‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 12 sur 30 · CONVERSATION ENTRE HENRI DE NAVARRE ET ROSNÏ · texte numérisé non relu

CONVERSATION ENTRE HENRI DE NAVARRE ET ROSNÏ

Sur le soir, vous ciitcs un courrier du roi, qui vous écrivait ainsi :

Lettre du roi à M. de Rosmj.

«Mon ami, je ne pensai jamais mieux voir donner nne bataille que ce jourd'hui ; mais tout s'est passé en légères escarmouches et à essayer de loger chacun à son avantage. Je m'assure que vous eussiez eu regret toute votre vie de ne vous y être pas trouvé; partant, je vous avertis que ce sera pour demain : car nous sommes si près les uns des autres que nous ne nous en saurions dédire. Je vous conjure donc de venir et d'amener tout ce que vous pourrez, surtout votre compagnie et les deux compagnies d'arquebusiers à

1 Rappeler.

î Voy. notre I" pailie, eh. m, § 2.

m EXTRAITS DES ÉCONOMIES DE SULLY

cheval de Badet et Jammes, que je vous ai laissées; car je les connais et m'en veux servir. Adieu, mon ami. »

Sitôt que vous eiîtes reçu la lettre du roi , vous fîtes sonner la boute -selle, montâtes achevai si à propos et marchâtes avec telle diligence, que vous arrivâtes seulement une heure et demie devant la bataille, et déjà quasi toutes les deux armées étaient en ordre pour en venir aux mains (que nous ne nous amuserons à décrire, d'autant que plusieurs autres l'ont fait, n'ayant ici à parler que de ce qui vous y arriva). Sitôt que le roi avisa vos troupes , il s'avança et vous dit : « Mettez votre compagnie en ordre sur mon aile droite, dans le corps de mon escadron; faites mettre vos arquebusiers pied à terre: car je les connais, je veux qu'ils me servent aujourd'hui d'enfants perdus; et leur dites qu'ils envoient leurs chevaux avec les bagages; et quant à vous, venez avec moi, car je vous veux montrer toute la disposition des deux armées , afin de vous instruire à votre métier. » Et en cette manière vous ayant quasi passé devant toutes les troupes, et encouragé un chacun, et dit un mot sur les causes de l'ordre qu'il avait établi, il ne fut pas quasi revenu devant son escadron , que l'on commença à escarmouchcr.

Les chevau - légers faillirent à être renversés sans M. d'Aumont, qui les soutint et fit merveilles: ce jourlà, l'artillerie du roi était bien logée, et fuisail de

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grauds effets; et tout au coutraire celle des eimemis lie faisait quasi rien. Deux cscadrous de l'ennerai , à savoir : un de mille ou douze cents reîtres , et celui du comte d'Egmont étaient destinés pour charger celui du roi; les reîtres vinrent assez furieusement; mais , comme ils furent à trente pas , ils tournèrent court , sans vouloir combattre ; la plupart tirant leurs pistolets en l'air, d'autant qu'ils étaient quasi tous de la religion. Le comte d'Egmont donna avec une grande hardiesse, et tous les siens combattirent de même ; car vous fûtes les uns tête à tcte des autres un quart d'heure durant, frappant à qui mieux mieux, avant que nul cédât ni que les escadrons ployassent; enfin les ennemis firent jour; plusieurs de l'escadron du roi s'enfuirent, et quasi toute la main gauche d'iceluy; il y en eut de tués et de blessés, et force chevaux aussi; vous et votre cheval fûtes renversés, votre cheval blessé d'une mousquetade des enfants perdus, qui lui perçait le nez et tout le col, et allait sortir à la selle, et d'uu grand coup de lance, qui vous emporta le mollet de la jambe , et lui décousit deux pieds du ventre; vous eûtes encore un coup d'épée en la main, et un coup de pistolet en la hanche qui sortait au petit ventre ; étant ainsi malmené, votre écuyer eut tant d'heur, qu'il vous amena un autre cheval, sur lequel vous montâtes assez légèrement, vu vos blessures. Mais à la seconde charge vous fûtes encore porté par terre , votre cheval tué , et vous blessé d'un coup de pistolet dans la cuisse et

