ET RENCONTRE D AUMALE
Le roi ayant su que M. de Guise avec son escadron de cavalerie , qu'il commandait comme ayant charge de l'avant-garde du prince de Parme, était logé, sans aucune infanterie , dans un gros bourg nommé Bures, il se résolut d'essayer à l'enlever, et, afin de lui couper en même temps le chemin de sa retraite dans le corps de son armée, il fit faire deux gros, l'un de douze cents chevaux et de mille arquebusiers à cheval, où il commandait en personne, pour faire l'attaquemcut de Bures, et l'autre de pareil nombre de cavalerie sans infanterie , dont il bailla la conduite à M. de Nevers, lui ordonnant d'aller passer la rivière, sur laquelle était situé ce bourg de Bures, à celui de Bully, ou en tel autre lieu qu'il ferait reconnaître et jugerait
plus à jiropos , pour s'aller mettre sur le chemiu qui va (le Bures au corps de l'armée ennemie, afiu de tailler en pièces tout ce qui , s'enfuyant, y voudrait faire sa retraite, y ayant apparence que ce serait pièce à pièce et en grand désordre, à cause fie l'épouvante et de l'embarras des bagages. Tout cela donc, ainsi bien ordonné, eût eu son effet semblable, s'il eût été aussi bien suivi partout comme il le fut par les troupes où commandait le roi ; car lui-même, se trouvant partout, fit si à propos et si furieusement attaquer ce logement de M. de Guise , qu'il fut forcé, plusieurs des siens tués sur la place, et tout le bagage, tant de lui que des siens, entièrement perdu , jusques à sa cornette verte , qui fut empoi'tée et présentée au roi ; de laquelle faction nous laissons les autres particularités aux historiens, parce que vous n'y fûtes pas.
Le roi ayant ordonné , à votre grand regret et déplaisir, que soixante chevaux, qu'il vous avait baillés à mener pour cette exécution seraient de la troupe de M. de Nevers, lequel, par sa lenteur et improvidence , ne fit rien du tout, voire faillit à se perdre hii-même ; car ayant, sitôt que le roi lui eut donné son ordre, envoyé reconnaître un passage sur la même rivière où est assis le bourg de Bures, l'on trouva que le plus commode était celui de Bully ; mais n'y ayant'laissé personne pour s'en assurer ni avertir de ce qui surviendrait , il arriva comm(> il a été su depuis, que, sur les avis reçus par le prince de Parme , que le roi avançait vers les logements de son avant-garde, qui n'était que de cavalerie.
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il avait nivoyé un réfçiment de (Hiinze ou seize cents hommes pour les départir par leurs quartiers, afin d'y faire garde, et lui pouvoi" -lonner loisir de les secourir s'ils étaient attaqués; mais, ces troupes n'ayant voulu se resserrer, à caust; qu'elles étaient déjà fort pressées de logis, pour faire place aux gens de pied, ils avaient été contraints d'aller chercher gîte d'ailleurs; lequel n'étant guère bon au piquet, à cause de l'extrême froid qu'il faisait alors , la terre étant couverte de glaces et de neiges , ils s'en allèrent loger à ce bourg de Bully, où M. de Novers avait fait dessein de passer, et n'y arrivèrent qu'il ne fût nuit fermée ; tellement que, ne vous en ayant pu être donné avis, ni eux non plus le recevoir de votre acheminement, vous marchâtes quasi toute la nuit, afin de vous rendre à la pointe du jour à Bully, M. de Nevers ayant mis devant cinquante chevaux avec de bons guides pour lui servir de coureurs et marcher deux ou trois mille pas devant son gros , et entre les deux encore cent autres chevaux poiir seconds coureurs, afin de le tenir averti à temps et à propos de tout ce qu'ils apprendraient.
Or, parce qu'il arriva lors un accident des plus étranges , sans aucune mêlée , combat ni perte d'aucun côté , et que tant d'embai'ras qui s'ensuivirent ne se terminèrent enfin qu'en une histoire de plaisir, vous nous permettrez de vous faire ressouvenir d'une partie des particularités qui s'y passèrent, que nous considérâmes autant que nuls autres; car vous nous aviez menés avec vous.
