‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 11 sur 30 · PRISE DE CAHORS · texte numérisé non relu

PRISE DE CAHORS

Le roi de Navarre étant à Montauban , environ le mois de mai ou juin 1580, fit dresser une entreprise sur Cahors, dont l'exécution fut l'une des plus signalées prises de ville par pétard, sans aucune intelligence , qui se soit jamais faite : car la ville est bonne, grande et tout environnée de rivières par trois côtés; dans laquelle, outre les habitants bien armés, il y avait près de deux mille hommes de pied et cent hommes d'armes étrangers , sous un gouverneur des plus braves et qualifiés gentilshommes de la province, nommé de Vesins; lequel avait été averti, quatre ou cinq jours auparavant, que le roi de Navarre avait entreprise sur la place : car ledit

1 Voir Iro parli.i, cliap. ii, § 5 du présent ouvrago.

-lis EXTRAITS DES ÉCONOMIES DE SULLV

avis fui trouv(^ dans sa boîte, sur lequel il avait écrit (le sa iiiaiu, par trois fois, Nergiie poi/r les Huguenots. Le roi de Navarre ayant passé par Montauban, Nègrepelisse, Saint- Antouiu, Cajarc et Sénevières pour rassembler toujours des gens, à cause que M. de Choupes, qu'il avait mandé, n'était pas encore joint ; finalement ayant fait une bonne traite il arriva, environ minuit , à un grand quart de lieue de Cahors : auquel lieu, dans ui! grand vallon fort plein de pierrotagcs, sous plusieurs touffes de noyers, où il se trouva une source qui vous fut un fort grand secours, car il faisait grand chaud, le temps éclatant, de toutes parts, de plusieui's grondements de tonnerre qui ne furent pas néanmoins suivis de grandes pluies; le roi de Navarre , faisant lui-même l'ordre de ses troupes, selon qu'elles devraient marcher, attaquer et combattre, donna dix soldats des plus dispos et fermes de courage de ses deux gardes aux deux pétardiers qui étaient, à ce que nous avons ouï dire, au vicomte de Gourdon; car aussi c'était lui qui avait fait l'entreprise; après cela marchait une troupe de vingt hommes armés et trente arquebusiers des gardes, commandés par Saint -Martin, capitaine des gardes : cette troupe était suivie d'une autre, à laquelle commandait M. de Roquelaure, composée de quarante gentilshommes de la cour du roi de Navarre, des plus déterminés, au premier rang desquels vous étiez, et soixante soldats des gardes du roi, lequel suivait après avec deux cents hommes armés, séparés eu

quatre, et mille ou douze cents arquebusiers, séparés en six troupes. Il fallut emporter trois portes à coups de pétards, et encore entrouvrir les trous qu'ils avaient faits à coups de haches; d'autant (pie les hommes armés ne pouvaient entrer qu'à quatre pattes : dès l'entrée de la ville vous eûtes à combattre une troupe d'environ quarante hommes bien armés, ayant des hallebardes et pistolets, et environ deux cents arquebusiers; car l'obscurité empêchait d'en bien juger; mais, au feu dos salves d'arquebusades, on voyait que la plupart d'iceux étaient nujambes, n'ayant eu loisir de prendre leurs bas de chausses : les cloches faisaient un merveilleux bruit, sonnant l'alarme de toutes parts; les voix un autre, criant incessamment : « Charge, charge, » et « Tue, tue; » les arquebusades et cliquetis d'armes un autre; les tuiles , pierres , tisons et pièces de bois , que du haut des maisons l'on jetait sur vous , un autre ; et les bris des cpées et froissis des piques et hallebardes un autre : car, dès le premier combat, l'on en vint aux mains, jusqu'à se colleter les uns les autres, et dura cette mêlée plus d'un grand quart d'heure, durant laquelle vous fûtes porté par terre d'uLC grosse pierre, qui, ruée d'une fenêtre, vous tomba sur le casque, et fûtes relevé par le sieur de Bertichère et la Trape, qui combattaient près de vous.

