époque des récits trop compendieux, des œuvres interminables, telles que les romans de d'Urfé es bientôt ceux de M"° de Scudéry ' ? Si le style des

< Nous donnnons, dans la troisième partie de ce volume, des extraits choisis des Économies ; le lecteur est prié de s'y reporter.

2 Ce défaut se retrouve dans tous les discours politiques et parlementaires d'alors ; voyez Mayer , Recueil des états généraux.

Économies royales est trop touffu , trop chargé de préambules, d'allégories, de sentences parasites, ce défaut tient surtout à la confusion littéraire que l'abus d'une érudition mal digérée avait produite au xvf siècle. Aussi Malherbe , rejetant cette gauche et iatempéraute imitation de l'auliquité, pi'euait-il pour guide, dans son triage de la langue, l'instinct du peuple de Paris; il retournait à la source, à l'idiome de la place Maubert et des crocheteiirs du poH aux Foins. De ce travail d'épuration sortira enfin le français correct, élégant et nerveux, bien qii"un peu appauvri, que manieront magistralement les grands écrivains du xvu" siècle.

Sully, lui, a toutes les imperfections et ]es étrangetés de l'époque intermédiaire; ses Economies en sont comme le magasin élargi à perte de vue ; mais ces vices de la forme n'autorisent certes pas à dire, comme on l'a fait trop légèrement, que la lecture de ces mémoires soit presque impossible'. Il n'y a pas, en réalité, de livre plus substantiel, plus attachant, plus V6irié; il ne faut qu'avoir le courage d'escalader au passage d'arides interpolations et comme des montagnes de pièces oilicielles ou de nomenclatures, qui interrompent, à tout propos, la narration et barrent l'horizon devant le lecteur. Au demeurant,

1 C'est dans cette conviction sans doute que l'abbé de l'Ecluse a cru devoir donner en 1745 une édition des Économies abrégée , mutilée , refaite à la moderne, avec un récit à la troisième personne. C'est une opération analogue à celle que Justin avait pratiquée jadis sur les Phi- Ippiques de Troguc-Pompée.

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l'ouvrage a un double caractère : il est à la fois historique et technique. Connue historien , Sully est peintre : il se peint lui- même, il peint son roi, Henri iV; il peint ses collègues du conseil, et Mousieur, et le duc de Savoie, et le roi Jacques, et Henri III, et tous ceux que le hasard ou la politique [dace sur son chemin ou mêle à sa vie. Les anecdotes piquantes , les épisodes comiques abondent sous sa plume; nous en avons déjà, au cours du récit, fourni de curieux exemples. En voici d'autres, non moins caractéristiques.

Après la réduction de Rouen, Rosny, revenant de cette ville, était allé coucher à Louviers. Il eut là une plaisante rencontre. Le sieur de Bois- Rosé, gouverneur de Fécamp, ayant appris que le fort de cette ville lui était retiré, par ordre du conseiller d'Henri IV, sans qu'aucune compensation lui fût accordée, avait résolu d'aller à la cour se plaindre au roi. Obligé de passer par Louviers, il descendit le soir dans l'hôtellerie où Rosny avait niis pied à terre deux heures auparavant. Il y était à peine qu'il fut informé qu'un seigneur menant grand train et fort en faveur auprès du roi , était logé dans l'auberge. Sans prendre le soin de s'enquérir de son nom, et persuadé que Rosny, qu'il n'avait d'ailleurs jamais vu, n'avait pas encore quitté Rouen, Rois-Rosé monta en hâte à la chambre du seigneur son voisin, et lui dit : « Monsieur, encoi'e que je ne sois pas connu de vous, j'ai pris la hardiesse, sachant que

VOUS êtes bon serviteur du roi et avez du crédit près de lui, de vous prier de me faire rendre justice dans une affaire où l'on me traite indignement. »

— Rosny, sans coimaitre davantage son interlocuteur, commença pur lassui'er de son bon vouloir. L'autre reprit : « J'ai surtout à me plaindre d'uu seigneur qu'on nomme M. de Rosny. Qu'au diable soit-il, poursuivit-il en contant son cas tout au long, tant il me fait de mal et abuse de son [louvoir et de la faveur qu'il croit avoir auprès de son maître! Mais, par Dieu! il eu pourrait tant faire, mettant tant de gens au désespoir, qu'il s'en repentirait, et quelqu'un, aussi étourdi qu'il pourrait être, lui en jouerait d'une, si l'on ne craignait d'offenser le roi. »