<riiu coup d'épée à la tète; avec tout cela vous ne laissâtes de vous relever; mais à cette fois vous ne trouvâtes nul des vôtres, tellement que vous demeurâtes dans le champ de bataille , sans savoir où aller ni que faire; et voyant venir à vous un des ennemis, l'épée au poiug pour vous charger, lequel infailliblement vous eut tué , car vous étiez sans casque , vous gagnâtes un poirier, que vous nous avez montré depuis, deux fois, lequel avait les branches si basses et si étendues, qu'il ne vous pût approcher; et ainsi, après vous avoir tournoyé longtemps , il vous quitta. Lors vous rencontrâtes la Roche -Foret (qui a depuis été à vous, et que vous ne connaissiez point en ce temps-là), qui menait un petit courtaud en main, qu'il avait gagné, lequel vous le bailla, et lui baillâtes cinquante écus que vous aviez dans votre pouchette ; car vous aviez cette coutume de porter toujours de l'or sur vous lorsque vous alliez aux combats; avec ce cheval vous en allant parmi le champ de bataille, ainsi mal équipé, vous vîtes venir à vous sejit des ennemis, dont l'un portait la cornette blanche et générale de M. du Maine, lesquels se suivaient à la file , qui vous crièrent qui vive , vous leur dîtes votre nom; lors le premier d'iceux vous dit: « Nous vous connaissons bien tous; vous voulez nous faire courtoisie et nous sauver la vie? — Comment dites -vous? vous parlez comme des gens qui ont perdu la bataille I — Est-ce tout ce que vous en savez? répondirent ils. Oui, nous l'avons j)erdue, et si sommes trois qui ne

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nous saiii'ioiis rolirer, car nos chevaux sont coiume morts...»

Vous acceptâti's ce [larti, et ainsi MM. de Châtaigneraie, de Sigongne, de Ghanteloup et d'Aufreville se rendirent à vous , avec la cornette blanche que Sigongne vous mit en main avec force belles paroles. Les autres, qui étaient MM. de Nemours, chevalier d'Aumale et Trémont, voyant les troupes du roi s'avancer vers vous, crièrent: «Adieu, Monsieur, adieu: nous nous sauverons bien encore, car nos chevaux ont bonnes jambes et bonne haleine; mais nous vous recommandons ces quatre gentilshommes. » Ces trois seigneurs s'étant donc ainsi échappés de vos mains parce que vous ne les pouviez pas tenir, ni par persuasion ni par force, et les quatre autres vous étant demeurés avec la coruette blanche semée de croix noires de Lorraine eu mémoire des occis à Blois, d'autant qu'il leur était impossible de se retirer, vous prîtes votre adresse vers le gros des Suisses, tous lesquels (autant ceux du roi que ceux de la Ligue) étaient les piques basses, et les arquebuses en joue les uns devant les autres, en ordre de combat, sans néanmoins s'entre-douner aucun coup de pique ni tirer une arquebusade: plusieurs troupes, tant d'une part que d'autre, couraient et vaquaient éparses dans le champ de bataille , les uns fuyant devant tout ce qu'ils voyaient de plus fort venir droit à eux, et les autres chargeant tout ce qu'ils voyaient avoir apparence d'ennemi , fût fori, fût faible.

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Tellement qu'une de ces trouj>es voyant ceux que vous aviez pris, avec des casaques de velours ras noir parsemées de croix de Lorraine sans nombre, en broderie d'argent, et cette cornette blanche aux croix ligueuses encore debout (car elle était entre les mains d'un des grands pages du roi, que vous aviez rencontré là par hasard, auquel vous l'aviez baillée eu garde, ne la pouvant porter à cause d'un grand coup d'épée que vous aviez dans la pointe du coude du bras gauche, et un autre moindre au poignet de la main droite); cette bande donc de gens de guerre s'en vint droit à vous, comme eu un butin cei'tain et tout préparé; mais vous étant avancé vers eux, et ayant rencontré les sieurs de Chambray, Larchant, de Rolet, de Crèvecœur, de Palcheux, de Brasseuses et quelques autres de vos amis fort particuliers qui vous reconnurent ( mais plutôt à la parole qu'aux Unéaments du visage, d'autant que vous l'aviez tout tantouillé de sang et de boue), et s'arrêtèrent à parler à vous, à quoi se joignit après peu à peu le surplus de leur bande, qui était commandée par le comte de Thorigny, lequel ayant su qui étaient vos prisonniers et vous voyant si fort blessé, qu'à sou opinion vous étiez eu mauvais état pour bien défendre ceux qui pourraient avoir des eunemis particuliers, il vous pria de lui vouloir mettre entre les mains le sieur de Châtaigueraie, qui était sou parent, et qu'il s'obligeait de le remettre entre les vôtres sitôt que vous seriez en lieu de sûreté : à quoi vou svous accordâtes, au grand dom-

