‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 9 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La naissance d'un dauphin au x\'n« siècle. — Les préparatifs de la grande guerre contre l'Espagne-Autriche. — Réorganisation militaire. — Le testament de Philippe II. — La grande ambassade de Sully en Angleterre. — Messages diplomatiques. — Système d'alliances. — La succession de Juliers. — Le grand dessein. — Assassinat du premier Bourbon.

Un des dix souhaits fameux du roi de Navarre était « d'être débarrassé de sa femme Marguerite», demeurée d'ailleurs stérile, et d'en épouser une autre, qui à la beauté et aux bonnes mœurs, deux conditions dont la dernière ne se rencontrait pas en surabondance dans la sœur d'Henri III, joignît esprit , douce luimeur , fécondité , haute naissance et grands domaines. Même pour un roi , c'était là un

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souhait peu facile à réaliser. De bonne heure le Béarnais s'était entretenu de cette matière délicate avec Rosny, qui l'engageait, en effet, « à se démaricr pour se remarier au plus vite ». « Je crois, mou ami, disait Henri à son conseiller, qu'une pareille femme n'est pas encore née ni prête à naître ; » aussi le fin politique ne tarda -t- il pas à rabattre de ses prétentions matrimoniales. « Pour le dehors, disait -il encore à Rosny, je m'accommoderais de l'infante d'Espagne, quelque vieille et laide qu'elle puisse èire, pourvu qu'avec elle J'épousasse les Pays- Bas, quand ce devrait être à charge de vous redonner le comté de Bélhune'. L'on m'a aussi quelquefois parlé de certaines princesses d'Allemagne dont je n'ai pas retenu le nom ; mais les femmes de cette région ne me reviennent nullement, outre que j'ai ouï dire qu'il y eut un jour une reine de France de cette nation qui la pensa ruiner, tellement que tout cela m'en dégoûte'. » Aux princesses de la maison de Guise d'autres difficultés se rencontraient. La maison de Florence, d'un autre côté, paraissait au petit -fils de saint Louis d'une noblesse trop récente. Ce fut pourtant dans cette famille , sur la nièce du grand- duc de Toscane, que finit par se fixer le choix d'Henri IV. Sully eut à tenir en cette occasion un double rôle de négociateur : il se char-

1 Voyez ci-dessus, chapitre ii, page 28, le voyage d'intérêt fait pai- Rosny dans les Flandres , à la suite du duc d'Anjou.

2 Économies , t. I.

gea d'abord d'amener la reine Marguerite à se prêter au dessein du roi, et la facilité avec laquelle il eut cause gagnée sur ce premier point prouve combien , en toute affaire délicate , importe le choix de l'ambassadeur; il eut, en outre, la mission de demander pour son maître la main de Marie de Médicis , et là encore sa diplomatie fut couronnée d'un plein succès. Le pape ayant prononcé la dissolution du premier mariage, comme entaché de nullité', le second eut lieu en 1600, et le 27 septembre de l'année suivante naquit le dauphin qui devait être le roi Louis XIII. Cette naissance était un grave événement : Henri IV avait désormais un héritier direct légitime. Un écrit du temps ' nous a transmis la peinture de la joie personnelle du roi et du contentement général lorsqu'on sut que la reine avait accouché d'un fils et non d'une fille. En un clin d'oeil la chambre fut envahie par plus de deux cents personnes , et comme la sage-femme témoignait quelque humeur de voir toute cette foule , Henri IV vint lui frapper sur l'épaule en lui disant : « Tais- toi, tais- toi, satre-

1 II y avait trois causes de nullité : l • Marguerite de Valois étant parente au troisième degré d'Henri de Bourbon, une dispense du pape eût été nécessaire pour autoriser le mariage; 2" il y avait eu parenté spirituelle , résiillant de ce que le Béarnais ava^it eu pour parrain Henri H , père do Marguerite; 3" il y avait eu, comme le fait clairement comprendre Davila , dans son récit de la cérémonie du mariage , contrainte exercée sur Marguerite.

2 Comment et en quel temps la reine accoucha de M. le Dauphin, par Louise Bourgeois, dite Boursier, sage-femme de la reine. (Collée. Petitoi, t. LIX.)

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femme, ne te fâche pas; cet eufmit est à tout le monde , il faut que chacun s'en réjouisse. » Toute la nuit, ajoute la relation contemporaine, « ce ne furent que feux de joie , que tambours et trompettes, que tonneaux de vin défoncés pour boire à la santé du roi, de la reine et de monsieur le dauphin; ce ne furent que personnes qui prirent la poste pour aller en divers pays en porter la nouvelle et par toutes les provinces et bonnes villes de France. Tous ceux qui se rencontraient s'embrassaient sans avoir égard à ce qui était du plus ou du moins. J'ai entendu dire qu'il y eut des dames qui , rencontrant de leurs gens, les embrassèrent , étant si transportées (le joie , qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient. » Cette allégresse universelle, aujourd'hui passée de mode, prouve qu'Henri IV, le restaurateur bienvenu de l'ordre et de l'autorité, aurait pu, en vivant vingt années de plus , devancer Richelieu et Louis XÎV dans l'œuvre du nivellement politique. La nation, prise en masse , était à peu près miire pour la monarchie absolue ; inclinée sans peine , par la lassitude des guerres civiles , au doux repos du règne nouveau, elle craignait par-dessus toute chose le retour de l'ère de trouble et d'anarchie que la conversion du premier Bourbon avait close. Il fallut la mort prématurée du roi béarnais, et la période de confusion dont cette mort fut suivie, pour rendre possible le réveil subit des passions féodales et des mutineries de parti. Henri IV, en effet, n'oubliait

aucune des mesures propres à créer insensiblement cette majestueuse unité dont le règne du grand roi sera l'expression outrée. Dès 1601, il ordonnait la démolition de tous les châteaux que la noblesse avait fortifiés et armés en guerre depuis quarante ans, et qui étaient d'inextinguibles foyers de révolte; le rasement des citadelles féodales ne put toutefois, sous ce règne, être accompli que dans le Languedoc. TJue autre mesure diminuait la classe des privilégiés; déjà l'article 158 de l'ordonnance de Blois (1579) avait supprimé la noblesse acquise par les fiefs; Henri IV, par un édit portant règlement sur le fait des tailles, supprima la noblesse acquise par les armes : depuis ce jour, nul en France n'a plus été gentilhomme à moins d'être extrait de race noble, d'avoir des lettres d'anoblissement, ou de posséder un office auquel la noblesse fût attachée. Heuiù voulait, en outre, retirer aux calvinistes les nombreuses villes de sûreté que l'édit de Nantes leur avait laissées provisoirement, et qui étaient dans l'État une menace permanente de guerre civile; Richelieu reprendra et exécutera ce dessein avec la rigueur inflexible qui caractérise toute sa conduite politique. Sully, toujours l'œil au guet, sentait sourdre autour dil roi les ambitions frémissantes d'une foule de Césars au petit pied ', hauts

1 Aut Cœsar, aul niliil, telle était la devise de Uiron , par exemple, lequel disait encore : a Je ne mourrai pas que ,je n'aie vu ma této sur un quart d'écu. »

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seigneurs ou gouverneurs de province; aussi la devise qu'il donne à son maître pour l'année 1 602 est-elle assez significative : Ne vigeant arma, lahitiir impermm; « Ayons la force, si nous voulons garder la puissance;» et les engins qui assurent la force, il les concentre à Paris, sous la main du roi et sous la sienne, dans ce palais de l'Arsenal qu'il habite et dans cette Bastille dont Henri lui a donné la capitainerie , « afin que s'il a des oiseaux à mettre en cage , il s'en puisse reposer sur lui. » La précaution n'était pas vaine; car, à partir de 1600, aux attentats contre la personne du roi ' s'ajoutent les machinations ténébreuses contre son pouvoir. En 1602, c'est Biron, le grand capitaine, celui auquel Henri a par trois fois sauvé la vie sur les champs de bataille, qui, croyant avoir à se plaindre de son prince, noue, de concert avec le comte d'Auvergne' et le duc de Bouillon, un complot avec l'Espagne et la Savoie. Henri IV, imposant silence à une vieille affection, fait tomber la tête du maréchale Toute la noblesse française, sans pressentir encore Richelieu, frémit d'une vague terreur devant ce coup de hache

' Le premier avait été celui de Jean Clu'itel, qui, en 1594, avait blessé le roi d'un coup de couteau à la bouche , dans la chambre môme de la marquise de Monceaux (Gabrielle d'Estrées).

