PAR LE LIGUEUR BOIS-ROZÉ
Vous vous souviendrez, Monseigneur, comme M. de Biron assiégea et prit le fort de Fécamp sur ceux de la Ligue , dans lequel s'étant trouvé le sieur de Bois- Rozé, avant que d'en sortir, il remarqua si bien sa situation maritime et toutes les avenues d'icelle, qu'il se forma dès lors en l'esprit un dessein de le pouvoir reprendre un jour : et, de fait, ayant pratiqué depuis deux soldats, qu'il trouva moyen de faire jeter parmi ceux de la garnison, et les ayant bien instruits de ses intentions, il fit une entreprise sur ce fort par un moyen que chacun eût estimé impossible, si l'exécution n'ei'it vérifié le contraire, d'autant que le lieu par où il la désigna, est un rocher haut de cent toises, coupé en précipice, le pied duquel était ordinairement baigné de vagues et flots de la raor de plus de deux toises de haut, réservé quatre ou cinq fois l'année, au temps des plus basses marées, que, durant quatre ou cinq heures seulement, quelquefois la nuit et quelquefois le jour, la mer laisse quinze ou vingt toises de diamètre à sec au pied d'icelui : l'une desquelles opportunités ledit sieur de Bois-Rozé ayant choisie, et fait accommoder auparavant un gros câble, qu'il vous a fait voir plusieurs fois depuis à
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Rouen, de hauteur convenable pour le roc qu'il voulait gravir, et à icelui, d'espace en espace, fait faire des nœuds pour se tenir des mains, et dos étriers de cordes avec des petits bâtons pour y apposer les pieds, il rassembla cinquante soldats des pins déterminés de sa connaissance, la plupart matelots qui grimpent aux hunes, lesquels il avait éprouvés en plusieurs périls ; et avec iceux s'embarqua dans deux chaloupes , et vint une nuit, qui par bonne fortune se rencontra fort noire, aborder au plus près de ce roc que la basse marée lui pût permettre , sur le haut duquel l'un des deux soldats de la garnison qu'il avait gagnés logeait, ordinairement, comme en un lieu dont l'on ne se fût jamais défié, et, depuis six mois, avait accoutumé de s'y rendre la nuit, à toutes les basses marées, pour y entendre le signal, auquel il jeta aussitôt un menu cordeau, de longueur sulFisante, au bout duquel fut soudain attaché celui du gros câble , que le soldat tira incontinent amont; et ayant attaché une agrafe de fer qui y était à l'entre- deux d'une canonnière, avec un gros levier, aussitôt le sieur de Bois-Rozé fit monter l'un des deux sergents de ces cinquante auquel il se fiait le plus, et, l'ayant fait suivre par tous les autres, il monta lui-même le demi t afin que nul ne s'en pût dédire, et qu'il leur servît de chasse- avant.
Or, pendant le temps qui s'était employé à tous ces mystères, à s'agencer tous cinquante sur cette corde et à monter les uns après les autres avec leurs armes
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qu'ils s'étaient liées au corps, la marée avait conimeiicé de revenir, voire était déjà remontée près de six pieds contre ce rocher, que ledit sieur de Bois- Rozé et ses cinquante soldais n'étaient encore qu'à la moitié d'icelui. Étant donc ainsi pendus et comme enfilés à ce câble, il ne leur restait plus nulle espérance de salut que par la prise de la place, de laquelle Bois-Rozé, pour son regard, ayant un courage intrépide, et résolu à mourir ou s'en rendre maître, ne doutait nullement, lorsque son sergent, qui montait le premier, soit à cause de l'extrême hauteur où il était parvenu , soit par le grondement et tintamarre furieux que démenaient les flots et vagues impétueuses de la mer contre cette roche bise, commença de s'effrayer et à dire qu'il n'était plus en sa puissance de monter plus haut et que la tôle lui tournait; ce qui étant rapporté de bouche à autre jusques audit sieur de Bois-Rozé, et lui voyant que, quoi qu'il lui eût pu mander, il n'avançait point, il prit la résolution d'y aller lui-même, et ainsi, passant par-dessus les coi'ps et les têtes de tous ses compagnons suspendus en l'air, il parvint jusques à lui, et le rassura aucunement, et puis, le poignard à la main, le contraignit de continuer à monter, tant qu'enfin, le jour étant fort prochain, ils entrèrent tous cinquante sur ce haut rempart, sans aucun inconvénient, bruit ni alarme, où, étant reçus par ces deux soldais, et coimaissant tous les êtres et avenues du fort, ils stu'prircnt facilement le corps de garde et les sentinelles, qui étaient
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de l'autre part devers le bourg, ne se faisant d'ordinaire nulle garde du côté de la mer, à cause de l'extrême hauteur du rocher qui le faisait estimer du tout inaccessible; et, les ayant taillés en pièces, ensemble tout ce qui vint pièce à pièce au secours, il se rendit finalement maître de ce fort; de quoi il avertit aussitôt M. de Villars, tant afin qu'il lui envoyât gens pour se saisir du bourg et le pouvoir garder, que pour s'assurer du gouvernement de la place, qui était dans
l'étendue de sa charge.
(Chap. XLiv.)