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luage du prisonnior, d'autant que peu après il fut tué ])ar trois hommes d'armes de la compagnie de M. (i'O, qui avaient été des gardes du feu roi, lesquels l'ayant reconnu, sans le menacer, lui donnèrent chacun un coup de pistolet, en lui criant : « Ah 1 traître à ton roi, tu t'es réjoui du meurtre de ton roi, et as porté l'écharpc verte de sa mort! » ainsi que vous le coûta depuis le comte de Thoriguy, même lorsque vous lui l'edemaiidàtt.'s votre prisonnier, de la rançon duquel plusieurs disaient qu'il vous était obligé, voire vous conseillaient de lui demander; mais vous n'en voulûtes rien faire, tant parce qu'il était votre ami fort particulier, que parce que vous saviez bien qu'il portait assez de déplaisir de ce qui était arrivé à sou parent.

Pendant le temps que vous fûtes à parler au comte de Thorigny et à quelques autres de la troupe qui s'enquéraient à vous par quelle bonne fortune, étant si blessé, si mal monté et toutes vos armes tant fracassées , cette cornette blanche et ces bons prisonniers vous étaient tombés entre les mains, M. d'Andelot s'étant accosté de M. de Sigongne, qui lui offrit toute sorte de courtoisie, et voyant sa cornette blanche en la main d'un page, sans s'enquérir s'ils avaient été pris par quelqu'un, se va mettre en fantaisie qu'il se pourrait prévaloir de ces dépouilles d'honneur et de profit tout ensemble j et, sur cette imagination, il dit au sieur de Sigongne qu'il ne l'abandonnât point, et qu'il empêcherait bien qu'il ne reçût aucun mal ni dé-

plaisir, et au page qu'il le suivît et lui gardât bien Citte cornette; puis, sans attendre leurs réponses, sur un bruit qui s'éleva quasi partout, que l'ennemi se ralliait, et la survenue du maréchal d'Aumont, qui dit au comte de Thorigny: « Allons, Monsieur, allons voir où sont ces ennemis qui se rallient, etcroytz que je les vous séparerai bien;» sur cet accident, dis-je, le sieur d'Andelot se rejoignit dans le gros, qui s'achemina au grand trot vers le lieu d'où venait celte alarme, qui se trouva fausse; car ce n'étail autre chose que MM. de Humières, Mouy, la Boissière et autres Picards , lesquels avec trois cents chevaux arrivaient tout nouvellement à l'armée, pensant arriver à temps pour le combat; auquel, vous sentant du tout impuissant à cause de vos plaies et du sang perdu, vous laissâtes courir tous ces messieurs ; et avec votre cornette des ennemis et le reste de vos prisonniers, vous vous allâtes ranger à la tête du régiment de M. de Viguolles , qui avait merveilleusement bien fait celte journée, lequel élail de vos plus anciens et intimes amis, pour éviter tous autres accidents : et là fùtcs-vous contraint de faire chercher un chirurgien pour vous faire bander cette grande plaie de la hanche qui venait sortir dans le petit ventre, par lacpielle vous perdiez tout votre sang, et de vous faire apporter du vin pour empêcher l'évanouissement où vous alliez entrer; et en cette sorte vous conduites jusques à Anet, où vous apprîtes que le roi avait passé la rivière d'Eure, poursuivant la victoire,

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comme il fit jusqu'à Kosny, où il alla coucher chez vous.