' Le comte d'Auvergne, qui fut ensuite duc d'Angoulême , était né de Charles IX et de Marie Touchet, fille d'un lieutenant particulier du présidial d'Orléans.

^ Voyez sur le procès et l'exécution de Bii-on le récit de son beau-frère, le marquis de la Force ; Mémoires, t. I , chap v.

frappé sur Biron. En 1605, cependant, une nouvelle conspiration s'ourdit entre le comte d'Auvergne et l'ambitieuse famille d'Entraigues; le roi cette fois usa de clémence, comme Auguste, et il n'eut pas lieu de s'en repentir.

La main perfide de l'étranger était dans tous ces complots. Au lendemain même de la paix de Vervins, le cabinet de Madrid avait repris, avec Philippe m, les sourdes menées de sa politique. Non contents d'insulter notre ambassadeur, les Espagnols avaient cherché à faire rompre l'ancienne alliance des cantons suisses et de la France ; ils avaient fourni de l'argent et des troupes au duc de Savoie , et les montagnards du versant méridional des Pyrénées ne cessaient de faire des incui'sions à main armée surle territoire du Béarn, enlevant, sous le couvert des autorités espagnoles, le bétail et les hommes. « Je vois bien, disait, dès 1601, Henri IV à Sully, je vois bien que ces gens-ci ne me laisseront jamais en repos tant qu'ils auront moyen de me troubler; mais, par Dieu! je le jure, si je puis avoir une fois mis mes affaires en bon ordre, assemblé de l'argent, et le surplus de ce qui est nécessaire, je leur ferai une si furieuse guerre qu'ils se repentiront de ra'avoir mis les armes à la. main. » Plus tard il disait encore : « Les rois de France et d'Espagne sont posés dans les deux bassins d'une balance desquels il est impossible que l'un monte sans que l'autre

Détruire la prépondérance de cette double maison d'Autriche qui pesait lourdement sur l'Occident, par l'est et par le midi, par l'Allemagne et par l'Espagne, telle fut, à partir de l'année 1598, la pensée fixe d'Henri IV. L'entreprise était épineuse; aussi toutes les forces réunies des armes et de la diplomatie {urcnt-ellcs appelées à y pourvoir.

Il fallait, avant tout, renouveler de fond en comble l'organisation militaii^e de la France. Henri IV, nous l'avons vu, avait fait les guerres de la Ligue avec des troupes fort hétérogènes, les troupes soldées, comprenant de la cavalerie et de l'infanterie, et les troupes non soldées ou libres, composées exclusivement de gentilshommes prêtant dans la cavalerie le sei'vice féodal du ban et de l'arrière -ban. La constitution de celte armée offrait de graves inconvénients. D'abord les troupes non soldées, quoique très -braves en un jour de combat, manquaient absolument de solidité et de constance dès qu'il s'agissait d'une campagne un peu longue. La nostalgie de leurs châteaux ou de leurs plaisirs prenait vite ces volontaires de qualité; vainqueurs ou vaincus, ils se débandaient régulièrement après chaque bataille. Au lendemain de la reprise d'Amiens, par

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exemple , Henri IV écrivait à sa sœur M"* Catherine de Bourbon : « J'avais jeudi au soir cinq mille gentilshommes ; samedi, à midi Je n'en avais pas cinq cents; de l'infanterie le débandement est moindre, quoique très- grand. »

D'un autre côté, les troupes soldées, qui consistaient presque essentiellement en auxiliaires étrangers, allemands pour la plupart, étaient, surtout quand la solde se faisait attendre, un fléau terrible pour le pays. Les capitaines qui les commandaient ne les avaient pas toujours dans la main. A Nuits, le prince de Condé, après la capitulation de la place, ayant donné aux habitants un détachement français pour les garantir du pillage, les mercenaires passèrent sur le corps du détachement. C'est que , pour les reîtres et les lansquenets , le zèle de la religion réformée n'était que le prétexte; le but, c'était la rapine; la France était à leurs yeux ce qu'avait été l'Italie un demi-siècle auparavant, une riche proie à dévorer, une arène ouverte aux passions et aux convoitises les plus brutales. L'infanterie nationale, à vrai dire, ne se conduisait pas mieux que ces auxiUaires étrangers ; chaque soldat avait hâte de s'assurer, tandis qu'il tenait la pique ou l'arquebuse, des ressources pour ses vieux jours; car, à la paix, la plupart des régiments étaient licenciés, et ceux que l'on conservait étaient de beaucoup réduits. Aussi toutes les assemblées d'états généraux , au xvi* siècle et auparavant, s'étaient- elles éncrgiquemcut plaintes

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des (( extorsions et molestes » que les compagnies des gens de guerre levées pour le service du roi infligeaient aux habitants des lieux par où ils passaient, emportant non- seulement les vivres, chevaux et harnais, mais même les hardes et jusqu'à la bourse des vilains. Les mandataires du clergé et du tiers état, en 1577 et en 1588, prenant en main la cause des campagnes, avaient demandé qu'il fût permis aux paysans de se réunir au son du tocsin et de courir sus aux pillards; que les étapes des soldats fussent rigoureusement réglées d'avance; que les inontres ou revues fussent faites en présence des maires et échevins, ayant charge de signer les rcMes et d'en rester dépositaires ; que tous les miliciens enBn fussent tenus, une fois licenciés, de reprendre, sous peine du fouet, leur premier métier, au lieu de continuer à guerroyer pour leur compte à travers champs, comme le faisaient bon nombre d'entre eux '. « Qui est plus ennemi d'un homme paisible, s'écriait Bodin dans sa République'', que le furieux soldat, du paysan débonnaire que le guerrier sanguinaire, du philosophe que le capitaine,

1 « Chacun sait que le Français qui a goûté des armes les quitte malaisément, et que souvent, de gaieté de cœur, il querelle, par faute d'ennemi, son compagnon et son ami même. L'Italien, l'Allemand, le Suisse, la paix faite, retourne à son métier; le Français demeure soldat, et s'il ne fait pas la guerre au loin, il la fait aux paysans sur les chemins. 1 Dnplessis-Mornai, Mémoire sur les moyens de diminuer l'Espagnol.

