‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 3 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le roi de Navarre et le carap de Saint-Cloud. — Les journées d'Arqués.

— L'attaque de Paris. — Premières adhésions à la royauté d'Henri IV.

— Les Espagnols et Mayenne. — La bataille d'Ivry. — Le siège de Paris. — Le roi de Mantes. — Rosny et les papiers secrets de la Liifue.

Au moment du meurtre de Saint -Cloud, l'armée royale qui bloquait Paris comptait environ quarante mille hommes. Elle était partagée en deux cantonnements, celui des catholiques, établi à Saint-Cloud même, et celui des calvinistes, campés à Meudon. Parmi les catholiques, les uns voulaient proclamer Henri sur-le-champ et sans condition, les autres exigeaient une abjuration préalable, cnrinun troisième

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parti refusait absolumout de reconnaîlre le Béarnais. Les premiers soldats cpie celui-ci rcuconlra, rapporte Sully dans ses mémoires, furent ceux de la garde écossaise, qui se jctèreut à ses pieds en disant : « Ah! Sire, vous êtes à présent notre roi et notre maître 1 » Messieurs de Biron, de BoUegarde, d'O, Châteauvieux, Dampierre et plusieurs autres vinrent aussi le saluer. Henri , se souvenant des dernières paroles de son prédécesseur, promit solennellement de respecter le catholicisme et de se soumettre, au sujet de la religion, à la décision d'un concile général libre ou d'un concile national qui devait être réuni dans un délai de six mois ' : tel fut le compromis passé entre lui et une partie de la noblesse du camp de Saiut- Cloud. En dépit de ce compromis, œuvre des Politiques, les vrais ligueurs, qui ne tenaient ni pour l'Espagne, considérée comme tutrice et non comme alliée, ni pour la faction violente des Seize, n'en devaient pas moins persister à attendre le jugement du pape avant d'acclamer le Béarnais.

Les défections, dans l'armée royale, furent en grand nombre. Parmi les catholiques, le duc d'Épernon, trouvant l'occasion unique pour se rendre indépendant et lever l'impôt à son prolit personnel,

1 Aux yeux des vrais ligueurs, celte promesse n'avait, on le conçoit, aucune valeur; c'diait un biais politique; mais les protestants affectaient de regarder le concile de Trente comme n'ayant pas été libre; en tout cas l'indiction d'un concile général ou môme national appartenait au pape seul, lequel ne pouvait admettre une supposition injurieuse pour le concile de Trente.

.•iO PUI.LV F.T SON TEMPS

argua de ses scrupules religieux, et se retira dans son gouvernement d'Angoumois et de Saintonge; il emmenait avec lui près de huit mille hommes, tant fantassins que cavaliers. Plus d'un seigneur calviniste en fit autant, sous prétexte de ne pas servir un prince qui venait de s'engager à protéger « l'idolâtrie catholique » . Tel fut le cas de la Trémouille , qui, impatient, lui aussi, de se constituer une principauté souveraine, partit avec toutes les forces du Poitou. D'autres, comme Vitry, passèrent du côté des ligueurs, sauf à revenir ensuite vers le roi. Uu fait irrécusable, c'est que la désertion ne fut pas moindre chez les huguenots que chez les catho liques. Aussi, quelques jours à peine après la mort d'Henri III, l'armée i^oyale se trouvait - elle réduite de plus de moitié. Si le duc de Mayenne, profitant du premier instant d'émotion et de désarroi, avait fait un coup de hardiesse, peut-être eût-il pu saisir le dessus ; Henri de Guise n'y eût point failli ; mais le somnolent et obèse lieutenant général manqua l'heure décisive. Si le Béarnais, d'un autre côté, au lieu d'être là, présent à propos, sur la colhne bruyante de Saint- Cloud, assisté des personnages les plus influents du royaume , appuyé de vaillantes recrues étrangères arrivées seulement l'avaut-veille , s'était trouvé, en ce grave moment, à l'autre bout du royaume ou enfermé dans quelque place excentrique telle que la Rochelle, qui sait ce qui fut advenu de su fortune?

