APRÈS LA PRISE D'AMIENS
Étant monté en votre carrosse, vous vous en allâtes au Louvre, où vous trouvâtes le roi dans sa petite chambre, au delà de son cabinet aux oiseaux, ayant sa robe, son bonnet et ses bottines de nuit, se promenant à grands pas, tout pensif, la tête baissée, les deux mains derrière le dos; plusieurs de ses serviteurs déjà arrivés devant vous, appuyés tout droit contre les murailles, sans se rien dire les uns aux autres, ni que le roi parlât à eux, ni eux à lui, lequel ne vous eut pas plutôt aperçu entrer, qu'il s'avança vers la porte, et vous posant, selon sa coutume, l'une de ses mains sur l'une des vôtres, en vous la serrant , s'écria en voix plaintive tout haut : « Ha ! mon ami, quel malheur! Amiens est pris. — Comment, Sire, Amiens pris! lui reparlîtes-vous. Hé, vrai Dieu! qui peut avoir pris une si grande et si puissante
I Voy. notre I" pailic , chap. v, § -2.
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ville, et par (picl moyen? — Les Espagnols, vous dit-il, s'en sont saisis par la porte, en plein jour, pendant que ces malheureux habitants, qui ne se sont pu garder et n'ont pas voulu que je les gardasse, s'amusaient à se chauffer, à boire et ramasser des noix que des soldats déguisés en paysans épandaient exprès près du corps de garde. — Or bien, Sire, lui dîtes -vous, je vois bien que c'est une affaire faite, à laquelle les blâmes d'autrui ni les plaintes de nous ne sont pas capables d'apporter remède ; il faut que nous l'espérions de votre brave courage, vertu et bonne fortune; car, à quelque prix que ce soit, il nous le faut reprendre: aussi n'est-ce pas la première fois que, vos affaires étant bien en pire état, je vous ai vu parachever des choses plus difficiles. Vivez seulement, portez-vous bien, ne vous mélancoliez point, mettez les mains à l'œuvre , et ne parlons tous ni ne pensons plus qu'à prendre Amiens; et, moyennant cela, j'oserais répondre d'un heureux succès.
— A la vérité, dit le roi, ce que vous dites n'est pas du tout sans apparence; aussi ai -je été grandement consolé par un tel langage, car nul ne m'avait dit parole qui ne ressentît sa plainte , sa douleur, voire quasi son désespoir. Et néanmoins, afin de ne bâtir pas des châteaux en Espagne, mais de pouvoir promptement dénicher les Espagnols qui en ont pris en France, dites- moi un peu sur quoi vous fondez de tant indubitables espérances que vous nous les voulez faire prendre, et ofi pensez-vous recouvrer en bref les
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forces et moyens pour reprendre une si grande et si forte ville et si bien munie? car, comme vous le savez aussi bien que moi, toutes nos pièces d'artillerie, munitions, vivres et outils que nous avions assemblés, voire si peu d'argent que nous avions réservé de celui que vous m'aviez fait venir par votre voyage aux généralités , étaient dans cette place ; et ne faut point douter (car c'est ce que je ferais, si j'étais en leur place) que les ennemis ne jettent hors d'icelle toutes les personnes qui ne leur pourront de rien servir, et, au lieu de ces bouches et habitants inutiles, ne la remplissent d'une grande quantité de bons capitaines et de leurs meilleurs et plus aguerris soldats, auquel cas ils ne manqueront pas de nous faire d'aussi furieuses sorties que fit jamais le feu amiral de Villars, votre bon ami , au second siège de Rouen.
— Sire, lui répondîtes -vous, je vois bien que tout ce que vous alléguez a beaucoup de vraisemblanc(> , et que vos paroles ressentent l'excellence et parfait jugement d'un grand roi et d'un grand capitaine; et néanmoins si ne faut -il pas perdre courage, mais s'affermir, voire s'opiniàtrer d'autant plus que les difficultés paraissent grandes ; car c'est par tels moyens que votre vertu s'est rendue tant illustre, et que Votre Majesté s'est acquis une tant glorieuse renommée pai'mi les nations; et n'y a point de doute, je l'ose dire encore une fois, que, si tout ce qu'il y a de bons Français se veut évertuer et y contribuer, les uns leurs courages et leurs moyens, et les autres l'un ou l'autre.
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selon leur puissance, ainsi que je vous promets bien de n'y manquer pas de mon côté, nous recouvrerons, en bref, soldats, argent, canons, vivres, munitions, instruments et autres provisions convenables pour reprendre Amiens, et peut-être faire encore quelque chose de mieux.
— N'allons pas si vite, dit le roi, car cet ouvrage seul équipolle' bien, ce me semble, notre portée; et, partant, voyons un peu où vous prétendez prendre tout cela; aussi, par votre foi, croyez -vous que cela soit si facile que vous le faites, ou si vous le dites pour relever le courage d'un chacun? car, pour vous dire ce que j'en pense, je le tiens un peu plus difficile. — Oui, Sire, répondîtes-vous, je crois certainement tout ce que j'ai proposé, et ne l'ai dit ni par jactance ni vanité; et, pour vous le témoigner, sans plus consumer le temps en discours, plaintes, ni paroles vaincs, permettez que j'aille en mon logis chercher argent parmi mes papiers; car je m'assure de vous apporter des moyens pour en recouvrer, car il en faut avoir, n'en fùt-il point, étant raisonnable de n'épargner personne, puisque tous les gens de bien et vrais Français ont intérêt de ne laisser pas ainsi une telle tanière d'ennemis irréconciliables, pires que bêtes farouches, si proche de la capitale du royaume, et vaut mieux, comme l'on dit en commun proverbe, pays ruiné que pays perdu.
— Je loue votre résolution, dit le roi, et vous sais
Kgale
bien gré des bonnes espéi'ances d'un heureux succès que vous px'enez et voulez essayer de faire prendre aux autres; mais tout cela ne sont que langages et papiers, et le mal qui nous presse n'est pas, comme je vous en ai dit un mot, de la qualité de ceux qui se guérissent par paroles, écriteaux et billets, ni par sceaux, ni par signatures, desquels l'on dispose comme l'on veut; car il n'y a rien si aisé, comme vous le savez quelquefois si bien dire aux chanceliers et aux secrétaires d'État, lorsqu'ils veulent égaler leurs labeurs et leurs services à ceux qui se mêlent des armes et d'amasser argent, que de faire signer et sceller; mais cela ne produit pas toujours et à point nommé une certaine matièi'e d'or, qui ne se laisse pas attraper pour la désirer, ni des armes, artilleries, vivres, munitions et soldats courageux, disciplinés, appropriés aux fatigues d'un grand siège, comme tout cela nous est nécessaire. Et, partant, voyons ce que produira cette bonne volonté que vous témoignez : car, quant à votre esprit, j'avoue qu'il est aclil et inventif, et que vous ne manquez pas de diligence ni d'industrie. — Or bien, Sire, dîtes-vous, ce n'est que trop discouru pour un homme auquel il vous jdaît de donner telle louange, plutôt néanmoins, selon mon avis, pour m'encouragcr que poup en être digne; et, partant, sans plus répliquer, je vous dis adieu, et m'en vais travailler de façon que Votre Majesté connaîtra ma diligence, affecUon cl loyauté.»
(Cliap. Lxxiv.)
EXTUAITS DliS ÉCONUMlliS DE SULLV