3 Livre V.

des sages que les fols ? Car le plus grand plaisir que reçoivent les gens de guerre, c'est de fourrager le plat pays, voler les paysans, brûler les villages, assiéger, battre, forcer, saccager les villes, se laver au sang des meurtris. » Le seul moyen d'empêcher ces pilleries, ajoutait Bodin, est de bien payer V armée, «car les édits et ordonnances ressemblent aux toiles des araignées, comme disait Anacharsis à Solon ; il n'y a que les mouches qui s'y prennent, et les grosses bètes s'en jouent; » il faut établir en outre dans les légions une discipline rigoureuse, « telle qu'elle était chez les anciens Romains, et défendre au premier venu de porter les armes, de quitter la charrue ou la boutique pour se ranger sous l'enseigne, s'y affriander aux voleries, quitte à lâcher pied au premier choc, un jour de bataille. » Telle était aussi l'opinion d'Henri IV. 11 savait que l'infanterie française, grâce aux éléments désordonnés qui la constituaient, était très-mauvaise et bien inférieure surtout à l'infanterie espagnole, réputée avec raison la première de l'Europe pour la fermeté et la discipline. Il savait qu'on ne pouvait tirer que de médiocres services de capitaines mal payés, de soldats raccolés à coups de bâton, et retenus dans le devoir par la seule crainte des prévôts, dos prisons et des potences. Aussi son premier soin fut-il d'accroître la paye du fantassin en l'élevant à huit sous par jour (trente sous d'à présent), d'assurer des pensions aux oiricicrs et aux soldats qui se retiraient de la guerre

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c( estropiés et caducs » (édit de juin 1606), et l'immunité de toutes charges publiques aux veuves et aux orphelins des miliciens morts au champ d'honneur'. Dès 1595, il avait institué vingt-quatre commissaires provinciaux des guerres , chargés de veiller à l'exécution des ordonnances et de contrôler la gestion des capitaines-, ces commissaires hériteront bientôt par surcroît des fonctions des anciens clercs des maréchaux dans l'otTice de passer les troupes en revue , d'arrêter le nombre exact des soldats de chaque compagnie, d'empêcher les capitaines de présenter des soldats d'emprunt [passe -volants) loués pour faire nombre à la revue , et de voler ainsi une partie de la solde.

Dans ce travail de réorganisation de l'armée, Henri IV élimina autant que possible l'élément noble et volontaire; il ne conserva cette cavalerie que comme accessoire ; il voulait que le ban des gentilshommes pût se rebuter désormais et quitter à son gré le drapeau, sans faire échec aux opérations militaires. La principale attention du roi se porta sur l'infanterie, la grande force des armées modernes, la seule capable de satisfaire aux exigences de la guerre, qui chaque jour devenait plus savante, plus stratégique, et réclamait un instrument souple et docile. Il réduisit aussi de beaucoup le contingent

1 Un vaste bâtiment, situé rue de Lourcine, fut approprié aux usages d'une sorte d'hôtel des Juvalides. sous le nom de t maison de la charité chrétienne t.

étranger (reîtrcs et lansquenets) dans la troupe soldée, et posa en principe que toutes les garnisons laissées, en temps de guerre, dans le royaume, seraient françaises. Jusqu'alors le soudard ignorant et grossier avait fait la loi dans les camps; Henri IV, désirant relever, à tous les points de vue, le métier des armes, fonda deux établissements d'instruction militaire, l'un dans le collège de la Flèche', pour des fils de gentilshommes pauvres, sortes de boursiers, dont le roi payait la pension -, l'autre à la cour, où il forma une académie provisoire pour l'éducation des jeunes gens de l'aristocratie ou des hautes classes du tiers état qui voulaient entrer dans l'armée. Il songeait, en outre, en 1609., à créer une véritable école militaire , qui aurait été une pépinière permanente de gens de guerre, avec un fonds assigné sur le trésor, des règlements et des statuts propres : cette idée sera reprise par Louis XIV (École des cadets) au moins en partie'. En cette même année 1609, Henri IV fit dresser, d'après tous les ouvi'ages anciens et modernes et les règlements et usages en vigueur dans les divers pays de

1 Dans le château que le roi avait donne- en IG04 aux jésuites pour y fonder un collège jouissant de tous les privilèges attribués aux universités. «

2 Palma Cayet , année IGOi.

3 Henri IV eut en outre l'idée de la Légion d'honneur; car il proje- Init la création d'un nouvel ordre « de chevalerie d'honneur », où seraient entrés , sans distinction de naissance, et en nombre indéfini, tous ceux qui auraient rendu au prince ou à la patrie de longs et utiles services , ou accompli des actions d'éclat sous le drapeau.

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l'Europe, uu traité complet de l'art militaire, dont l'étude et la mise en pratique devaient ensuite être prescrites dans tous les rangs de l'armée. Le Béarnais, qui n'avait plus à faire le roi de NavaiTe , c'est-àdire le soldat osé et aventureux, entendait bien, dans sa prochaine guerre contre l' Autriche, ne rien laisser à la fortune des combats de ce qu'il pouvait lui ôter par tactique et par prévoyance. Il se souvenait que François I" avait été battu à Pavie pour avoir fait mal à propos le paladin et le chevalier, pour avoir méprisé la puissance nouvelle de l'artillerie, et s'être obstiné à forcer la victoire, à cheval , avec ses gendarmes. 11 s'en remit donc à son grand maître Sully du soin de préparer une formidable artillerie, avec d'immenses approvisionnements de munitions (quatre cents pièces, deux cent mille boulets). De 1602 à 1610, le matériel et le personnel de cette arme savante sont reconstitués entièrement. La même sollicitude est apportée au perfectionnement du génie militaire, dont on organise un corps permanent sous les ordres de Sully, admirablement secondé d'ailleurs par quelques officiers et ingénieurs, tels que Saint- Luc, Chàtillon, et Jean Errard (de Bar-le-Duc) '. Sully lui-même avait innové dans cet art en substituant (guerre de Savoie) les feux plongeants, les feux d'écharpe et de revers aux feux directs, les seuls employés jusqu'alors.

1 La Fortification démontrée et réduite en art, par Jean Errard, 1594-1604.

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Errard innova également en inventant le système de bastions que Vauban perfectionnera au siècle suivant; les fortifications furent abaissées presque au ras du sol, et l'ennemi fut tenu éloigné des enceintes par des ouvrages avancés. Tel fut le type sur lequel fut bâtie la citadelle d'Amiens. Presque toutes les places furent réparées ou fortifiées à nouveau, surtout au nord et au sud-est, par où tant de fois les envahisseurs, depuis vingt ans, avaient débordé sur le territoire. En outre , des travaux immenses furent faits au port de Toulon, appelé à devenir un jour le premier arsenal maritime de France. C'est ainsi qu'un prince prudent et avisé, résolu à courir les chances d'une lutte formidable, s'assure toutes les ressources de l'attaque et de la défense, et se rend digne de la victoire avant même d'avoir commencé la guerre.