— Sur quoi, Rosny répliqua avec un sang -froid imperturbable : « Monsieur, je n'estime pas que ce monsieur de Rosny dont vous parlez ait rien fait que par le commandement de son maître, car il a toujours affectionné les bons Français, et je ne doute point même que le roi, à sa sollicitation, n'ait pensé à vous donner si bonne récompense ' , que vous aurez sujet de contenteraeni , car vous jugez bien qu'il n'eût pas été raisonnable de manquer à conclure un traité de si grande importance que celui qu'a manié M. de Rosny , pour l'intérêt dfe quelques particuliers -;

< Récompense signifie ici compensation ; le mot est pris partout dans ce sens au xvi'^ et au xviio siècle. — Voyez, entre autres, les Mémoires de la Rochefoucauld , ceux de Retz et ceux de Mademoiselle.

">■ Allusion aux négociations par lesquelles Sully avait décidé la soumission de Villars el de la Normandie. — Voyez plus haut , chap. iv.

aussi ai-jc appris qu'il a voulu coraïueuccr par lui-même et donner exemple aux autres eu quittant l'abbaye de Saiut- Taurin d'Évrmix que le feu roi lui avait donnée '. Je vous réponds du reste, d'autant que je le connais, voire qu'il est tellement de mes amis , que je lui ferai faire en votre faveur tout ce qui sera raisonnable; et, lorsque nous serons à la cour, venez m'en parler, et je vous ferai paraître que je suis votre ami et que je prise votre courage. » — Après les plus cbauds remercîments, Bois-Rosé s'était retiré fort content, lorsque, après être redescendu en bas, il voulut savoir le nom. de son obligeant protecteur et interrogea là -dessus un des pages de Rosny. A peine eut-il entendu la réponse que, dans son alarme, il monta soudain à cheval pour s'aller loger a une autre hôtellerie, et, dès la pointe du jour, il partit ventre à terre. — Une fois à Paris, Rosny l'envoya quérir, et, pour toute vengeance, le félicita de sa hardiesse, lui assura deux mille écus de récompense de plus qu'il n'espérait, une pension de douze cents livres, une place

1 II y avait autrefois, on le sait, un certain nombre de charges ecclésiastiques auxquelles était attaché un revenu spécial ; on les appelait bénéfices. Les uns étaient séculiers (évéchés, canonicats, etc.), les autres réguliers (abbayes). Les ahbés réguliers devaient être nommés par les moines; mais les rois, voulant disposer des riches bénéfices qui dépendaient des abbayes, en avaient rais un grand nombre en commende , c'est-à-dire en garde ou administration provisoire jusqu'à la nomination d'un titulaire. Les abbayes étaient alors données en récompense à des courtisans , à des poètes même , tels que Ronsard , qui était abbé commendalaire de Bellosane , comme Rosny l'était de Saint-Taurin.

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de capitaiue appointé, et eu outre le retiut depuis à sa suite, et lui douua la lieutenanee d'artillerie au département de Normandie, lorsque lui-même fut grand maître * . »

Au mois d'avril 1596, Rosny, mandé par le roi, alors fort embarrassé , à Amiens , pour entreprendre le siège d'Arras , se mit en route pour rejoindre aussitôt son maître. Ce voyage, « qui fut, disent les Économies , le commencement de son grand emploi, » ne manqua ni d'aventures, ni de péripéties, ni de pronostics. Le premier soir, Rosny était allé coucher à Corbeil, et, désirant ne faire que traverser Paris au plus vite, il avait commandé à son écuyer et à son maître d'hôtel « de se fourrer en la première hôtellerie » de la capitale pour s'y repaître et pousser le jour même jusqu'à Maubuisson. Rosuy descendit donc avec sa suite « aux Trois-Pigeons , au bout de la rue de la Coutellerie ». Il trouva, dans la grande salle de l'auberge, « un certain homme de haute taille, assez maigre eu visage, la barbe longue, mais fort claire et fourchue; un grand chapeau qui lui cachait quasi tout le visage, un long manteau noir boutonné au collet, une épée assez mal agencée au côté, des bottes fort larges, et eu la main gauche une grande gibecière à deux revers pour mettre à l'arçon d'une selle. » Cet homme se promenait dans la salle d'un air si absorbé qu'il