M. de Nevers donc, ayant marché toute la iinil, suivant l'ordre ci-devant dit, étant dans son carrosse, un mancheron à la main, dont il se bouchait le nez et la bouche , vous arrivâtes à soleil levé sur le haut de la montagne au pied de laquelle est situé BuUy; ses premiers coureurs, marchant toujours devant, comme nous avons dit, se trouvèrent à l'entrée du bourg, sans avoir pris ni donné alarme, jusques à ce qu'ils furent entrés dedans , et virent près de la porte un corps de garde fort bien garni de piques , corselets^ arquebuses et mousquets , et plusieurs soldats , ayant mine d'étrangers , qui étaient rangés à l'entour d'un feu, de quoi les uns ne furent pas moins étonnés que les autres , tellement que ces soldats, voyant ces écharpes blanches, coururent aux armes et aux portes, ({u'ils fermèrent ; sur quoi vos gens , ne pouvant ressortir par la porte qu'ils étaient entrés, traversèrent le bourg eu diligence , et sortirent par la porte opposite les pistolets à la main, avant que les chefs de cette infanterie eussent pu doiuier aucun ordre pour les en empêcher. Pendant cet embarras , M. de Nevers et tous vous autres messieurs étiez arrivés sur le haut de la montagne, croyant certainement (jue vos coureurs seraient passés sans difficulté ni rencontre, jiuisque vous n'en aviez autres nouvelles, et ({ue vous feriez le semblable.
Aussi déjà M. de Nevers, en son carrosse, s'était enfourné dans le chemin de la descente qui était fort creu.x, fort étroit et fort en tourniollant pour être
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reudu moins roide, lorsqu'il entendit tirer quelques mousquetades, lesquelles allaient toujours eu augmentant, et qu'il vit revenir à lui ses seconds coureurs, épars par la montagne, lesquels criaient qu'il eût à se retirer promptement, d'autant qu'il y avait grand nombre d'ennemis logés dedans ce bourg, (]ui en sortaient à puissanci; et tiraient en furie; sur lequel avis il y eut bien à crier des fois diantre, appelant de ses gens pour le venir tirer du carrosse , dételer ses chevaux et les attacher au derrière pour le retirer à mont; ce qui fut fait avec beaucoup de peine, et néanmoins sans aucune perte de part ni d'autre, vous étant tous retirés sur votre piste, et allés loger à un bourg, que vous aviez passé la nuit à une lieue de là , où vous eûtes nouvelles du bel exploit que le roi avait fait dans le quartier de M. de Guise, où il fut rendu peu de combats, la cavalerie n'ayant quasi songé qu'à fuir, sauver le moule du pourpoint, et laisser la cornette verte et le bagage pour les gages.
L'autre occasion fut bien d'une autre nature; car au lieu d'apprêter à rire, elle pensa préparer des larmes éternelles à la France, d'autant que le roi faillit à être tué, n'étant que trop prodigue de sou sang, pour épargner celui des siens, ce qui arriva en cette manière :
Le roi, voyant le prince de Panne, pour éviter que l'on ne l'engageât à aucun combat, que coujoinlemciit avec sou infanterie, avait rejoint son
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avant- garde au corps de son armée, atiu de marcher et loger sûrement, fit dessein de s'en aller à Aumale avec six mille chevaux; mais M. de Givry, qui était à la tête, et avait été envoyé pour prendre langue, lui ayant donné avis que tout le camp marchait, et, croyait- on, que c'était à dessein de le venir forcer dans ses logements, ou le contraindre d'en partir avec honte et peut-être dommage : après avoir sur ce tenu conseil avec tous les principaux d'auprès de lui (où vous fûtes aussi appelé; car le roi en envoya l'un de nous quati*e vous appeler), il résolut, afin d'éviter l'embarras, de renvoyer tout son gros à Ophy, Blangy et Neufchâtel, et de retenir seulement quatre cents chevaux à l'élite et cinq cents arquebusiers à cheval, sans aucun bagage, et avec t ela aller lui-même reconnaître l'armée de l'ennemi, leur contenance, ordre de bataille et forme de marcher, voire essayer d'entamer quelqu'un de ses escadrons , si quelqu'un de sa portée s'émancipait de quitter la faveur des bataillons.