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Avec ce qui lui restait de soldats, U; Béarnais ne pouvait songer à prendre Paris. Il avait bien un excellent noyau composé des régiments suisses et allemands qui avaient consenti, sur les instances de Sancy', à attendre leur solde pendant deux mois; mais l'engagement ne laissait pas que d'être incertain. Il se retira donc à Beaumont-sur-Oise pour y arrêter son plan de conduite. Devait -il demeurer dans le voisinage de la capitale, ou bien rétrograderait- il derrière la Loire « avec cinq cents chevaux d'élite et sans aucun bagage » , comme le voulaient qnelques-uns de ses conseillers'-? « Qui vous croira roi de France, lui dit d'Aubigné, quand on verra vos lettres datées de Limoges? » Henri, se rangeant au dicton vulgaire, que « qui quitte la partie la perd » , prit la résolution de rester dans le nord et de remonter en Normandie. Chemin faisant, il s'empara de Gournay, de Gisors, de Darnetal, aux portes de Rouen; puis il entra dans Dieppe, et reconnut, entre cette ville et Arques'', le long de la rivière de ce

< Messire Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy, alors colonel giMiéral des Suisses.

2 La Force, 1. 1.

3 « Le bourg d'Arqués, dit la Force {Mémoires, t. I, chap. m), est dans une vallée assez étroite, serrée de deux grandes montagnes; celle qui est à l'opposite du château est couverte d'un grand bois et est coupée du côté du couchant par une autre vallée , en laquelle passe aussi une petite rivière étroite, mais fort creuse, en laquelle il y a un bourg nommé Martinglise, qui est au delà tout joignant avec un pont, sur lequel on passe ladite rivière pour aller au bourg. Cette vallée est assez étroite; au delà il faut monter une montagne assez grande; comme vous êtes au-dessus , vous voyez une vaste plaine , qui va jusqu'à la ville d'Eu ,

uora, une excellente assiette pour attendre « les gaillardes foices » qu'Élisabelh lui devait envoyer, pour s'approvisionner à l'aise de fourrages et de vivres, et faire la guerre défensive. A peine avait-il établi son armée dans cette position qu'il fut informé de l'approche des ligueurs, par la vallée de Martiuglise, avec un front de bataille si grand, dit la Force, qu'il paraissait y avoir cent mille hommes, quoiqu'il n'y en eût en réalité que quarante mille environ. Mayenne se croyait si sûr de la victoire qu'il avait écrit aux Seize que le Béarnais était pris, s'il ne se sauvait au plus vile eu Angleterre; et déjà l'on avait loué des fenêtres rue Saint-Antoine pour voir conduire le captif à la Bastille,

La bataille d'Anpies (septembre loS9), comme on l'appelle, dura en réalité vingt-trois jours; ce fut une série d'assauts et de combats, où les ligueurs eurent constamment le désavantage, surtout dans l'attaque principale tentée contre le camp du Béarnais'. Il y eut, paraît-il, une incroyable « jou-

paroùvenaitcetiegvande armée. » — Arques, qui n'est plus aujourd'hui qu'un buui'i,' do mille habitants environ, était autrefois une ville assez considérable, dont la décadence marcha en raison directe de la prospériié sans cesse croissante de Dieppe. A peu d^ distance se trouve le hameau d'Archelles, dominé à l'est par une colline boisée qui sépare la vallée de Uéthune de celle de l'Eaulne, et où la ducliesse de Berry a inauguré eu 18i!) un petit obélisque portant une inscription conimémoralive de la victoire d'Henri IV.

1 Cette lataille lut, dit un contemporain, « la première porte par laquelle Henri IV entra dans le chemin do sa gloire et de sa bonne fortune ».

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chéc de morts » , hommes et chevaux. Le maréclial de Biron, qui eut, ainsi que Rosiiy, prande part à ce succès, disait qu'il avait fait toute sa vie le métier de la guerre, mais « qu'il eu avait plus appris en ces vingt-trois jours qu'il n'avait fait en tout ce qu'il avait vu auparavant' ». Quelques jours après, Henri, ayant reçu d'Angleterre vingt mille livres en or et quelques milliers de soldats, « tous de honne mine ', » se mit en route vers Paris. Ce priuce, qui, selon l'expression de son illustre adversaire, le duc de Parme, usail plus de bottes que de souliers, distança de trois marches le pesant Mayenne, et, dès le second jour de novembre, il attaquait le faubourg Saint -Germain.