Lorsque Philippe II, en mourant, avait jeté un dernier regard sur ce monde qu'il eût voulu tenir tout entier dans sa main, il n'avait point paru soupçonner qu'un péril sérieux pour sa monarchie pût venir tout de suite de la France. Son testament' du

1 Économies, t. 1,

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moins révèle un autre souci. 11 recommande avant tout à son fils de conserver « l'entière et absolue navigation des deux Indes » ', et d'avoir l'œil, non sur la France , qui est « négligente de la mer » , mais sur l'Angleterre et les y^cbelles des Pays-Bas, « qui abondent en toutes cboses propres à lui nuire. » Du côté de l'Allemagne et de l'Italie il ne voit rien à redouter, ces pays étant possédés « par un trop grand nombre de princes différents d'humeur et d'intérêts, qui ne veulent rien déférer les uns aux autres». Quant à la Pologne, si puissante au xvi" siècle, il trouve qu'elle est « trop loin » , et qu'elle a « de trop grands voisins qui l'inquiètent » ; son roi , d'ailleurs, est plutôt officier que seigneur de ses peuples. Il n'y a pas davantage à se mettre en peine des rois de Danemark et de Suède; « car ils sont trop reculés et enfoncés dans les mers enfroidurées, sont trop peu pécunieux, et leur gent est mal aguerrie et encore pirement disciplinée-.» Mais, répète Philippe II à son fils, comme s'il eiit deviné en quelles mains devait tomber un jour l'empire espagnol des Indes, « ayez toujours les yeux et les pensées tournés vers les îles et mers britanniques, principalement si une fois, comme l'apparence en est grande, ces trois royaumes s'unissent sous une même couronne. »

' C'cbl à la possession des deux Indes que Philippe II faisait allusion, lorsqu'après le dé. astre de Vinvencihle Armada, il disait : « Tant que je resterai maître de la source , je regarderai comme peu de chose la perte d'un ruisseau. »

2 Gustave-Adolphe devait bientôt donner un démenti à cette opinion.

Cet adversaire, que Philippe II craignait tant, fut précisément le premier allié qu'Henri IV voulut s'assurer dans sa prochaine guerre contre l'Espagne- Autriche. Dès 1598, le Béarnais avait fait à ÉUsabeth des ouvertures secrètes en vue d'une entente commune. Sully, chargé eu 1601 d'une première ambassade en Angleterre, avait trouvé la reine disposée favorablement. Après la mort d'Elisabeth (1603), les négociations furent reprises avec son successeur, le Stuart Jacques T. Le caractère et les tendances du nouveau prince les rendirent assez laborieuses. Le plénipotentiaire d'Henri IV, qui cette fois encore était Sully, faillit même voir, grâce à l'orgueil britannique, sa mission d'alliance saluée dès le début à coups de canon. Le navire anglais qui le portait, ayant rencontré au large le vaisseau du vice -amiral de Vie, avec le pavillon français arboré au grand mat, s'en offensa comme d'un affront, et pointa toutes les pièces du bord en menaçant de faire feu. Sans « la prudence et dextérité » de Sully, qui couvrit d'un prétexte honorable la mise à bas immédiate du pavillon irrespectueux, il y eût eu sans nul doute une « batterie, où apparemment la France eût été la plus faible ' » .

Un autre incident du même ^enre signala l'arrivée à Londres de l'ambassadeur d'Henri IV. A la suite d'un meurtre commis sur un Anglais par un

• Économies, t. I.

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gentilhomme de sa suite, il s'éleva une émotion populaire qui eût bien pu couper court à tous les préliminaires de négociation, si la sagesse de Sully et son esprit de modération équitable n'eussent conjuré à propos ce nouveau péril. Dès sa première lettre à son maître, le sagace diplomate laisse entrevoir les dillicultés de la tache qu'il a entreprise. La principale vient, selon lui, du naturel même du peuple anglais, non moins inconstant et variable « que les ondes de ce grand Océan au milieu duquel il est enclos » ; la fierté, l'outrecuidance et la présomption, voilà aussi, écrivait Sully, les traits dominants de son humeur. Il déclarait néanmoins qu'il ne perdait pas l'espérance de traiter conformément aux désirs du roi; mais il ajoutait qu'il n'y avait pas grand fond à faire sur une cour auprès de laquelle « le dernier qui parle a toujours raison » ; c'est pourquoi Henri IV ferait très - sagement , tout en s' alliant avec les rois et les princes ses voisins, « de n'établir pas toutefois sa principale espérance là -dessus,» mais de compter avant tout sur luimême, sur ses propres forces, « sur sou peuple guerrier et courageux. »

Le terrain diplomatique était d'ailleurs, comme nous l'apprend un autre message de Sully, assidûment contre -miné par le roi d'Espagne et les archiducs. Ceux-ci, exploitant à leur profit des regrets vivaces et de vieilles animosités, offraiont à l'Angleterre soldats et argent pour l'aider à recon-

quérir, le cas cchéaut, les provinces qu'elle avait on France lors de la guerre de Cent ans; ils n'y mettaient qu'une condition , c'était que Jacques \" abandonnât les révoltés flamands. Ainsi courtisé de deux côtés à la fois, ce prince était fort perplexe; son indécision et sa défiance naturelles s'augmentaient encore de la froideur peu dissimulée que ses propres sujets lui témoignaient ; les susceptibilités de son humeur prenaient ombrage sur mille points. Ses entretiens confidentiels avec Sully nous peignent bien l'homme, tel qu'il était en eflet, avec une certaine ouvei'ture d'esprit, gâtée par un manque absolu d'assiette dans les idées et les sentiments. Un jour il avoue à notre ambassadeur qu'on lui a mandé de France qu'Henri IV le traitait avec une sorte de dédain; la vérité, c'est que le Béarnais, par plaisanterie, l'appelait quelquefois maure Jacques. Le Stuart lui-même parlait avec assez peu de révérence du nouveau roi d'Espagne Philippe III, disant qu'il n'avait pas « grande vigueur ni de corps ni d'esprit pour faire des progrès semblables à ses prédécesseurs, et qu'il y avait d'ailleurs bien moyen de l'en empêcher » ; et Sully de lui répondre malicieusement qu'il se réjouissait de lui voir « la connaissance si entière du naturel des Espagnols » , et de le féliciter de n'en avoir fait l'apprentissage que « parles travaux elles misères d'autrui ». « Le roi d'Angleterre me dit, écrivait encore le diplomate à son maître, que j'avais eu bien de la peine à régler les dé-

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sordros que j'avnis trouvés au fait des fuiances , et qu'il m'avait fallu avoir l'esprit bien ferme et bien résolu pour résister à tant d'importunitcs des plus grands de France, et là-dessus il me raconta mille particularités, dont même il ne me souvenait plus. Après, comme sa coutume est de changer souvent de discours et d'interrompre ce qu'on lui veut dire sans en attendre la conclusion , il me demanda comment se portait Votre Majesté, et en paroles couvertes; je vis bien qu'on lui avait fait concevoir des craintes pour la vie de Votre Majesté depuis votre dernière maladie , et qu'on lui avait fort travaillé l'esprit : de sorte qu'il était irrésolu , craignant qu'après avoir rejeté l'amitié des autres princes, et posé sou seul fondement sur la vôtre, tout fût à recommencer, si vous veniez à disparaître, n'estimant pas les choses assez établies en France pour que la présence d'un enfant les pût conserver en leur entier. De quoi je lui donnai toutes sortes d'assurances , le priant de ne prendre garde à ces bruits incertains ; que les personnes de nos rois nous étaient si chères et si sacrées que le moindre mal qu'ils avaient nous faisait tout appréhender. » En somme, concluait Sully, cette cour d'Angleterre est un étrange monde : les partisans de l'alliance française regardent le roi comme « trop faible pour s'atteler à une atîaire d'aussi grande importance » , et les autres voient les choses politiques « comme à travers un nuase ».

