ET LKS EFFETS DIFFÉRENTS QU'ELLES PRODUISIRENT
Le jeune Bocsse, qui était maître d'hôtel de Madame, et avait été envoyé par elle vers le roi pour lui faire ses plaintes des ofTenses qu'elle disait avoir reçues de vous, en l'exécution de la charge qu'il vous avait donnée, vous vint trouver à votre logis et vous bailla des lettres du roi, lesquelles, comme vous le sûtes depuis, avaient déjà été portées toutes ouvertes à Fontainebleau, puis refermées et rapportées à Paris,
dont la lecture vous mit ou peiue et en colère pour uu temps, comme, à la vérité, il y eu avait quelque sujet, la teneur étant telle :
Lettre du roi à M. de Rosnij.
«Monsieur de Rosny, je suis eu peiue et grandement étonné de n'avoir reçu aucunes lettres de vous depuis votre parlement, qui me pussent informer de ce que vous avez avancé, touchant les affaires dont je vous avais donné charge vers ma sœur, et principalement parce que j'ai reçu de ses lettres, par lesquelles elle se plaint merveilleusement de vous; disant en avoir été tellement offensée, et en tant de sortes, qu'elle ne vous le saurait jamais pardonner, et partant me prie de lui en vouloir faire raison et justice; bien est-il vrai que par sa lettre elle ne spécifie aucunes particularités, ce qui me fait estimer qu'il n'y a pas peut-être tant de mal qu'elle ou fait de bruit; mais, en général, elle dit que vous lui avez tenu tant d'insolents langages, que je ne lui en voudrais pas avoir usé de semblables. Vous savez bien qu'une telle procédure serait contre votre devoir, mon désir et la forme que je vous ai ordonnée à votre parlement de vous comporter envers elle, lui parlant avec le même honneur, respect et déférence que vous feriez à moi-même, lui donnant des assurances de ma bienveillance, lui remontrant eu de certaines choses doucement son devoir, les obliga-
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tions qu'elle m'a, les avantages (jue je lui veux faire, si elle me sait complaire, et ce qui est de mes intentions sur toutes ces particularités : partant pensez à ce que vous avez dit et fait, et, s'il y a la moindre chose qui l'ait peu justement fâchée, allez la retrouver, lui en faites d'honnêtes excuses, voire la priez de vous pardonner, si la chose le mérite; ce qu'elle fera aussitôt, et n'y serez pas mal reçu , car j'y ai pourvu comme il faut. Mais, quoi qu'il y ait, donnez-lui satisfaction; car je ne voudrais pas souffrir, étant ce qu'elle m'est, qu'un seul de mes sujets l'offensùt sans le châtier, s'il refusait des suhmissions qui lui sont dues. Et, sur cela, je prierai Dieu, Monsieur de Rosny, qu'il vous ait en sa garde.
« D'Amiens, ce 15 de mai 159G.
« Henri. »
Comme vous eûtes lu ces lettres, et après que le sieur de Boesse fut parti, vous appelâtes l'un de nous quatre, et lui dîtes, le visage tout chagrin et dépit : « Ce n'est pas sans cause si l'on dit qu'il se cueille plus d'épines que de roses au jai'din des courtisans, et que, pour un verre cassé auprès des rois et des princes, bien souvent vingt années de services demeurent bien égarées. Il y en a, comme vous savez, plus de vingt -quatre que je sers ce prince à mes dépens, et qu'il s'est trouvé eu fort peu de périls et de mauvaises fortunes que je ne les aie courus, et
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néaamoius il me traite assez mal par une sienne lettre que je viens de l'ecevoir, et le tout pour lui avoir été trop loyal et fait trop absolument ses volontés, voire après les lui avoir longtemps contestées, m'être défendu de ce malheureux voyage vers Madame , autant qu'il m'a été possible, et lui avoir remontré qu'en faisant et disant ce qu'il m'ordonnait, je n'en reviendrais point (connaissant les affections de cette princesse trop enracinées, et son humeur altière, colère, soudaine et dépite) sans avoir brouillerie avec elle, voire peutêtre qu'elle ne me prît en haine bien grande , comme tout cela m'est arrivé, pour être trop obéissant à mon maître; lequel, ne pensant plus à moi ni à ce qu'il m'a ordonné, mais seulement aux dépits de sa sœur, témoigne d'être aussi mal satisfait de mes obéissances qu'elle fait elle-même de mes libres remontrances. Et maintenant est-il aisé à voir que bien m'a servi d'avoir voulu emporter une lettre écrite de la propre main de Sa Majesté et de ne l'avoir pas baillée, mais icelle gardée fort soigneusement, dans laquelle tout ce que j'ai dit et fait en particulier m'est généralement commandé, voire encore plus expressément et durement enjoint, et qui plus est, beaucoup d'autres choses , desquelles je me suis abstenu par respect et modestie. Tellement que m« voilà instruit, par cet exemple, à vivre plus retenu et circonspect, à ne me jeter pas si légèrement que j'ai fait à l'abandon des haines et animosités d' autrui, pour vouloir loyalement et trop absolument exécuter les volontés du maître