Ce fut l'audacieux Rosny qui fut chargé du coup de main avec MM. d'Aumont et de Chàlillon. Les Parisiens, surpris, perdirent plusieurs centaines d'hommes et dix- huit pièces de grosse artillerie. Il y eut alors une orgie de pillage : Rosny et huit ou dix des siens ne firent « qu'entrer et sortir dans six ou sept maisons, où chacun gagna quelque chose », et lui-même, toujours par hasard, eut « quelque deux ou trois mille ducats » pour son compte ^ Ou s'avança ensuite le long de la Seine jusque vers la porte de Nesle, qui était demeurée ouverte, si bien

1 Voyez dans les Mémoires du due d'Angoulême ( t'\U de Charles IX et de Marie Toucliel, et dans ceux de la Force, decuiieutes relatious de ces combats raémoiables.

2 La Force, t.l.

3 Économies.

que quinze ou vingt hommes, au nombre desquels était Rosuy, pénétrèrent dans la ville presque jusqu'à la hauteur du Pont-Neuf; mais, le reste de l'armée n'ayant pas suivi, il fallut revenir « plus vite que le pas ' » . Mayenne d'ailleurs avait réussi à rentrer dans Paris , par la négligence du gouverneur de Saint -Maixent, qui ne fit pas rompre les ponts, comme il en avait reçu l'ordre. Dès lors la capitale , ainsi renforcée, pouvait soutenir un siège en règle, que le Béarnais n'était pas encore en état d'entreprendre. Celui-ci se retira donc pour continuer ses conquêtes sur le parti ligueur dans les provinces du Centre et de l'Ouest; il prit Étampes, soumit l'Orléanais, Tours, le Maine et l'Anjou, et après ce grand circuit, où son armée grossissait journellement, il revint au mois de décembre sur la Normandie, qui fut réduite aux trois quarts, sauf, bien entendu , les grandes cités de Rouen et du Havre.

Telle fut cette première campagne , dont le résultat avait été de mettre en la main du prince hérétique un noyau de territoire formé de huit provinces

< g Je crois, dit Sully dans ses Economies, que la ville se pouvait prendre, mais peut-ôtre que l'armée se fût perdue dedans; » c'est aussi l'opinion de la Force.

contiguës. Eu outre , le roi de Navarre , avant même d'être roi de France, se voyait reconnu de plusieurs puissances étrangères : d'une part de la Suisse prolestante, dont les députés l'étaient venus trouver à Chàteaudun; de l'autre, de la seigneurie de Venise, qui lui avait envoyé à Tours ses hommages. Ce premier salut de l'extérieur fut suivi presque aussitôt d'une démarche semblable de l'Angleterre, de l'Ecosse, des Provinces-Unies et des princes protestants d'Allemagne. En France même, bon nombre de membres du clergé et de la magistrature adhéraient conditionnellement à la royauté du Navarrais. Ce fut, à vrai dire, pour beaucoup de royalistes fervents, qui étaient tout ensemble des catholiques convaincus, uu moment de pénible angoisse que celui où éclata, comme un coup de foudre, la nouvelle de la mort d'Henri III. Nous n'en citerons qu'un exemple entre mille. En apprenant le terrible événement, le président Frémyot, du parlement de Dijon', on devint tout blauc en une nuit. Que faire? Comment sortir de cette impasse ? Henri de Béarn , petitfils de saint Louis , était l'héritier naturel du trône : était- il permis de l'abandonner? D'autre part, Henri de Béarn était hérétique ; la bulle du pape pesait sur lui : était -il permis de lui obéir? Apres de cruels débats intérieurs , la foi l'emporta. Le président Fré-

1 Le président Frcmyot était l'arrière-grand-père de Mme de Sévigné, et le père de sainte Chantai. Voyez l'Histoire de sainte Chantai et des origines de la Visitation , par l'abbé Bougaud. Paris , 1863.

KR «;ULLV ET SON TEMPS

myot fit flotter son drapeau sur les tours de Flavigny, où il s'était retiré en quittant Dijon ; mais il résolut en même temps de se faire écraser aux portes de la ville , si le Béarnais tentait d'y entrer. Plus tard , le courageux magistrat disait à Henri IV converti et absous : « Soyez certain, Sire , que si vous n'eussiez crié d'abord : Vive Rome! je n'aurais jamais crié : Vive le roi! »