Il se fit encore plus d'une douzaine de semblables combats, en quelques-uns desquels le roi môme se trouva, de sorte qu'il y rompit deux hallcbaixlcs et

furent ses armes trouvées marquées de quelques coups d'arquebuses ou pistolets et de plusieurs coups de main; les vôtres n'en furent pas exemptes, et notamment à la troisième mêlée, lorsque l'on attaqua les barricades de la grande place, où étaient les pièces d'artillerie; vos tassettes ' s'étant défaites, vous fûtes blessé d'un coup de hallebarde dans la cuisse gauche, qui ne vous empêcha pas néanmoins de vous trouver aux exploits, qui furent en grand nombre, n'y ayant quasi canton, place ou maison de pierre, où ceux de la ville ne se défendissent si obstinément, que vous fûtes près de cinq jours et cinq nuits avant que d'eu être maîtres absolus.

Les trois dernières nuits il y eut incessamment de grandes alarmes sur les bruits de secours mêlés d'arquebusades, voix, cris et tel tintamarre et confusion de toutes parts, que nous vous avons souvent ouï dire que vous n'aviez guère vu de choses plus dignes de remarque, pour être des plus belles et des plus effroyables tout ensemble ; et la ville étant de grand circuit, il n'était plus possible, vu le peu de gens de guerre qu'avait le roi de Navarre, qu'il pût plus faire faire partout les gardes nécessaires, tant vous étiez tous las, altérés, affamés et travaillés de sommeil, y ayant déjà trois jours et trois tiuits que vous étiez armés, sans avoir entré en maison (car si l'on se fût amusé au pillage dès le commencement, tout était

perdu), bu ni mangé qu'un coup et un morceau par-ci par-là en combattant, ni dormi que tout debout, vos cuirasses appuyées sur quelques étaux de boutiques; et eussiez enfin succombé aux attaquements des ennemis de dehors, qui venaient de toutes parts au secours de cette ville, qui s'augmentaient journellement et pouvaient entrer facilement dedans, par un des quartiers d'icelle , nommé la Barre , que les habitants tenaient encore, et étaient après à percer la muraille pour cet effet; tellement que tous les plus sages et considératifs serviteurs du roi de Navarre, prévoyant tous ces inconvénients, lui conseillaient, à tout moment, de rassembler le plus de ses gens qu'il lui serait possible, monter à cheval, abandonner la ville et se retirer; car tous vous autres, voire lui-même, étiez si fatigués, et, outre les blessures de plusieurs, aviez les pieds si écorchés et pleins de sang , que nul ne se pouvait quasi plus soutenir; mais à toutes telles propositions de sa retraite, ce prince répondit toujours constamment et avec un visage riant, qui résolvait les cœurs les plus effrayés : « 11 est dit là- haut ce qui doit être fait de moi en toute occasion , et partant souvenez-vous que ma retraite hors de cette ville, sans l'avoir conquise et assurée au parti, sera la retraite de ma vie hors de ce corps , y allant trop de mon honneur d'en user autrement; et partant que l'on ne me parle plus que de combattre, de vaincre ou de mourir. »

Les choses étant en celte extrémité, il n'y a poiut

de doute qu'elles allaient augmentant, lorsque M. de Choupes, qui avait été mandé pour se trouver à cette entreprise, et n'avait pu assembler ses troupes plus tôt, arriva aux portes de la ville, du côté où l'on était entré, ayant environ cent hommes bien armés et cinq à six cents arquebusiers , avec lesquels , sachant l'état déplorable où toutes choses étaient réduites , il fit de tels efTorts et combattit si bravement dedans la ville, dehors icelle, contre le secours, assisté des moins las et blessés du roi de Navarre, qui, par son arrivée, avaient repris courage, qu'enfin le quartier de la Barre et le collège , qui tenaient encore , furent pris, toutes les courtines, tours et portaux de la ville garnis, le secours ennemi contraint de se retirer, et la ville entièrement conquise , au pillage de laquelle on ne s'épargna pas ; et , en votre particulier, vous gagnâtes, par le plus grand bonheur du monde, une petite boîte de fer, que nous croyons que vous avez encore, que vous baillâtes lors à l'un de nous quatre à porter, et, l'ayant ouverte, trouvâtes quatre mille éciis en or dedans. Qui voudrait réciter toutes les particularités de cette surprise de ville et n'oublier rien des choses dignes de remarque qui y arrivèrent, tant au roi de Navarre qu'à chacun de vous autres messieurs les plus qualifiés, il s'en ferait un gros volume; mais nous laisserons cela aux historiens, aussi bien que toutes les autres où vous n'avez point eu de part, soit par le moyen de l'emploi des mains ou de la bouche , ou des yeux ou des oreilles, notre but n'ayant

été autre que de vous rumeutevoir ' ce qui a passé par

votre connaissauce.

(Économies, chap. xi.)

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