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n'eut pas l'air de voir Rosny lorsqu'il outra, et ne lui rendit pas même sou salut. Celui-ci l'ayant enfln abordé, en lui demandant ce qu'il faisait là, l'inconnu répliqua d'un ton fort peu civil qu'il avait loué la chambre et qu'il pensait à ses affaires comme Rosny pouvait penser aux siennes. Le futur surintendant, sans se mettre en colère, se contenta de prier ce singulier personnage de lui prêter la chambre pour deux heures seulement , ajoutant qu'il ne ferait que dîner et partirait aussitôt après. L'homme semblait peu disposé à satisfaire à ce désir, lorsque soudain entrèrent dans la salle plusieurs des gentilshommes et des pages de Rosny. A cette vue, l'inconnu, jugeant qu'il avait affaire à quelque seigneur de qualité, qui peut-être serait d'humeur à garder la chambre malgré lui, changea de mine et de langage, ôta son chapeau en disant à son interlocuteur que tout était à son service. Puis , s'étant mis à regarder celui-ci fixement, il lui demanda où il allait. Rosny répondit qu'il s'en allait trouver le roi. « Quoi! Monsieur, repartit l'homme, le roi vous a-t-il demandé? Je vous prie de me le dire, et aussi à quel jour et à quelle heure vous avez reçu la lettre et êtes parti pour commencer votre voyage ; car je ne vous en parle pas ici sans cause. » Rosny se prêta, tout en riant, à cette bizarre curiosité; et aussitôt le questionneur de s'incliner respectueusement en disant : « Vraiment, Monsieur, je vous cède bien volontiers ma chambre ; car je vois bien que

VOUS 1(> méritoz, et qu'il y eu aura beaucoup d'autres, avaut qu'il soit peu de temps, qui vous quitteront leurs places avec plus de regret que je ne fais la mienne. » Après quoi il examina les lignes du visage et des mains chez Rosny, s'enquit de l'heure de sa naissance , et termina la scène en lui prédisant qu'il allait entrer dans une haute fortune et devenir « des plus confidents » du prince qui l'avait mandé.

Sully excelle dans ses mémoires à marquer d'un trait acéré les ridicules et les travers des personnages; il faut lire les pages où il raconte les mille picoteries qui avaient lieu, en présence même d'Henri IV, entre lui et les autres membres du conseil; nous revoyons tout vivants et le bégayant Villeroy, « fier comme un aspic, les yeux bouffis et les joues rouges de dépit » ; et ce pauvre M. d'inchy, parlant flamand en français; et l'impétueux et gros Villars; et Henri III, « l'épée au côté, une cape sur les épaules, son petit toquet en tête, et un panier pendu en écharpc au col, comme les vendeurs de fromage, dans lequel il y avait deux ou trois petits chiens pas plus gros que le poing. » Nous revoyons surtout Heiu'i IV, ce prince « accostabh^ », comme rup[»ellent les contemporains. Le

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voilà bien, ce Béarnais, avec ses qualités si diverses qu'elles en paraissent contradictoires; le voilà pris sur le vif, avec sa bonne humeur, avec sa franchise quelque peu narquoise, avec sa malice sovivent préméditée; le voilà aussi avec sa réflexion profonde et ses desseins à longue portée; le voilà, hélas! avec ses défauts et ses faiblesses indignes de lui. Puis, à côté de cette grande peinture, achevée par centretouches successives , se trouvent dans les Economies des scènes risibles ou naïves, qui n'intéressent pas moins le lecteur.

C'était , par exemple , au moment où le roi , cantonné dans le pays de Mantes et la Normandie , continuait de serrer à distance Paris et Rouen. Il avait expressément défendu de laisser arriver par la Seine aucune sorte de vivres dans ces deux villes; mais les gouverneurs des places voisines s'accordaient ensemble pour éluder la défense, et vendaient chaque jour des passe- ports pour la libre circulation des denrées. Rosny le savait, et sa surveillance ne se relâchait pas d'un instant. Un jour le sieur de Fourges, un de ses gentilshommes, l'avertit qu'il venait de passer sur la Seiue, montant de Rouen à Paris, un grand bateau tout chargé de morue, hareng, saumon et maquereau salé, pour lequel tous les gouverneurs avaient traité. Tout cela devait se vendre dans la capitale, et le produit de la vente (cinquante mille écus au moins) être rapporté dans un petit bateau où serait le père de de Fourges.