A Paris, les Seize semblaient tout- puissants. Mayenne y avait fait proclamer roi (novembre 1589), sous le nom de Charles X, le vieux cardinal de Bourbon, oncle du Béarnais; mais ce fantôme de monarque offusquait encore le parti espagnol et les sectaires démagogues, qui, cessant de feindre, déférèrent ouvertement à Philippe II le protectorat du royaume. Les catholiques éclairés, qui n'entendaient pas plus trahir la patrie que la foi, protestèrent contre ces menées; le duc du Maine' eut un accès d'énergie et cassa le conseil de l'Union. Aussitôt les ligueurs français, Villeroy en tète, prononcèrent le mot décisif : ils déclarèrent que la couronne revenait au rot catholique et léfjitime (décembre 1589). C'était, du même coup , évincer l'Espagnol et indiquer, d'une façon claire et formelle, à quelle condition sine qua non Henri de Navarre recuoilUrait l'héritage do saint Louis.

Pendant ce temps k; lîcarnais poussait sa campagne

• On appelait indilféremment le Iroisi^me r.uisp duc de Maypiine on duc Hu Maine.

ROSNV ET IJi UOI DE NAVAÏÏRE ,S7

et avait mis le siège devant Dreux. Mayenne, qui avait ù prendre sa revanche dos journées d'Arqués, sortit de Paris avec d'excellents régiments espagnols et marcha au secours de la ville. Il rencontra les troupes royales près d'Ivry, sur le plateau de Saint- André. Du témoignage de tous les contemporains , les dispositions militaires prises par Henri IV étaient des plus heureuses. Déjà les deux armées étaient en présence, quand le roi s'aperçut que la sienne, par son assiette, avait le vent et le soleil dans les yeux; avec une aisance remarquable il la fit pivoter de front dans le mouvement même de l'attaque. Toutefois la supériorité numérique des ennemis leur assurait d'abord l'avantage, lorsqu'une nouvelle combinaison stratégique du Béarnais et une manœuvre opportune de Biron forcèrent la fortune à changer de camp.

Rosuy, grièvement blesse ' dans l'action, était resté étendu au milieu des morts et des mourants. Quand il put se relever, il n'aperçut aucun des siens, et il se trouvait fort en peine. Sur ces entrefaites, un ligueur, l'épée au poing, s'avance sur lui. Rosny, qui n'avait plus de casque, gagne un poirier, — qu'il aimait à montrer par la suite, — « lequel avait des branches si basses et si étendues, » que le ligueur né put approcher, et qu'a-

' Deux chevaux lues sous lui , un coup de lance dans le mollet , deu\ coups dVpée à la main et à la tête , deux balles dans la cuisse et la hanche, telle était la part de Rosny dans les accidents de cette journée.

près avoir « tournoyé longtemps », il prit le parti de se retirer. Rosny, ayant ensuite rencontré un inconnu qui menait en main un petit courtaud o qu'il avait gagné », le lui acheta pour cinquante écus qu'il avait o dans sa pochette », ayant l'habitude, nous dit-il, de porter toujours de l'or sur lui lorsqu'il allait au combat. Monté sur ce cheval, il errait à travers la plaine, en assez triste équipage, et ne sachant si le roi avait gagné ou perdu la bataille, lorsqu'il vit venir vers lui, à la file, sept ennemis, dont l'un poiiait la cornette blanche de Mayenne. Au cri de qui vive! il répondit en se nommant. Alors un des cavaliers s'approcha, et lui dit : « Nous vous connaissons bien tous; nous voulez-vous faire courtoisie et nous sauver la vie? — Que dites -vous? répliqua Rosny, vous parlez comme des gens qui ont perdu la bataille. — Est-ce tout ce que vous en savez? répondirent-ils; oui, nous l'avons perdue. » Là -dessus quatre des cavaliers, — MM. de la Chateigneraye , . de Sigogne, de Chanteloup et d'Aufreville, — se rendirent à lui avec la cornette blanche; les trois autres, plus avisés, — c'étaient M. de Nemours, le chevaUer d'Aumale et M. de Trémont, — voyant au loin un détachement de troupe» royales s'avancer, détalèrent au plus vite. Rosny cependant, qui était sur le point de s'évanouir de nouveau, fut transporté au château d'Anet, où on le pansa. Dès le jour suivant il voulut aller sur son brancard à Rosny; car

ROSNV ET LF ROI DE NAVARUF. 5?»

il avait eu nouvelle que Mantes capitulait, et il prétendait au gouvernement de cette ville. Chemin faisant, il fut rencontré par le roi, qui chassait précisément dans une des garennes de son serviteur, et qui, heureux de le savoir en vie, lui donna très -affectueusement l'accolade , en lui souhaitant une prompte guérison.