Ayant donc, selon sa coutume, choisi trente de vous autres , ses anciens serviteurs , poui- vous tenir près de sa personne, il monta le coteau dAunude et marcha bien deux lieues sans alarme ni voir aucuns gens de guerre ; jusques à ce qu'étant parvenu à une grande plaine, et le temps s'étant rendu fort clair, M. de Givry, qui menait ses coureurs fort loin devant lui , nuuida qu'il oyait des trompettes et tambours du camp ( iiiiemi , ti peu après, qu'il l'avait découvert
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et reconnu, marchant en ordre de bataille inliuiment serré, sa cavalerie enclose entre ses bataillons, et le tout enfermé de plusieurs chariots, marchant en file sur les côtés, réservé quelques troupes de chevaulégers et de carabins , par turmes ou brigades voltigeant sur les ailes par la campagne, ce qu'entendu par le roi , et voyant, par cet ordre et forme de marcher, le peu de moyen qu'il y avait de rien entreprendre sur un corps si bien disposé, après qu'd en eut lui-même fait la reconnaissance, et jugé que l'armée pouvait être de seize à dix-huit mille hommes de pied et de six à sept mille chevaux, et qu'il se fut tiré plusieurs coups de carabines et de pistolets entre les plus avancés des deux côtés ; il sépara encore sa troupe en deux, et, ne retenant que cent chevaux ou environ près de lui, il envoya le surplus, de crainte de confusion, repasser la chaussée et le bourg d'Aumale, leur enjoignant de faire ferme sur la croupe de la montagne, afin de le pouvoir soutenir s'il se trouvait trop pressé à sa retraite; puis, ayant commandé à M. de Laverdin de s'aller loger à l'avenue du bourg avec cinq cents arquebusiers et en garnir les fossés, haies et rideaux de la descente, pour arrêter les plus échauffés des ennemis.
Les voyant marcher vers lui, il s'avança vers eux avec un si grand déplaisir de vous tous, qui l'aimiez véritablement, de le voir ainsi se hasarder sans besoin, que vous ne vous pouviez empêcher d'en gromujcler tout haut, et enfin de concerter ensemble, iiuur
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lui faire remontrer, et fûtes prié de lui eu vouloir })arler, ce que vous fîtes eu ces mêmes termes :
« Sire , ces messieurs , qui vous aiment plus que leur vie , m'ont prié de vous dire qu'ils ont appris des meilleurs capitaines, et de vous plus souvent que de nul autre, qu'il n'y a point d'entreprise plus imprudente et moins utile à un homme de guerre que d'attaquer, étant faible, à la tête d'une armée. » A quoi il vous répondit : « Voilà un discours de gens qui ont peur ; je ne l'eusse pas attendu de vous autres. — 11 est vrai, Sire, lui repartîtes- vous, mais seulement pour votre personne qui nous est si chère ; que s'il vous plaît vous retirer avec le gros qui a passé le vallon, et nous commander d'aller, pour votre service ou votre contentement, mourir dans cette forêt de piques, vous reconnaîtrez que nous n'avons point de peur pour nos vies, mais seulement pour la vôtre. » Ce propos, comme il vous l'a confessé depuis, lui attendrit le cœur, tellement qu'il vous dit : « Je le crois, et encore choses plus généreuses de vos courages ; mais aussi croyez de moi que je ne suis pas si étourdi que vous estimez; que je crains autant ma peau qu'un autre; et que je me retirerai si à propos, ([u'il n'arrivera aucun inconvénient. »
L'armée du prince de Parme marchait toujours en avant, lui étant au milieu sans aucunes armes, ni même des hottes, <iaiis un chariot tout découvert; lecpiel (ne voidant litii hasarder, parce qu'il ne savait pas, il lu véiilé, si cette troupe était soutenue d'une
EXTRAITS DliS ÉCONOMIliS DE SULLV i'ùl