Sitôt que vous fûtes arrivé daus le château d'Anet, le coucierge vous fit apprêter une chambre et un bon lit, où peu après M. le maréchal de Biron, qui passait par ce lieu pour suivre le roi avec sa troupe de réserve, vous vint visiter, vous usa de plusieurs compliments, et voulut, pendant qu'il se faisait apporter la collation, voir mettre le premier appareil à vos plaies ( à quoi s'employait un chirurgien nommé ffubert) ; et voyant vos prisonniers daus votre chambre, et la cornette blanche des ennemis au chevet de votre lit, vous dit en s'en allant : « Adieu, monsieur mon compagnon, vous ne devez [joint plaindre vos plaies ni votre sang répandu, puisque vous remportez une des plus signalées marques d'honneur que saurait désirer un cavaUer le jour d'uue bataille, et que vous avez là des prisonniers qui vous fourniront de quoi payer vos chevaux tués, faire panser vos blessures, et boire de bon vin pour faire de nouveau sang. »

Peu après qu'il fut parti , M. d'Andelot entra dans votre chambre avec cinq ou six hommes armés de cuirasses, un visage tout interdit, ayant une mine dépite et refrognée, lequel, après une froide salutation , vous dit : « Monsieur, voilà un gentilhomme (montrant iM. de Sigongne) qui est mon prisonnier; et une cornette blanche (montrant une des deux qui étaient au chevet de votre lit, car le sieur de Vassan y venait d'apporter celle de votre compagnie) qui me

m EXIIUITS UtS ÉCONOMIES Uli SULLV

doit appartenir; partant je vous prie de me faire mettre l'une ou l'autre entre les mains. — Voy ! Monsieur, lui répondîtes- vous; hé! vrai Dieu, que pensezvous dire? je crois que vous vous moquez? — Je ne me moque point, repartit- il tout en colère, et suis résolu de les avoir. — Ho, ho! Monsieur, lui dîtesyous, c'est donc à bon escient; mais puisque vous le prenez là, faites tout ce que vous pourrez; car je ne m'en soucie guère : que si j'avais les bras et les jambes en aussi bonne disposition qu'hier, la dispute en serait bientôt vidée. — Eh bien I bien, dit-il, voyant entrer quinze ou vingt de vos cavaliers dans votre chambre, la plupart armés, nous en parlerons donc une autre fois. » Et sur cela, voulant aborder M. de Sigongue, il en partit tout dépité, parce qu'il lui dit qu'il ne devait pas contester une chose où il n'avait nul droit, étant véritable qu'à vous seul il avait donné sa foi et remis sa cornelte entre les mains.

D'Anet vous vous en allâtes dès le fin maliu à Passy, par eau ; là étaient votre garnison et votre équipage. A votre arrivée , vous y trouvâtes tous vos domestiques et vos gens de guerre en peine de votre personne et doute du succès de la bataille, d'autant qu'au commencement ils avaient eu de mauvaises nouvelles de l'un et de l'autre par quelques-uns qui s'en étaient fuis (comme il y avait apparence) sans avoir voulu attendre la hn des combats : lesquels ayant appris votre arrivée et comme toutes choses s'étaient terminées, ils eurent une telle honte de se pré-

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seuter, et que l'on put savoir leurs noms, que dès la uuit même, voyaut qu'où les cherchait, ils délogèreut à beau pied, laissant quatre chevaux eu une étable, saus aucunes remarques par lesquelles on pût deviner qui eu étaient les maîtres : desquels ayaut fait perquisition tout le lendemain, sans eu avoir pu rien apprendre, les chevaux lurent, par votre ordonnance, vendus à l'encan, et l'argent distribué aux blessés qui avaient le moins de moyen de se l'aire panser.

Le lendemain, ayant fait faire un brancard assez à la hâte (à cause des nouvelles que vous eûtes que; Mantes capitulait, et que vous prétendiez au gouvernement) de brauches d'arbres saus peler, accommodé de cercles de poinçons, vous vous fîtes porter à Uosny ; jnais eu y arrivant par le côté de Bevrons, pour éviter les montées et descentes de la Houge-Voie et de Chàlillou , vous vîtes , du haut du coteau , la plaine d'alentour toute couverte de gens de cheval et de chiens, qui chassaient, tirant vers le bourg, dans lequel, étant aussi euti'é par l'autre côté , vous fûtes rencontré par le l'oi (qui revenait du château, y ayaut été prendre la collation), en l'équipage qui s'ensuit :

Premièrement marchaient deux de vos grands chevaux , menés en main par deux de vos palefreniers; puis vos deux pages, montés sur deux autres de vos grands chevaux , le premier desquels était votre grand coursier gris, sur lequel vous aviez combattu pour la première fois, et qui avait trois pieds de long de la peau de lépaule droite et des côtés li'udus, chi coup

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de lance cjui vous avait emporté la botte et un morceau du mollet de la jambe, et une arquebusade qui lui avait traversé le nez et une partie du col, et lui était venue sortir dans lu crinière près des panueaux de la selle ; lequel, après s'être relevé sans selle, s'en allait courant par le champ de bataille, et enfin, par un grand heur, avait été repris par trois de vos arquebusiers, qui avaient servi d'enfants perdus au combat.