Au lendemain de la prise de Mantes, Henri IV voulait marcher sur la capitale, qu'il avait chance d'emporter; par malheur, il n'était pas maître de son armée; il lui fallait compter avec les seigneurs de son entourage, tels que Turenne ' et les autres, qui, ayant de secrètes visées de restauration féodale, n'entendaient pas que le nouveau monarque arrivât si vite à se passer d'eux. Le meilleur officier de l'armée , Biron , employa en cette circonstance, comme il le fera plus d'une fois, tout son ascendant et ses intrigues les plus malicieuses pour traverser le sage dessein du Béarnais, qui se vit contraint de céder. On perdit ainsi quinze jours à Mantes, et par là s'en allèrent à vau-l'eau a la plupart des fruits qui se

1 Celte famille devait conserver jusqu'au milieu du xviie siicle cette chimère de principauté féodale : témoin le rôle du duc de Bouillon et de son frère le vicomte de Turenne dans la Fronde.

devaient percevoir d'un si haut fait d'armes ' ». Le 25 avril seulement l'armée royale, maîtresse de tout le cours delà Seine en amont et en aval, parut sous les murs de Paris. Rosny, le bras encore en cclmrpo, était présent au camp d'Henri IV. Avant de bloquer la ville , le Béarnais résolut de se saisir de tous les quartiers suburbains , pour n'avoir plus que les portes à garder, et pour ôter aux habitants la ressource des fruits et des herbages qui se trouvaient dans les jardins extérieurs. Par une nuit fort noire, l'armée, divisée en dix fractions, attaqua tout à la fois d'une « cscopetterie - » circulaire les faubourgs Saint- Antoine, Saint -Martin, Saint -Denis, Montmartre, Saint -Honoré, Saint-Germain, Saint-Michel, Saint-Jacques, Saint-Marceau et Saint-Victor. Le Béarnais regardait l'affaire d'une fenêtre de l'abbaye de Montmartre, où il s'était installé avec les vieillards, les gens do plume et les invalides, parmi lesquels se trouvait momentanément le baron de Rosny, qu'il avait fait asseoir à ses côtés, avec MM. du Plcssis-Rusé, de Fresne, et quelques autres. Le spectacle fut magnifique; vingt-cinq à trente ans plus tard les Economies rappellent encore avec admiration le bruit des détonations et l'étincellement des « bluelles de feu » dans le ciel. Tous les faubourgs, au gré du

1 Économies.

î Ce mot, qui n'est plus employé aujourd'hui, désignait le fou d'ensemble des escopeites, espèces d'arquebuses qui, perfectionnées, devinrent ensuite les carabines.

UOSNV ET LK UUI DE N'AVAUKE Hl

roi, furent pris en même temps, et toutes les portes étroitement bloquées. Eu un mois la ville, privée de tout arrivage, se vit réduite à la famine. Après les visites domiciliaires on en vint au pain de son, au pain d'avoine, au pain fait de la poussière des os pris dans les cimetières; on mangea les chiens, les chats, les rats, et les herbes crues; une mère dévora le cadavre de son enfant. Treize mille personnes environ périrent, rien que de faim, depuis le 7 mai jusqu'au 30 août. Durant ces quatre mois cependant l'enthousiasme religieux de la population ne se démentit pas; des prédications inspirées et véhémentes exaltaient chaque jour les courages, et, comme dit l'historien Matthieu *, charmaient les estomacs aboyants. Dès les premiers symptômes de famine, les Seize et les agents de Philippe II avaient essayé de soulager la détresse publique : à la porte de l'ambassade d'Espagne on avait fait la cuisiue eu plein vent dans des marmites gigantesques; mais ces fourneaux secourablcs avaient fini par s'éteindre, et les assiégés, qui, par une amère dérision, pouvaient voir du haut des remparts les épis onduler dans la plaine voisine, n'eurent plus pour se soutenir que la force de leur volonté ^

• Histoire de France, t. 11.