plus grosse , et toutes les deux de toute la cavalerie du roi , que l'ou lui avait dit être de six à sept mille chevaux, auxquels la sieuue n'était nullement comparable) ne faisait faire que de fausses charges, défeudaut aux siens de s'engager. Mais après que, par plusieurs voltigemenls de ses chevau-légers et carabins, qui donnaient parles côtés de la troupe du roi, il eut découvert que le gros de ses escadrons avait passé le vallon, et qu'il n'y avait de son côté que cent ou six vingts chevaux qu'il voyait, il commanda, lorsque l'on fut proche d'Aumale (ainsi que quelques prisonniers contèrent tout ceci au roi quelques jours après), que l'on chargeât de queue et de tète, ce que l'on fit si bravement et par tant d'endroits, que le roi et sa troupe furent poussés et renversés jusque sur la tête du vallon , où il pensait trouver ses arquebusiers logés, pour le soutenir et arrêter l'impétuosité de ceux qui le poursuivaient : tellement cpi'il tourna tête et fit ferme, criant : Charge! sans néanmoins avoir dessein de charger, comme il vous en avait tous avertis. Mais , étant arrivé que la plupart de ses arquebusiers étaient descendus plus bas, soit de peur, soit à dessein de tirer avantage des rivages du ruisseau , les ennemis qui , à ce cri de : Charge , et aux premières arquebusades tirées, avaient tenu bride en main, croyant que toutes les haies, fossés et maisons seraient garnis de mousquetaires; voyant qu'ils n'avaient tiré que cinquante ou soixante coups, et que la salve ne continuait plus, ils commencèrent
la charge plus furieuse qu'auparavant, et le roi ne put empêcher qu'ils ne se mêlassent parmi les siens, et que la plupart d'entre vous n'en vinssiez avec eux aux coups de pistolets et d'épces, entre lesquels se trouvant lui-même des plus avant et des plus embarrassés (ainsi qu'il demeurait derrière pour vous faire tous retirer en ordre et filer vers le pont, afin de le passer sans confusion ) , il reçut une arquebusade dans les reins , nonobstant laquelle il ne laissa pas de faire bravement sa retraite , sans s'étonner, ni autre désordre ou perte que de cinquante ou soixante des siens, entre lesquels le bonheur voulut qu'il s'en trouvât fort peu de qualité. Puis, ayant passé le pont, il fit derechef ferme et ensuite il se retira au pas vers le coteau, où les quatre cents chevaux qu'il y avait envoyés faisaient ferme avec une mine si assurée, que le prince de Parme , ne pouvant juger de ce qui était derrièi'e eux, et craignant d'engager sa cavalerie contre toute celle du roi , il envoya défendre aux siens de monter sur la plaine, et se contenta de faire ses logements dans Aumale, comme le roi, de son côté, s'en alla gagner Ophy, et de là à Neufchâtel, où il arriva une chose étrange, qui fut que le roi s'étant mis au lit, pour se faire panser de son arquebusade, après qu'elle eut eu son premier appareil , il se mit à deviser avec vingt-cinq ou trente de vous autres messieurs, qui étiez à l'entour de son lit, sur les particularités de ce combat, et combien que vous y fussiez tous trouvés , si ne pûtes-vous jamais vous accorder à un même récit.
EXTRAITS DES ÉCONOMIES DK SULLV 2o9
Le londcmain, le roi sut que le prince de Parme, ue voulant rien entreprendre sans M. du Maine, et craignant les brusques résolutions de ce prince, s'en était retourné sur ses pas regagner la rivière de Somme; et, à ces causes, il se mit à ses trousses, nonobstant sa blessure, espérant toujours de faire quelque chose qui réparât son erreur d'Aumale ; mais ce vieil et rusé capitaine lui faisait toujours des tètes d'infanterie. 11 n'exécuta rien d'importance; et, l'ayant suivi juscjues au Pout-Dormy, il s'en retourna à Neufchàtel et de là loger à Claire, envoyant ses troupes à leur premier logement pour se rafraîchir. M. de Claire, comme votre ami et allié, vous lit donner une petite chambre dans le château , où vous demeurâtes (avec un valet de chambre, un page et un laquais seulement) auprès du roi, qui se faisait encore panser de sa blessure ; et nous renvoyâtes tous, partie à Darnétal, et l'autre à votre quartier de Fresuay-Lesplan. (Chap. xxxiv.)