Rosny, feiguaut <le ne rien savoir, fit guetter, nuit et jour, sur la Seine, entre Meulan et Mantes, l'approche du bateau annoncé, lequel se trouva bientôt pris, et fut amené à Mantes, au grand déplaisir du frère de Rosny, qui était alors gouverneur de la ville, et qui, ayant donné le passe -port, n'osa cependant en souffler mot. Il n'y avait dans le bateau que deux petits ballots, à mine innocente, liés eu manière de marchandise, et qui ne firent voir au déballage que des éche veaux de soie, des bobines d'or et d'argent. D'argent, point de caché. Comme Rosny, dépité, pressait de questions le messager, celui-ci finit par montrer, au lieu de belle monnaie, pour trente- six mille écus de lettres de change, dont la vue mit en grande colère le haut surveillant d'alentour. Toutefois , comme ils se promenaient ensemble par la chambre , l'uu menaçant l'autre de le jeter en prison s'il ne disait la vérité , il advint que les chausses du messager, « pour avoir été trop chargées ou mal cousues, s'entr'ouvrirent par le derrière , d'où il sortit une traînée d'écus au soleil , qui s'épandirent sur le plancher; » le messager voulant s'arrêter en si belle besogne, Rosny l'obligea de marcher encore, en lui disant : « Allons, allons! monsieur de Fourges, car je vois (ju'il y aura plus de plaisir et d»; [)rolit à vous faire promener (ju'à vous faire asseoir. « Pour eji finir, on le dépouilla et on le fouilla si bien qu'on parvint à extraire de ses vêtements sept mille écus d'or

cnvirou , sur lesquels Rosny se hâta de mettre la muiu, et qui, uous dit-il, lui « viureut bien à propos pour attendre la vente de ses blés et de ses foins. »

Les scènes naïves ne sont pas moins attrayantes. Voyez-les, par exemple, le maître et le serviteur, au siège de Laon : dans un moment de répit, ils quittent le camp et s'en vont tous deux pour prendre le frais dans la campagne et « hocher le prunier » , c'était en la saison où les prunes sont bonnes. Us n'eurent pas néanmoins le temps d'y goûter; car à peine étaient-ils à l'arbre, que le signal est donné : l'ennemi est là; il faut immédiatement remonter en selle, l'épée au poing. Plus d'une fois un souffle champêtre passe ainsi à travers ce livre au style souvent ingrat et pédantesque. Avec quel charme de ressouvenir Sully raconte une visite qu'il fit à sa femme, à Rosny, pendant une épidémie de peste! Ils y restèrent tous deux un mois , « sans être visités, disent les Économies, par la plume des secrétaires, de créature vivante , tant chacun fuyait votre maison comme pestiférée, et néanmoins, à ce que nous avons souvent ouï dire depuis, vous n'avez jamais fait une vie si douce ni moins ennuyeuse que cette solitude où vous passiez le temps à tracer des plans de maisons et cartes du pays, à faire des extraits de livres, à labourer, planter et greffer en un jardin qu'il y avait céans , à faire la pipée dans le parc, à tirer l'arquebuse à quantité d'oiseaux, lièvres

ol lapins qu'il y avait en icolui, à cueillir vos salades, les herbes de vos potages et des champignons, que vous accommodiez vous-même, mettant d'ordinaire la main à la cuisine, faute de cuisiniers, à jouer aux cartes, aux dames, aux échecs et aux quilles. »

Malgré ces échappées [)resque bucoliques, Sully reprend vite le ton du ministre , et redevient ce qu'il était, un homme d'affaires par excellence. Et, en effet, ses volumineux mémoires sont bien, comme l'indique le titre, un livre d'Économies d'État. Henri IV et Sully voulaient soumettre le gouvernement à un ensemble d'idées réfléchies et coordonnées, et les Economies nous donnent le premier mot écrit de tout un système politique et administratif. Dans une société dont l'admiration allait encore, avant tout, à la guerre et aux grands coups d'épée, Sully, un soldat pourtant, mais un soldat doublé d'un homme de conseil et de cabinet , engage à poursuivre les œuvres fécondes de la paix. C'est l'objet auquel il s'attache de préférence, et, là encore, il demeure près de son maître, dont le vaste esprit avait le double souci de la prospérité au dedans et de la force au dehors.