L'ambassadeur réussit cepeudaut, au prix de mille « procédures pénibles » , à convaincre Jacques 1" de la nécessité de conclure avec la France une alliance offensive et défensive. Le Stuart n'entendait pas , à la vérité , brûler trop vite ses vaisseaux ; toute la diplomatie de sa cour se résumait en cette parole : que la France fasse toujours le premier effort; dans le délai d'une année l'Angleterre sera prête à l'aider; Henri IV, en attendant, peut prêter secours à Ostende , assiégée par les Espagnols ; ses affaires sont « en si bon état » , son royaume est « si plein d'abondance et de richesses » ! Mais Sully ne se laisse pas prendre à ce dessein d'atermoyer, qui peut-être cachait un piège; avec ce bon sourire profond du diplomate , il se récrie à la seule pensée d'un moyen terme capable de porter préjudice au roi d'Angleterre et à son peuple; car enQn, ajoute- t-il, si le x'oi mon maître est seul à soutenir le faix de la dépense , il est à craindre qu'il ne veuille aussi être tout seul à recueillir le fruit de ses peines et de ses travaux , « ce qui sans doute vous donnerait de l'ennui, voire une jalousie suffisante à rompre toute amitié entre nous, laquelle voulant éviter, je vois bien qu'il se faut réduire à la défense secrète, et néanmoins convenir dos conditions et des moyens avec lesquels chacun fera la guerre et secourra son compagnon, au cas que, pour cette cause, le roi d'Espague voulût attaquer chacun des deux ou tous les deux ensemble. »

Par cette franchise pleine d'aménité politique, Sully emporte les derniers retranchements de Jacques 1" et de ses ministres, et l'on nomme aussitôt les commissaires britanniques chargés de suivre au nom du roi la négociation définitive. Ce furent l'amiral lord Howard, le comte de Northumberland , le comte de Marr, le secrétaire d'ittat Cecyl, et le lieutenant général lord Mountjoy. L'alliance fut arrêtée enfin aux conditions suivantes : Au cas où le roi d'Angleterre tout seul serait attaqué par l'Espagne , Henri IV lui devait fournir le secours d'une « gaillarde et forte armée » de six mille hommes au moins; si c'était contre la France que Philippe III tournait ses efforts, le roi d'Angleterre prêterait à son voisin assistance sur terre et sur mer; si les deux peuples étaient attaqués à la fois, les deux parties, convenant de ne point faire la paix l'une sans l'autre, travailleraient ensemble à la délivrance complète des Pays-Bas, Henri IV au moyen d'une armée de vingt mille hommes, sans préjudice d'une diversion dans le Midi et dans l'Est, Jacques I" avec deux grandes flottes « dignes de faire de bons exploits vers les Indes et les côtes d'Espagne » , plus une armée de terre de six mille hommes, le tout à ses frais. Henri IV, que la dépense, en tout autre cas, regardait soûl, obtint, en outre, des facilités pour le paiement du reliquat de sa dette envers l'Angleterre.

Telles furent les clauses du traité de Ilampton-

182 SULI.V rr SON TEMPS

Court, signé le 30 juillet 1003. C'était, on le voit, un grand succès diplomatique pour Sully, qui ne manque pas de raconter tout au long dans ses Économies les péripéties de sa « grande ambassade ' ». Il avait, du reste, bien jugé le prince écossais. Dès le mois d'août de l'année suivante, Jacques I", qui n'avait d'autre politique que de s'orienter au souffle du vent, concluait avec le cabinet de Madrid un traité tout contraire. Il est vrai qu'il ne tarda pas à s'en repentir; joué par l'Espagne, qui n'avait profité des arrangements survenus que pour fomenter intrigues et complots en Angleterre, le Stuart, furieux, renoua par l'intermédiaire de M. de Beaumont ses négociations avec la France. En 1609 il fut convenu que le prince de Galles, liériticr présomptif du trône , épouserait la deuxième fille d'Henri IV , et que l'Angleterre seconderait de tous ses efforts le roi son allié dans la grande guerre contre la double maison d'Autricbc.

Ce point d'appui était excellent; mais il ne suffisait pas à Henri IV, qui ne voulait pas «attaquer à demi » , comme dit Sully , un adversaire si redoutable. Depuis 1598, la branche allemande et la

SULLV l'T l.!' KOI DE FKA.NCK 1S<S

branche espagnole de la maison d'Antriche avaient resserré leurs liens par im double mariage : l'infante Isabelle avait épousé l'archiduc Albert, frère de l'empereur Rodolphe II, et lui avait apporté en dot la souveraineté des Pays-Bas; d'autre part, le nouveau roi d'Espagne Philippe III avait pris pour femme la tille de l'archiduc, Marguerite. Dès lors, le cabinet de Madrid, sûr du concours de celui de Vienne, avait entrepris de se dédommager de la perte des provinces bataves en se saisissant du cercle de Westphalie ' , dont une partie , les duchés de Clèves et de Juliers, devait revenir comme paiement de ses services à la branche allemande de la famille. La première tentative dans ce sens n'avait pas toutefois été heureuse : à peine l'archiduc Albert, qu'on avait chargé de mettre la main sur le territoire convoité, avait- il fait entrerses troupes en Westphalie, que les princes réformés, rassemblés eu diète à Cologne, puis à Coblentz, avaient sommé Rodolphe de remplir son devoir de chef élu de l'Empire, en envoyant une armée chasser l'étranger. Rodolphe ayant refusé, en alléguant, dit Palma Cayet, l'impossibilité de lutter contre les « puissantes armées » de l'Espagne, les princes avaient décrété la formation d'une armée fédérale et contraint leur suzerain de sanctionner cette délibération

' 11 ne faut pas confondre le cercle de Westphalie avec le duché de Westphalie, lequel appartenait à l'électeur de Cologne, prince pensionné par Henri IV.

ISi SDLLY ET SON TEMPS

par un édit impérial. Leur énergie porta coup : les Espagnols, voyant ces forces marcher sur le Rhin pour se joindre aux Hollandais du prince d'Orange, se décidèrent à évacuer les terres westphaliennes. La partie toutefois n'était que remise, et Henri IV, qui ne l'ignorait pas, voulait être prêt, le cas échéant, à intervenir l'épée à la main dans la question. Son traité avec l'Angleterre n'avait été, comme son mariage avec Marie de Médicis, qu'un jalon posé pour l'avenir. Il s'est de plus, en 1601, assuré l'amitié des Vénitiens, qui lui ont envoyé dans cette vue une ambassade solennelle. En 1602, il a renouvelé, par l'intermédiaire de Brùlart de Sillery et de de Vie, l'antique alliance de la France avec les cantons suisses et les Grisons. Sa diplomatie , toute politique, embrasse, sans nulle acception rehgieuse , tous les États, tant catholiques que protestants, qui ont sujet de craindre l'Espagne. En 1603 et 1604, il achève de gagner le pape S déjà fort bien disposé pour lui, en rappelant les jésuites, expulsés de France depuis l'attentat de Jean Chàtel (1594) -. Le duc de Savoie lui-même, si vertement

' Sully alla en députation auprès du pap(>, qui lui fit un excellent accueil ; le cardinal Abdobrandini particulièrement avait en haute estime le ministre d'Henri IV; il parlait sans cess^ de lui, disant que « pour les affaires de l'Église et des ecclésiastiques », il se gouvernait « incroyablement bien », ainsi que son frère de Béthune, qui était ambassadeur en titre à Rome.