Ce page avait vêtu votre cuirasse, et portait la cornette blanche des ennemis ; et l'autre vos brassards et votre casque au bout d'un bris de lance, d'autant que pourêli'e tout fracassé et enfondré de coups, il était impossible de le porter en tête; après ces pages venait le sieur de iMaiguau , votre écuyer, ayant la tête bandée et un bras en écharpe à cause de deux plaies, lequel était suivi de votre valet de chambre , Moreines , monté sur votre haqueuée anglaise, lequel portait votre casaque de velours orangé à chnquaut d'argent sur lui et en la main droite, comme un trousseau de trophées, tout cela lié ensemble, divers morceaux de vos épées, pistolets et panaches, que l'on avait ramassés.

Après cela, vous veniez dans votre brancard, cou- \evt d'un linceul seulement; mais, par-dessus, pour parade des plus magnifiques, .vos gens avaient fait étendre les quatre casaques de vos prisonniers qui étaient de velours ras noir, toutes parsemées de croix de Lorraine sans nombre en broderie d'ai'gent, sur le haut d'icelles les quatre casques de vos prisonniers

avec leurs grands panaches blancs et noirs tout brisés et dé|>euaillés de coups; et contre les côtés des cercles étaient pendus leurs épées et pistolets, aucuns brisés et fracassés : après lequel brancard marchaient vos trois prisonniers montés sur dos bidets, dont l'un, à savoir le sieur d'Aufreville , était fort blessé, lesquels discouraient entre eux de leurs fortunes , et des succès contraires aux espérances que M. du Maine et le comte d'Egmont avaient données à un chacun, ne parlant deux jours devant la bataille que d'assiéger la ville où le roi se retirerait, ne s' attendant nullement que le roi se dût résoudre au combat, attendu l'inégalité de ses forces. Après ces prisonniers marchait le surplus de vos domestiques; puis le sieur de Vassan, qui voulut, en arrivant, porter votre cornette; et à sa suite votre compagnie de gens d'armes, et les deux compagnies d'arquebusiers à cheval des sieurs Jammes et Badet , qui avaient servi d'enfants perdus devant l'escadron du roi, lors du combat; tout cela fort diminué de nombre (car vous en aviez perdu plus de cinquante , tant des uns que des autres), mais grandement augmenté de gloire , aucuns d'eux se faisant porter dans des brancards comme vous, d'autres ayant les tètes bandées, ou les bras et les jambes en écharpc.

Le roi et tous ceux qui étaient avec lui, voyant cette espèce d'ovation, trouvaient cela bien disposé, encore qu'il eût été fait par hasard un peu entremêlé de la vanité du sieur de Maignan, votre écuyer, auquel le roi eu parla comme cela (car il le connaissait, son

pèro ayant été un de ceux qui aida bien à le garantir du péril d'Eause), et puis, s'approchant de votre brancard , vous dit : « Mon ami (car ce prince débonnaire, comme vous savez mieux que nous, depuis que, l'étant venu trouver au siège de Châtellerault, vous lui apportâtes nouvelles de sa réconciliation , que vous aviez négociée, en passant à Blois, avec le roi Henri III, ne vous appelait ni ne vous écrivait quasi point auti^ement, surtout lorsqu'il voulait vous gratifier ou que vous aviez fait quelque action qui lui plaisait) , je suis très-aise de vous voir avec un beaucoup meilleur visage que je ne m'attendais pas, et aurai encore une plus grande joie si vous m'assurez que vous ne courrez point fortune de la vie , ni de demeurer estropié (car pour les autres coups ce ne sont qu'autant d'accroissements de gloire, et, par conséquent , de contentements , lesquels font supporter patiemment toutes les douleurs des plaies, comme je l'ai moi-même éprouvé), d'autant que le bruit courait que vous aviez eu deux chevaux tués entre les jambes, été porté par terre, saboulé et pétillé aux pieds des chevaux de plusieurs escadrons, et matrassé et charpenté de tant de coups, que ce serait grande merveille si vous en échappiez, ou, pour le moins , ne demeuriez mutilé de quelque membre. »