Sully finit ignoi'é , en gentilhomme campagnard , à l'âge de quatre-vingt-deux ans', le 23 décembre 1641. Sa fdle aînée avait épousé le duc de Hohan, la cadette le

' Il mourut dans son château de Villebon (Eure-et-Loir).

SULLV ET LE UOI UE IKANC.E ïi'il

marquis de Mirepoix. 11 avait perdu son fds aîné ', et sou petit- fils ne lui donna qu'embarras et chagrins. A ses côtés demeurait seule son épouse fidèle, qui fut la consolation de ses vieux jours, et lui ferma pieusement les yeux. Le domaine de Rosny, dont il parle si complaisamment dans ses mémoires, et où il avait fait d'immenses plantations, autour du château, (pii existe encore', resta dans la famille de Bétluuie jusqu'en 1719, époque où François de Sénozan, receveur général du clergé, en fit l'acquisition. Dei>uis lors il a bien souvent changé de mains \

1 Un autre de ses fils, François de Bé thune, comte d'Orval, épousa en 1620 la fille du maréchal de la Force, Jacqueline de Caumont.

2 C'est Sully qui l'a fait bâtir, tel qu'il était encore au milieu du xvm» siècle , environné de larges et profonds fossés comme une forteresse; lorsqu'on y plaçait une batterie, le feu des pièces se croisait d'une manière surprenante, chose très-rare en ce temps. C'est lui également qui fit établir cette belle et longue terrasse le long de la Seine , et ces grands jardins remplis de bosquets et de grottes qui jetaient de l'eau.

3 En 1817 , il fut acheté par un négociant de Paris , qui , dès 4818 , le revendit à la duchesse de Berry ; cette princesse en fit son séjour de prédilection. Après 1830, il pas.-a aux mains d'un banquier anglais, M. Stowe ; il appartient aujourd'hui à M. le Marois, fils du général de ce nom.

SULLV ET SON TKMPS

Pour apprécier complétemoiit Sully, il faut le placer en regard des illustres hommes d'État qui sont venus après lui; Richelieu , ministre essentiellement politique , domine de haut son roi , qui le subit sans l'aimer; c'est le plus rude ouvrier de l'œuvre monarchique, et, s'il accomplit de grandes choses, c'est en frappant sans pitié les personnes. Si Richelieu est plus grand que Louis XIII, Henri IV, en revanche, est, nous l'avons vu, supérieur à Sully. Celui-ci n'eût point fait d'un prince faible de corps et d'esprit un roi puissant et redouté; peutêtre même fût-il demeuré un homme obscur et médiocre sous un maître qui n'eût [)oint su tirer le meilleur parti de ses talents, eu sup[)léant, au besoin, à l'insuffisance de ses idées.

Mazarin, surtout un diplomate, même à l'intérieur, où il est longtemps obligé de se tenir sur la défensive , n'est pas aussi impérieux et aussi dur que Richelieu; mais il est aussi moins simple et surtout moins intègre que Sully. 11 domine, non pas son roi, comme Richelieu, mais sa reine, que Richelieu, avant lui, aurait bien voulu dominer. Il a l'avantage de n'avoir pas à compter avec un maître; car il meiu'l au niumeiit où Louis XIV va se dé-