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que je sers, puisqu'il oublie si facilement ses promesses de protection, et n'a plus en mémoire ce vieil proverbe qui dit: A bon maître hardi valet , lequel il se vantait tant, lorsqu'il me dépêcha, de vouloir remettre en pratique et en lustre; et tâcherai dorénavant à me détacher le plus doucement, et néanmoins entièrement, qu'il me sera possible, de toutes ces entremises et faciendes d'affaires contre les uns et les autres, et sur tous les princes et les grands qui sont en puissance et autorité, esquelles je reconnais bien qu'il fait dessein de m'employer, et de s'y servir de ma trop grande franchise et bonne volonté à son service. Voyez un peu ce qu'il m'écrit.» Et lors nouslùtes-vous la lettre que vous en aviez reçue, telle qu'elle a été insérée ci -devant. « Et jugez s'il n'a pas eu tort de me tenir un si âpre langage; s'il ne me donne pas sujet de m'en plaindre, de lui eu dire librement mon avis, et de le servir ci -après avec un peu moins de passion et plus de circonspection que je n'ai fait par le passé; car de le quitter tout à fait et me retirer chez moi, ayant tant d'enfants que j'en ai, outre que je sais bien qu'il ne me le permettrait jamais, et qu'il ne manquera pas à me faire mille excuses, alléguer force raisons, et enfin me donner occasion de contentement, comme il est admirable en telles cajoleries, lorsqu'il veut regagner un serviteur dont il croit pouvoir avoir besoin, mon cœur et la longue amitié que je lui ai portée ne le pourraient souffrir, ayant mis en ma fantaisie, pour m'avoir été prérlit do plusieurs, que
je serais élevé eu fort grande fortune et autorité près de lui, et que je deviendrais un de ses principaux ministres pour l'cxaltalion de sa gloire et le rétablissement de son royaume; joint qu'il me serait imputé à une grande imprudence de quitter ainsi les afiaires pour uu petit ponctille, me voyant à la veille d'entrer en grand crédit, et, par le moyen d'icelui, relever ma maison, que le mauvais ménage de mon grand-père et la maligne exhérédation de mon oncle, le vicomte de Gand, ont presque ruinée, m'ayant privé de plus de cinquante mille livres de rente dont je devais hériter d'eux. Je suis donc résolu, et je crois que c'est le mieux que je puisse faire, de ne jeter pas, comme l'on dit, le manche après la cognée, mais user de prudence et de patience, sans me hâter de satisfaire à cette lettre, apparemment procédée plutôt de colère et de promptitude que de raison ; car, quelque chose qu'elle chante, Madame, son courroux et son dépit étant tout récents et au milieu des plus ardents brasiers d'un esprit ulcéré, ne se pouri'ait empêcher de me faire des affronts et »des indignités, et plutôt, afin d'avoir excuse, feindrai -je d'être malade, pour avoir loisir d'attendre une seconde dépêche et voir ce qu'aura produit la lettre que j'écrivis de Fontainebleau , par un courrier exprès vers Sa Majesté. »
Celui de nous auquel vous thites ce discours , vous ayant écouté attentivement, vous loua et prisa grandement en lui-même, vous consola et conseilla de le
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suivre, le fortifiant de toutes les raisons dont il se pût aviser; aussi, à la vérité eût- il été bien fâché à tous nous autres qui vous suivions , vous tenant si proche d'avancer votre fortune et, par icelle, la nôtre, de voir flétrir le vert de nos espérances par un dépit précipité. Tout ce soir et le lendemain matin vous demeurâtes assez mélancolique et même envoyâtes quérir un médecin; auquel ayant feint plusieurs douleurs, il vous ordonna, ce nous semble, deux ou trois purgations et quelques saignées; mais, sur les quatre heures du soir, arriva le courrier Picault, qui vous apporta des lettres du roi, dont la teneur ensuit :
Lettre du roi à M. de Rosny.
« Mon ami , je ne doute point que cette lettre ne vous trouve en colère du style de ma précédente, que Boesse vous aura rendue, laquelle je n'ai faite que par son importunité, pour me délivrer de celles de ma sœur et apaiser un peu les premiers bouillons de son courroux. Vous la connaissez aussi bien que moi : nous sommes tous deux prompts et mutins, mais nous revenons aussitôt. Ne prenez donc pas garde à cette première lettre que je vous ai écrite, mais seulement à cette -ci, par laquelle je vous reconfirme les assurances que je vous donnai à votre partement. Je sais bien que vous n'aurez rien fait (jue suivant mes intentions ot m'assure que vous n'aurez
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non plus égaré cette lettre qui vous sert de garant, et que je me doutai bien que vous demandiez à cette fin lors de votre dépêche. N'ayez donc crainte que je vous désavoue ni souffre vous être fait déplaisir ; servez-moi toujours à ma mode; aimez -moi comme je veux vous aimer; venez me trouver au plus tôt, pour ni'informer encore plus particulièrement de tout ce (jui s'est passé en votre voyage (que je ne l'ai été par votre courrier, lequel, s'étant démis un pied en courant la poste, comme il me l'a dit, n'a pu m'apporter plus tôt vos lettres), et vous assurez d'être aussi bien reçu de moi que vous ayez jamais été; quand je devrais prendre la vieille devise de Bourbon qui qu'en (iro<jnc. Adien , mou ami.
« D'Amiens, ce 17 de mai 1596.
« Henri. »
Cette lettre vous remit eu bonne humeur, et vous purgea beaucoup mieux de la mauvaise, en quoi vous étiez, que n'eussent fait toutes les médecines qu'on vous avait ordonnées ; lesquelles vous ne prîtes pas , mais partîtes le lendemain, dès la pointe du jour, allâtes coucher à Clermont et, le jour suivant, à Amiens, où le roi vous reçut fort bien, voire usa de caresses extraordinaires, lorsque vous lui eûtes fait le récit de tout ce qui a été dit ci-devant.
(Chap. Lxvi.)
EXTKAHS DES ÉCONOMIES DE SULLV