2 M. Secrétain, dans son livre déjà cité [Sixte-Quint et Henri IV, page 246), explique parfaitement comment on avait affecté do frapper, sans preuves et contre toutes les règles juridiques, la compagnie des

mis à la raison quelques années auparavant, entre dans l'alliance contre l'Espagne; c'est Sully qui conduit, de 1605 à 1608, cette négociation épineuse, comme il a conduit naguère le siège difficile de Montmeillan. L'ambitieux potentat des montagnes cousent à tout, même à déposer ses vieilles convoitises sur Genève, même à renoncer à la Savoie, sous la condition d'un dédommagement dans la plaine du Pu; ce dédommagement, c'était le Milanais, que Philippe II lui avait déjà promis, mais sans le lui donner : de là le dépit de l'avide principicule et sa volte-face vers la France.

Au nord se trouvait un autre pays , acquis d'avance à la cause d'Henri IV, et qui n'était pas à dédaigner, car il y avait là un grand capitaine et une flotte puissante : c'était la Hollande, État naissant encore, composé des sept provinces qui s'étaient détachées en 1570 des Flandres espagnoles, et qui s'étaient constituées eu république. Constamment soutenues par Henri IV, depuis 1598, dans leur lutte contre Philippe II et contre son fils , ces Provinces-Unies , comme elles s'appelaient, avaient fini par conquérir définitivement leur indépendance ' ,

jésuites à propos de l'allental de ChâteL L'Université ne pouvait leur pardonner le succès de leur enseignement ; on leur en voulait aussi parce qu'ils refusaient de prier pour Henri tant qu'il ne serait pas réconcilié avec le pape. — On sait que le roi légua son cœur aux jésuites de la Flèche.

1 Victoiie deNieuport, 1601 ; défense d'Ostcndo, 1604; victoire navale de Gibraltar, 1607.

que l'Espagne reconnut implicitement, lorsqu'elle signa, de guerre lasse, le 9 avril 1609, une trêve de douze ans, sous la garantie de la France et de l'Angleterre. En outre, des négociations avec la Suède et le Danemark, habilement conduites de 1603 à 1609, aboutirent à la conclusion d'un traité d'alliance avec ces deux États Scandinaves, qui devaient, à partir de ce jour, demeurer les amis fidèles de la France.

Quelle part Henri IV réservait- il à sa mouarcbie dans le (irand dessein si fameux et dont on a tant discouru? S'il en eût cru Sully, la France se serait bornée à conquérir pour autrui, sans rien retenir pour elle; mais Henri IV n'entendait pas de celte oreille. Déjà, en 1F)99, il avait marié sa sœur Catherine au fils du duc de Lorraine; en 1609 il décide le prince son beau -frère, devenu duc à son tour, à consentir par écrit à l'union de sa fille aînée avec le Dauphin. La Lorraine, qui était un fief féminin, devait ainsi revenir à la France, comme la Bretagne lui était revenue au siècle précédent. Ce n'est pas tout : au terme des conventions signées avec le duc de Savoie, la F'rancc devait obtenir le comté de Nice et la Savoie, et, de par le droit du

SULLV ET I.E ROI DE FllANCE 187

vainqueur, le roi devait annexer l'vVrtois, Cambrai, Tournai, Namur et le duché de Luxembourg, c'està-dire s'acheminer d'un pas de pUxs vers les limites naturelles du bassin gaulois, en devançant l'œuvre ultérieure de Mazarin et Louis XIV.

En Allemagne, où se trouvait, dans la question westphalicnnc , le nuage qui devait crever bientôt, Henri IV avait essayé, dès 1602, de réunir en un faisceau les divers princes hostiles aux Habsbourg, Son but était d'ôter la couronne impériale à la maison d'Autriche pour la transférer à une maison également cathohque, mais rivale, celle de Bavière. La mort du duc do Juhers (25 mars 1009) fit éclater le grave litige que tout le monde attendait. La succession, qui comprenait trois duchés, Juliers, Clèves, Berg, deux comtes, la Marck et Ravensberg, une seigneurie, Ravenstein, et six principautés, était prétendue contradictoirement d'un côté par l'électeur de Saxe, dévoué à la maison d'Autriche, de l'autre par l'électeur de Brandebourg et par le comte palatin de Neubourg , clients d'Henri IV et des princes réformés. C'était un litige aussi sérieux et aussi embrouillé que l'a été de nos jours celui des duchés de Sleswig- Holstein, et il devait soulever encore au xviu" siècle d'interminables débats '.L'empereur Rodolphe évoqua l'affaire, ordonna le séquestre des pays contestes, et

I Ce sera roltc fois onlrc la Prusse et la maison de Ncuboui jr.

envoya son cousin l'archiduc Léopold, évèque de Passau, les occuper avec une armée; mais les princes allemands du parti opposé , soutenus par la France et l'Angleterre, forcèrent les troupes impériales de se retirer, et les deux autres prétendants prirent à leur tour possession des duchés.

La question en était à ce point lorsque Henri IV, en 1610, se résolut à y intervenir. Une union offensive et défensive fut conclue à Halle entre lui et les princes fédérés, savoir: l'électeur palatin, l'électeur de Brandebourg, le duc de Wurtemberg, le prince d'Anhalt, le marquis de Bade, les margraves de Baireuth et d'Anspach , le comte palatin de Neubourg, le duc de Deux -Ponts, et plusieurs villes libres impériales, entre autres Strasbourg, Ulm et Nuremberg.

En dehors de ces alliances déclarées ou secrètes, Henri IV avait noué partout, comme par une revanche de la Ligue, des intelligences avec les peuples, les factions ou les sectes hostiles à Philippe III et à Bodolphe. Il travaillait entre autres par ses émissaires, à l'est la Bohème, la Hongrie et la Moravie, au midi les Morisques\ C'était, il faut le dire, uq tribut fâcheux qu'il payait à celle politique immorale de Machiavel, érigée alors en maxime d'État, et seloa laquelle l'astuce était réputée de la sagesse, et

' Descendants des anciens Maures , qui n'avaient eiubiasso que d'apparence la foi catholique, et qui épiaient avec soin toutes les occasions de s'insurger.

SULLV ET LE UOI DE l'RAXCE ISf)

la duplicité de la profondeur. Dès 1602, le marquis de la Force, dont nous avons déjà parlé, s'était abouché secrètement à Pau , par les ordres du roi , avec les délégués des Moris(]ues, Ceux-ci, prêts à se soulever, ne demandaient que des armes et des chefs ; ds avaient des places fortes, et assez d'or pour en prêter au besoin à leurs protecteurs.