Auxquelles amiables paroles vous répondîtes ainsi (car nous nous étions approchés tout contre le roi tout exprès pour entendre vos discours) : « Sire , Votre MHJesIé m'apporte aiitniit de coiisolutions qu'elle

EXTKAirS DES ÉCONOMIKS DE SULLV 247

m'honore excessivement, de témoigner un si grand soin de moi; aussi n'ai -je point de paroles proportionnées à mes ressentiments, ni condignos aux louanges que méritent vos vertus. Et partant , laissant les choses à moi impossibles, je lui dirai, pour réponse à ce qu'elle désire, savoir : que j'ai reconnu une tant visible assistance de la main paternelle de Dieu, parmi tant de diverses fortunes et bonnes et mauvaises qui m'ont été occurrentes pendant la bataille, que la délivrance dos uns et la gloire des autres en appartient à lui seul, qui a conduit favorablement les coups que j'ai reçus, m'a tiré d'entre les pieds de plus de deux mille chevaux qui m'ont passé sur le ventre, et, ce crois-je, planté un poirier dans cette campagne avec les branches si basses, qu'elles m'ont garanti d'un coup, duquel j'ai vu tuer le pauvre Feuquères, et puis m'a fait tomber es mains non-seulement trois des principaux gentilshommes de l'armée (dont en voilà deux qui payeront les chirurgiens et mes chevaux tués), mais aussi une marque fort exquise et spéciale d'un honneur non commun, qxii est la cornette blanche du général de l'armée ennemie, que j'estime plus que tout le reste. Et quant à mes plaies, elles sont, grâces à Dieu, en si bon état, combien qu'elles soient fort grandes , et surtout celle de la hanche qui vient sortir au petit ventre, que j'espère, dans deux mois au plus tard, me trouver assez fort et dispos pour en aller encore autant chercher pour votre service, avec telle afleclion que je voudrais cire assuré d'en recc-

voir aillant à même prix. » Sur quoi le roi repartit et vous dit : « Brave soldat et vaillant chevalier, qui sont à mon avis les titres plus glorieux que l'on puisse donner à un homme d'honneur faisant profession des armes, j'avais toujours eu très-bonne opinion de votre courage et conçu de bonnes espérances de votre vertu ; mais vos actions signalées en une tant importante occasion, et votre réponse grave et modeste, qui attribue tout à Dieu , a surmonté mon attente , ayant bien jugé , comme c'est aussi mon avis, qu'il n'y a rien si mal séant à un homme de qualité , que d'user de vaines jactances pour les choses signalées qu'il peut avoir faites, esquelles son honneur et sa profession l'obligeaient : et partant en présence de ces princes, capitaines et grands chevaliers qui sont ici près de moi (desquels les âmes généreuses, la fetineté de leurs cœurs, la force et la vigueur de leurs bras, et l'alFilé tranchant de leurs épées, sont appuis qui maintiennent et illustrent ma personne et ma couronne), vous veux-je embrasser des deux bras, et vous déclarer, à leur vue , vrai et franc chevalier, non tant de l'accolade, tel que je vous fais à présent, ni de Saint-Michel, ni du Saint-Esprit, que de mon entière et sincère affection, laquelle jointe aux longues années de vos fidèles et utiles services , me font vous promettre , comme je fais aussi aux illustres vertus de tous ces braves et vaillantshommesquim'écoutcnt, que je n'aurai jamais bonne fortune ni augmentation de grandeur, que vous n'y participiez; et, craignant que le trop parler préju-

diriat à vos plaies, je m'en retourne à Mantes; et partant, adieu, mon ami, portez-vous bien, et vous assurez que vous avez un bon maître. » Et sur cela, sans vous donner le loisir de le répliquer, il prit le galop , et s'en alla continuer sa chasse dans votre garenne d'entre Rosny et Mantes.

(Chap. XXIX, XXX.)

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