SULLV ET LE ROI DE FKANCH 'i'ii

clarer. Après lui , Colbert u'a jamais eu d'actiou directe sur sou prince; Sully seul fut à la fois le conseiller et l'ami de son roi. Colbert avait été deviné par Mazariu dans les travaux de cabinet; Henri IV devina Sully daus l'action, au milieu des camps. Sully et Colbert ont cependant des traits communs dans l'esprit et dans le caractère : il leur manque à l'un et à l'autre la hauteur absolue des idées; mais tous deux, infatigables au travail, administrent avec une sorte de sévérité farouche , et comme pour leur compte personnel. Toutefois Sully, né sur les confins de la Normandie, et formé aux affaires dans la société des Gascons, reste, dans son air et daus ses allures officielles, plus souple et moins entier que Colbert. Celui-ci, plus systématique, complique ou resserre à l'excès les rouages de la machine administrative; celui-là, plus simple dans ses vues, se préoccupe moins de tout réglementer; il ne s'attache guère qu'à uu principe, et se borne à gérer les finances de l'État comme une grande fortune territoriale. On dirait que Sully est un propriétaire foncier, Colbert un commerçant ou un industriel. Au demeurant, ils se complètent l'un par l'autre , comme le travail du négoce et des fabriques complète celui des champs et de l'agriculture. Pour continuer le parallèle, ajoutons que Colbert, malgré ses services, voit sa faveur non -seulement décroître, mais tomber, et qu'il est, en quelque sorte, frappé à mort par l'ujgratiludc de sou prince;

■lii SULLV liT SON Tl'MP.i

Sully, au contraire, dcmcnro ministre avec une faveur loujourri grauJissaute jusqn'à la fin du règne «l'Henri IV. L'un, en expirant, peut préi^oir les calamités qu'attireront sur lu France les excès d'un despotisme désormais sans frein; l'autre, qui survit à son prince, a bien la douleur de voir périr les résultats de l'œuvre commune; mais il a du moins cette consolation de ne pouvoir imputer le mal à son maître.

Henri IV et Sully travaillent surtout à ordonner, Louis XIV et Colbert à subordonner. Aussi, que de différences dans le maintien respectif des deux rois et des deux ministres! Colbert n'est que le premier commis d'un monarque impérieux; il lui propose Immblement les plans de réforme, et il dissimule son initiative, afin de laisser en apparence au roi l'honneur et la pensée des plus grandes choses. Entre Louis XIV et Colbert les relations ne cessent jamais d'être solennelles; ils réfléchissent séparément, puis, aux heures d'entrevue oificielle, l'un apporte sa volonté préconçue , l'autre son obéissance obligée. Henri IV et Sully, au contraire, travaillent ensemble le phis souvent, et mêlent volontiers aux propos d'affaires soit les devis plaisants , soit les ressouvenirs amicaux. Le serviteuji' discute; librement avec le maître, sans peur de le contredire; le maître, de son côté, se soucie peu de violer l'étiquette en allant trouver son serviteur à l'Arsenal; c'est à l'Arsenal, oji s'en souvient, que le Béarnais se rendait

quand il reçut le cup mortel dans !a rw de la Ferronnerie.

Voici une autre différence : Louis XIV, s'il a naturellement l'instinct des graiides choses, n'a pas d'idées propres; ce n'est plus ce mouvement d'esprit et cette abondance de vues personnelles qui fout, au besoin, du Béarnais, non -seulement le collaborateur, mais même le directeur et l'éducateur de son ministre. C'est qu'Henri IV surpasse Sully par l'intelligence, tandis que Louis XIV ne domine Colbert que comme roi , de ces hauteurs où s'élève tout à coup la monarchie dans la seconde moitié du xvn° siècle. Un tel maître ne pouvait avoir de contident, et il n'eu eut pas, eu effet, si ce n'est, vei's la fin de sa vie, M""" de Maintenou, une gouvernante d'ailleurs autant qu'une confidente. Qu'il y a loin de cette intimité morose de vieillesse à cette autre intimité jeune et expansive d'Henri IV avec Sully, à cette camaraderie mêlée de franches disputes et de raccommodements à cœur ouvert! C'est que le Béarnais, qui avait été si souvent trompé, qui avait vu l'ambition produire l'ingratitude chez ceux-là mêmes qui lui devaient une reconnaissance éternelle, savait qu'il pouvait se fier à ce fidèle compagnon de la mauvaise aussi bien que de la bonne fortune. Personne ne le consolait « si puissamment en tous ses chagrins, ennuis et fâcheries' » ;

1 Lettres d'Henri IV.

noQ- seulement StiUy donnait ù son maître de bons conseils d'administration, mais encore il épargnait quelquefois des fautes de conduite au roi et à l'homme. En revanche , le maître redressait ou étendait les idées quelque peu courtes ou timides de son serviteur; tous deux se venaient ainsi eu aide l'un par l'autre. On peut donc le dire , Sully n'eût été rien peut-être sans Henri IV, et peut-être sans Sully Henri IV n'eût pas été tout ce qu'il fut.

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