Telle était l'immense machine de guerre préparée de 1599 à IGIO par Henri IV, de concert avec des hommes tels que Sully, Villeroy, Sdlery, Jeannin, d'Ossat, tous ministres ou diplomates expérimentés, dont ceux des règnes de Louis XIII et de Louis XIV ne feront que suivre les errements. Il fallut, pour en adapter les pièces diverses et complexes, une application singulière doublée d'une patience infatigable. Plus d'une fois l'énergie austère de Sully dut parer aux défaillances d'Henri IV. Quand celui-ci, sollicité par ses chasses et par ses plaisirs, exagérait ses demandes d'argent auprès du ministre, allant jusqu'à proposer de mettre, au besoin, une crue aux impôts, le surintendant haussait les épaules et se grattait la tète sans rien répliquer. Alors le roi, quelque peu honteux , cherchait à s'excuser : « Considérez, mon ami, disait-il un jour à Sully, par

quels pc-rils et travaux de corps et d'espril il m'a fallu passer depuis mon enfance jusqu'à présent, et ne me plaignez point ce qui est de mes petits passetemps. — Sire, répondit le serviteur, si Votre Majesté n'a plus pour but que d'achever le cours de ses ans doucement et en repos, je confesse que j'ai tort de vous contester la dépense de vos plaisirs; mais si vous désirez améliorer encore vos affaires, châtier vos ennemis , vous venger des malices noires des Espagnols , et exécuter votre traité avec le roi d'Angleterre, c'est différent; il ne s'agit pas de rouler et de pousser le temps à l'épaule. » Le roi, pensif, regax'da longtemps son ministre, sans parler, comme s'il combattait en lui-même; puis il dit d'un ton fâché : « C'est une chose étrange que, plus je vous aime et prends bonne opinion de votre esprit et capacité , plus il semble que vous la preniez mauvaise de moi. Eh bien, à votre aise! — Sire, repartit Sully, j'éprouve un ennui extrême de vous avoir rencontré ce matin en si mauvaise humeur, mais je ne fais que me conformer à vos ordi'es. Considérez qu'il vous faut trouver encore 20 millions de livres comptants, outre les 2o raiUions que j'ai déjà assemblés, puis un fonds semblable pour les années suivantes, ce dont je ne suis nullement eu doute , si l'on me laisse ménager ce que j'ai eu l'esprit ( sans toucher à vos revenus ordinaires ni surcharger vos peuples) : cinquante mille hommes de pied, coût par mois 900,00(> livres; six mille chc-

SUI.lv RT LI; KOI Di; FltANCH 191

vaux, 340,000 livres; quarante canons, 150,000 livres; l'imprévu, 150,000 livres : en tout, par mois, 1,400,000 livres, et, pour dix mois, 14,400,000 livres, à laquelle somme il faut ajouter, la première aunée, 150,000 livres, pour achat de provisions et autres choses. Il me faut, pour cela, un loisir de doux années et un relâche de toutes les dépenses non absolument nécessaires. »

En entendant celte éuumération mathématique, le roi parut découragé : « Je me doutais bien, dit-il à son ministre, que toutes ces grandes entreprises par vous imaginées ' seraient des ouvrages de longues années, lesquelles pourront êti'e interrompues par un milliasse d'accidents, et déjà moi -même je reconnais tant de difficultés en l'exécution finale, que j'appréhende bien que nous laissions le présent sûr l»our nous jeter à l'essor, comme fit l'autre jour un de mes oiseaux, que je n'ai jamais pu recouvrer depuis. Néanmoins je ne laisserai pas de les avoir toujours en l'esprit et de favoriser tous vos ménages et pratiques que vous jugerez à propos pour les avancer. »

Un autre jour, le roi se promenait, seul encore avec Sully, sous les grandes halles de l'Arsenal, près de la Bastille, et tous deux s'entretenaient du grand dessein. Henri IV semblait tout mélancolique. Sully lui demanda la cause de sa tristesse, et il le

1 Voilà un mot qui montre assez combien était grande en réalité la part d'initiative de Sully dans les visées pratiques du rjrand dessein.

pria de bien remarquer qu'il n'y avait pas lieu pour lui de se chagriner, « surtout s'il venait à considérer le lieu où il était; » s'il regardait, dans ces galeries autour de lui, ces rangées d'armes et de canons, déjà suffisants pour quinze mille hommes de pied et trois mille chevaux; s'il considérait, eu outre, qu'il y avait dans le temple de la Bastille deux millions de poudre , cent mille boulets , et sept millions d'or comptants : a tous ingrédients et drogues propres à médiciner les plus fâcheuses maladies d'État. »

La bi^anche espagnole devait être attaquée en même temps par trois côtés difféi'ents : 1" dans ses possessions italiennes , par les armées réunies de la France (quatorze mille hommes commandés par Lesdiguières), du Pape (onze mille hommes), de Venise (quatorze mille hommes) : du duc de Savoie (vingt mille hommes), en tout près de soixante mille hommes , tous à la solde d'Henri IV; 2° dans les Pays-Bas, par les troupes coalisées de la France, de l'Angleterre , de la Hollande et des princes d'Allemagne ; 3" en Espagne même , sur deux points à la fois, par Perpignan et par Saint- Sébastien (cinquante mille hommes); l'offensive, de ce côté, de-

SULLV ET LK KOI DE rilANCK 193

vait être prise par la Force , gouverneur du Béarn et vice- roi de la Navarre française. — Contre la branche allemande devaient opérer cinq armées, formant un total de cent vingt-huit mille soldats, fournis concurremment par la France, l'Angleterre, le Danemark, la Suède, la Hollande, la Hongrie et la Bohème. C'était donc une masse, énorme pour le temps, de deux cent cinquante mille hommes environ , qui allait entrer en campagne , soutenue par une artillerie formidable de plusieurs centaines de canons. La moitié déjà de cette armée était sous les drapeaux dans les premiers mois de l'année IGIO; la levée de l'autre moitié était prochaine. Les frais de l'entreprise étaient évalués à cent cinquante et un millions, dont cent vingt -trois étaient couverts par la France. Les contemporains et Sully lui-même comptaient que l'exécution du grand dessein demanderait trois années. La confiance dans le succès était générale; elle semblait justifiée d'ailleurs par la haute capacité des deux principaux capitaines de la coaUtion, Henri IV et le prince d'Orange, et par l'imbécillité notoire de Philippe III et de l'Empereur. Déjà des poètes, tels que d'Aubigné, prédisaient pour l'an 1613 l'entrée triomphale du roi dans les deux capitales ennemies, Vienne et Madrid. L'archiduc Albert lui-même, ce parent des souverains menacés, ne songeait, dans son épouvante, qu'à se mettre à couvert du choc; il consentait à laisser aux armées d'Henri IV le libre passage sur son

territoire. « Monseigneur, écrivait- il au roi de France, je suis votre très -humble serviteur, et en cette qualité je vous supplie de passer en mon pays, car ni portes ni vivres ne vous y seront refusées, me confiant sur l'espérance qu'il plaît à Votre Majesté de me donner qu'il ne s'y commettra ni désordre ni aucun fait d'hostilité. »

Le premier acte de l'armée qu'Henri IV allait lancer contre l'Empereur devait être de consommer en passant l'annexion de la Lorraine. Nous touchons ici le point essentiellement pratique du grand dessein. Quant à cette fameuse conception d'une République chrétienne de quinze États savamment équilibrés entre eux, en vue de la paix universelle, et où tous les litiges se fussent réglés par l'arbiti'age d'un haut tribunal commun, cela ne venait qu'à l'arrière-plan dans la pensée d'Henri IV. Ce projet toutefois n'est pas né après coup dans la tète de Sully, comme l'ont supposé quelques historiens; si utopique qu'il pût être, surtout au commencement du xvn° siècle, il avait dû naturellement prendre corps dans ces hbres et affectueux entretiens entre le maître et le serviteur, d'abord au milieu des camps, puis à l'Arsenal. L'idée a pu l'cvètir plus tard , sous la plume de Sully, une précisirf)n qu'elle n'avait pas d'abord dans l'esprit du roi; l'ex- ministre y a pu ajouter des détails à sa fantaisie ; mais le fond avait reçu, à coup sûr, l'assentiment d'Henri IV, prince à la fois positif et chevaleresque, dont le cerveau

