ROSNY ET M. DE SANCY
Sitôt que vous eûtes quitté le roi vous vous en allâtes à votre logis, pour doiiuer ordre à votre équipage d'argent ', et employâtes le reste de ce soir et tout le lendemain à faire décharger vos charrettes, faire mettre les caques par ordre, selon les recottes, espèces et natures de deniers, dans un lieu fort spacieux ; duquel vous fîtes changer les serrures et mettre de gros cadenas à trois clefs divei'scs, dont chacun des quatre receveurs en année en avait une, et vous l'autre, ayant auparavant fait mettre à part les dix mille huit cents écus des Suisses en grosse monnaie, ainsi que le roi vous l'avait commandé, et les envoyâtes, dès le fin matin, vers leur quartier avec trois commis et dix archers d'escorte.
Or faut- il noter qu'environ une heure après que cette voiture fut partie, M. le Charron vous vint trouver, et vous apporta un petit billet où il n'y avait que ce peu de paroles : « Monsieur, je vous prie tle faire prompteraent délivrer trente mille écus à M. le Charron : car je m'en vais partir pour aller faire faire montre à nos Suisses , et il est nécessaire que l'argent y soit aussitôt que moi ; c'est votre serviteur
« Sancy. »
1 Voy. notre I" partie, chap. v, § 2.
Ayant vu ce billet, vous en demeurâtes aucunement piqué; tellement que vous demandâtes à M, le Charron que voulait dire ce billet et de la part de qui il venait. A quoi il vous répondit que M. de Sancy l'avait écrit de sa propre main et lui avait ordonné de vous l'apporter, de prendre l'argent, et le faire voiturer au quartier des Suisses. A quoi vous repartîtes, avec une espèce d'accent d'indignation : « Hé, qui est-il ce M. de Sancy? je ne connais ni lui ni son écriture. — Comment, Monsieur, ce vous dit M. le Charron en souriant et faisant l'étonné, vous ne connaissez pas M. de Sancy? Hél hé! je pense que si faites. » Vos contestations là -dessus furent assez longues; mais si fallut- il qu'il s'en retournât sans avoir su tirer autre parole de vous, sinon que vous ne saviez qui était ce M. de Sancy, et que vous ne connaissiez point ses ordonnances. Vers lequel lui s'en étant retourné, comme il le vit venir de loin, il lui cria : « Hé bien! monsieur le Charron, avons-nous nos trente mille écus? — Je ne crois pas que ce soit encore argent prêt, Monsieur, répondit-il, si autre chose ne survient. — Comment, si autre chose ne survient? qu'est-ce à dire cela? et que vous a dit M. de Rosny? — Ce qu'il m'a dit. Monsieur? répliqua M. le Charron; fort peu de choses. Monsieur, mais ciicofc ne vous l'oserais- je dire. — Qu'entendez-vous par là: vous ne me l'oseriez dire? et pourquoi non? dites, dites hardiment.» Ce qiuî M. le Charron se voyant pressé de faire, enfui il lui dit : « Monsieur, je n'eu ai pu tirer autre chose,
sinon qu'il ne savait (lui vous étiez, et qu'il ue connaissait ni vous, ni votre écriture, ni vos ordonnances. » Or lui dit-il cela Rêvant tant de gens, qu'il s'en sentit d'autant plus piqué; tellement que, tout rouge en visage et bouffi de dépit et de colère de se connaître méprisé par un nouveau venu, car il ne vous appelait quasi point autrement, lui qui s'était toujours maintenu en si grande faveur et créance auprès du roi, qu'il n'y en avait un seul lequel ne lui cédât et ne procédât avec lui comme s'il eût été chef du conseil et superintendant des finances, son esprit vif, prorapt et hardi lui faisant entreprendre toutes choses, il repartit à M. le Charron : « Hé ! nous verrons s'il ne sait pas qui je suis, et s'il ne me devra pas connaître.» Et, de ce pas, s'en alla dans Saint-Oueu, pour en parler au roi, lequel se promenant dans la galerie, sitôt qu'il le vit de loin, il lui cria: « Hé bien! Sancy, n'allez -vous pas faire faire montre à nos Suisses? — Non, je n'y vais pas, Sire, répondit -il en voix toute mutinée, car il ne plaît pas à votre M. de Rosuy, qui fait l'empereur dans son logis, et dit qu'il ne connaît personne ; mais tant y a, que je ne vous vois pas en état de pouvoir facilement disposer de l'argent qu'il a fait venir, étant là assis sur ces caques d'argent, comme un singe sur son bloc, et ne sais si vous y aurez plus de crédit que les autres.
— Que veut dire tout cela? ditle roi. Je vois bien que c'est; l'on ne sera jamais las d'accuser et de faire de mauvais offices à cet honmic-là, pour ce ([uo je me
fie eu lui, et qu'il me sert bien : aussi ne saurais -je croire qu'il ait refusé l'argent pour la montre des Suisses, d'autant qu'avaut-hier au soir je lui en parlai, et il ne me fit aucune sorte de difficulté. — Or, si vous ne me croyez, Sire, dit M. de Sancy, puisque vous témoignez d'avoir si bonne opinion de cet homme-là, demandez à M. le Charron, que voilà, ce qui on est, et il vous assurera que je ne suis pas menteur, ni que je n'accuse personne à tort. — Eh bien! bien, dit le roi, il le faut ouir! » Et se tournant vers un de ses valets de chambre, il lui dit: «Biart, allez quérir M. de Rosny, et lui dites qu'il vienne tout à cette heure parler à moi.» Ce que vous ayant fait, d'aussi loin que le roi vous aperçut, il vous cria : « Rosny, pourquoi n'avez -vous pas envoyé l'argent que je vous avais commandé pour faire faire une montre aux Suisses? — Sire, lui dites-vous, cela est fait, il y a longtemps que l'argent est à leur quartier entre les mains de trois commis. — Et qu'est-ce donc que veut dire Sancy? repartit le roi. — Je vais vous dire ce qui le fait ainsi parler, Six'C, lui dîtes -vous; c'est que vous m'ordonnâtes avant -hier au soir de préparer dix mille huit cents écus, pour faire faire une montre à vos dix -huit cents Suisses, et lui, ce matin, m'a envoyé un billet en • forme d'ordonnance, comme si j'eusse été un de ses clercs, ou quelque autre commis de trésorier, pour faire délivrer, incontinent la présente reçue, trente mille écus h M. le Charron. Or ai -je répondu (]uc je ne le
EXTllAITS DKS fiCOXOMIES IH- SCLLV 2.s3
connaissais point; comme je ne ferai ni lui ni tout autre , dont les volontés seront ditrérenles des vôtres , voire n'estime pas qu'il se doive ingérer de me rien ordonner. »
M. de Saucy dit, en s'avançant vers le roi et vous : « Je me soucie fort peu de vous rien ordonner, car il y a grand acquêt, non pas. — Vous ferez fort bien, lui répondîtes -vous, de ne l'entreprendre pas, car vous seriez mal obéi. — Or sus, tout beau , tout beau , dit le roi, c'est trop disputé; il sullit, puisque l'argent que j'avais ordonné a été délivré et voiture, et ne faut plus que vous contestiez, sinon à qui mieux me servira. — Je n'ai point d'autre but que cela, Sire, lui répondîtes -vous; mais aussi, eu faisant bien, ne veux -je pas que M. de Sancy entreprenne de supériorité sur moi ; il se doit contenter que nous soyons compagnons, puisqu'en cela il y reçoit pour le moins autant d'honneur que je saurais faire. »
Tous ceux qui étaient dans la galerie en grand nombre, dont la plupart n'étaient pas trop satisfaits des boutades et rebufes de M. de Sancy, ne laissaient pas néanmoins de porter envie à votre fortune naissante , faisaient des éclats de rire , étant bien aises de vos contestations , et disaient les plus qualifiés les uns aux autres : « Voilà un étourdi qui en a trouvé un autre, lequel ne lui quittera pas aisément la partie. » Les autres disaient : « M. de Sancy a trouvé chaussure à son pied , et sera bien difficile que ces deux esprits durent longtemps en même charge sans que l'un bou-
leversc l'autre; mais, selon l'humeur dont est le roi, le meilleur ménager sera son homme. »
(Chap. Lxvm.)