Sri.LV ET LE ROI DE FRANCE 195

eut toujours un coin pour la chimère. En effet , en 1607, lorsque Sully présentait à sou maître la première ébauche de ce plan si vaste et si complexe ' , il lui disait : « J'entrerai aux discours qu'il vous a plu quelquefois me tenir touchant l'établissement que vous aviez dès longtemps désiré de pouvoir faire, ou tout au moins de tenter , d'une seule forme de république, composée de toutes les nations qui réclament le nom de Jésus-Christ; en la poursuite duquel dessein ayant toujours remarqué de grandes difficultés, j'ai estimé devoir les réduire en quelques chefs principaux. Quoique tous ces établissements de prime face semblent n'être que pures chimères et imaginations , sans apparence d'aucune sohdité en leur subsistance , j'ose assurer cependant que si Votre Majesté vit encore dix ans, le monde en verra l'efïèt. »

Toujours est -il qu'à l'heure grave des décisions de haute conséquence et du branle -bas suprême pour la grande guerre, il n'est point question de ces « chimères » entre le roi et son serviteur. L'histoire pourtant les doit mentionner; car cette vague préoccupation du premier Bourbon semble indiquer qu'Henri i\' ne se serait pas contenté d'une bonne

1 La Republique chrétienne devait comprendre : 1° six souverainetés héréditaires : France, Espagne, Angleterre, Danemark, Suède, Lombardie; 2» six souverainetés électives ; les États du pape (Naples et Rome), la seigneurie de Venise, l'Empire, le royaume de Pologne, celui de Hongrie, celui de Bohême; 3° trois républiques : la Suisse, augmentée de la Franche-Comté , la Belgique , la république italique.

victoire sur la double maison d'Autriche; après cette victoire , probable , mais non certaine , — car mille accidents qui échappent aux calculs lés plus minutieux, l'infidélité d'un allié, par exemple, la pouvaient compromettre dans le cours même des événements,— après cette victoire, disons-nous, le roi de France aurait pu céder à son tour à cet enivrement de la puissance sans nul contre-poids qui a perdu tour à tour Louis XIV et Napoléon, et qui perdra vraisemblablement tout triomphateur, quel qu'il soit.

En mai IGIO, le plan de campagne était entièrement dressé. Le 19 du mois, Henri IV devait partir de Paris avec Sully, pourvu du commandement général de l'artillerie, pour aller se mettre à la tête de sa première armée en Champagne; de là il marchait tout droit, par Mézières, sur le pays de Clèves et de Juliers, puis se retournait contre les Pays-Bas pour y faire sa jonction avec le prince d'Orange. A l'intérieur, tout était disposé pour que l'ordre politique et social demeui'àt sauf en l'absence du maître. Au-dessous de la reine, déclarée régente, était institué un conseil composé de quinze membres chargés de prendi'e toutes les mesures nécessaires. Déjà les lettres patentes étaifent préparées; il ne restait plus au roi qu'à faire sacrer et couronner solennellement avant son départ la reine Marie de Médicis. Cette cérémonie eut lieu le 13, dans l'oghsc de Saint -Denis. Le roi et sa femme revinrent le

SULLV ET LE UOl DE FRANCE 197

soir à Paris, où la régente devait faire son entrée, trois jours après, en grand apparat. Henri IV avait l'églé mathématiquement l'emploi des heures qu'il avait encore à passer dans sa capitale : « Vendredi mettre ordre à ses affaires, samedi courir, dimanche l'entrée de la reine, lundi les noces de sa fille de Vendôme, mardi le festin, et mercredi à cheval. »

Le 14, à quatre heures du soir , le roi monta en carrosse avec le duc d'Épernon et quelques autres seigneurs de marque. 11 avait hésité beaucoup à sortir; il partit toutefois en disant à la reine qu'il rentrerait presque aussitôt. Chemin faisant, l'idée lui vint d'aller voir Sully à l'Arsenal, et la voiture se dirigea vers la rue Saint-Denis. On sait le reste : en face du cimetière des Innocents , un inconnu , — c'était Ravaillac , — se glissa entre les boutiques et le carrosse , et, avant que personne eût vu son mouvement , enfonça par deux fois un couteau dans le côté gauche du roi. La mort fut à peu près instantanée. Henri poussa seulement un petit cri. « Qu'est-ce? Sire, » fit le duc de Montbazon, sur l'épaule duquel il avait alors la main posée. « Ce n'est rien, ce n'est rien , » répondit le roi , mais d'une voix si faible , qu'elle était à peine perceptible. Ce fut sa dernière parole.

« Un concours inoui de circonstances fatales, a écrit un récent historien ', décida du malheur public.

< M. Poirson , Histoire du règne d' Henri IV, I. IV.

Il fallut que le carrosse fût dégarni de mantelets et découvert'; qu'il prit son chemin par la rue de la Ferronnerie, tellement étroite, comme les rues du vieux Paris, comme les rues du moyen Age, qu'elle ne livrait passage qu'avec peine à deux voitures à la fois - ; que dans cette rue une charrette de foin fût déjà engagée et contraignit la voiture à n'avancer qu'au pas; qu'enfin les valets de pied, par défaut d'espace, fussent réduits à quitter momentanément les abords du carrosse et à passer par le cimetière des Innocents. Sans la coïncidence de toutes ces circonstances, l'assassin, qui monta sur l'essieu et frappa le roi à mort, n'aurait même pas pu l'approcher \ »

1 Le roi avait fait relever les mantelets parce que le temps était beau, et qu'il voulait voir les préparatifs qu'on faisait par la ville pour l'entrée solennelle de la reine , qui devait avoir lieu le lendemain.

2 Ajoutons à ces remarques un détail bizarre, qui a échappé à M. Poirson : le 14 mai 1554, cinquante-six ans jour pour jour avant l'assassinat d'Henri IV , Henri II avait donné à Compiègne des lettres patentes , ordonnant qu'on élargira la rue de la Ferronnerie, ]}Our faciliter au roi le passage de son château du Louvre en sa maison des Toumelles. C'est précisément l'itinéraire suivi le jour fatal par le Béarnais ; l'élargissemenl prescrit n'avait malheureusement pas été exécuté.

3 II semble avéré aujourd'hui par les reclierches et les discussions les plus récentes que ce meurtre a été , non pas le résultat d'un complot , mais l'œuvre personnelle et isolée d'un mélancolique , comme dit l'historien Matthieu {Archiv. curieuses, t. XV), d'un fanatique de la famille des Damien, des Louvel et autres. Il ressort du procès que Ravaillac, s'abusanl sur l'objet des préparatifs militaires d'Henri IV , crut qu'il allait attaquer le pape, erreur partagée par beaucoup de gens à cette époque , tandis qu'en réalité le pape était pour moitié dans les projets du prince qu'il appelait son fils obéissant et son très-lidèle allié. — Au moment détic écarlelé, et en recevant avec ferveur l'absolution, le

meurtrier continua d'affirmer qu'il avait agi sans fauteurs ni complices; et cela ne parait pas douteux, rien qu'à voir la façon intermittente, et saccadi?e en quelpie sorte , dont l'attentat fut mûri et conluit. Ravaillac d'ailleurs manqua d'argent jusqu'à la dernière minute ; il n'avait pas même de quoi acheter un couteau , et il dut en voler un : or, s'il eût été poussé par d'autres au régicide , il ne fût pas resté dans ce dénùment. Sully lui-même n'émet là-dessus qu'un soupçon , et ce soupçon atteint Concini et sa femme; tous les autres contemporains, sauf TEstoile, qui se raccroche à des bruits vagues, à des oti dit, ne croient pas à une conspiration.

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