2 On sait que les assiégeants lai^sè^ent cependant entrer qucUiues vivres dans la ville, a qu'Henri IV ferma le plus souvent les yeux sur cette infraction au blocus; c'était , de sa part, générosité pure, mais de la part des capitaines et des soldats royalistes , qui étaient assez mal équipés, celte soi-disant charité avait en somme pour mobile un petit

Iî9 SULLV KT SON TUMI'S

L'arrivée subite du prince de Parme, à la tête d'une armée espagnole qui se joignit à Meaux à celle de Mayenne, sauva Paris au dernier moment. Le fameux tacticien, par ses manœuvres, réussit à ravitailler la grande cité, dont Henri IV, dans l'espérance d'une bataille, s'était hâté de lever le siège; mais la bataille désirée n'eut pas lieu : Farnèse, ayant atteint le but de son expédition , retourna aussitôt dans les Flandres,

La situation du Béarnais menace alors de redevenir très-critique, car il se voit abandonné de tous ceux de ses capitaines que l'appât de la solde ne retenait pas auprès de lui, et cela, au moment même où les troupes de Philippe II et celles de son allié le duc de Savoie envahissent eu masse le territoire au sud et à l'ouest, par le Languedoc, la Bretagne et la Provence. Henri comprend qu'il lui faut désormais une force militaire solide et toujours sur pied, eu dehors de ces gentilshommes volontaires, plus prodigues de bravoure que de constance, et toujours prêts, à la moindre atteinte de lassitude, à se retirer, non pas seulement sous leurs tentes, mais au lui fond de leurs châteaux. Il sollicite donc l'Angleterre, la Hollande, la Suisse et les .princes allemands de faire des levées en son nom, résolu de consacrer

intérêt de négoce : c'était pour obtenir, en échange, des écharpes, plumes, étoffes, bas de soie, gants, ceintures, chai)eaux de castor, i et autres telles galantises ». {Économies, t. I.)

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à la paye des nouvelles recrues tout l'argent dont il disposera, grâce à l'industrie de Rosny. Avec cette grande armée auxiliaire de trente mille hommes environ, qui lui arrivera successivement aux mois d'août et de septembre 1591, Henri IV se trouvera en mesure d'entreprendre, l'année suivante, le siège de Rouen. Dans l'intervalle il réussit à se maintenir entre Paris, qu'il continue de serrer à la gorge, et la riche province de Normandie, d'où il tire vivres et argent, et qui lui permet de donner facilement la main à son alliée la reine d'Angleteri'e. Sa cajiitale , durant ces trois années , c'est Mantes ; c'est là, dans le voisinage de la terre de Rosny, que se tiennent les plus graves conseils , que se décident les affaires les plus importantes du gouvernement ', « Si vous saviez. Madame, comme cette ville m'est chère, » disait Henri IV dix -huit ans plus tard (1609) à la reine, en se promenant avec elle, pour la dernière fois, sur la terrasse du château ■; « Mantes a été autrefois mou Paris, ce château a été mou Louvre, et ce jardin mes Tuileries. » Cette cité, en effet, hùtie sur la Seine, presque à mi-route de Paris à Rouen, était un poste d'observation excellent, et la clef des greniers d'alentour. Le conseiller de Navarre , Rosny, qui était le haut seigneur de la contrée, bien qu'il n'eût pas

1 Le Cbâtelet de Paris y fut transféré provisoirement en 1592.

2 Le château de Mantes fut démoli en 1615 par ordre de Marie de Médicis.

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le gonvci'uoment qu'il avait souhaité ', avait pour fonction d'exercer avec sa comitagnie une sévère surveillance sur le cours du fleuve. Pas un bateau ne montait ni ne descendait sans être fouillé, et toute denrée suspecte, vivres ou argent, était arrêtée au passage par le farouche inquisiteur '.

Cependant l'état moral de Paris commençait ù se modiGer; grâce aux violences des Seize, les politiques faisaient de nombreuses recrues parmi le petit commerce et les artisans, les deux classes, qui, à toutes les époques de crise, se lassent le plus vite de la misère et de la souffrance, sans doute parce qu'elles en supportent le faix principal. D'un autre côté, le duc de Nevcrs, reconnaissant, disait-il, dans la bataille d'Ivry l'arrêt du Dieu des armées, avait passé avec sa plume et son épée dans le camp royaliste. Les partisans do Philippe II résolurent alors de brusquer le dénoùmcnt, et ils firent entrer une garnison espagnole dans la capitale. Il y eut une sorte de comité de salut public, sous le nom de conseil des Dix, et un tribunal révolutiouuaii'e dans la

• Il avait été donné à son frère.

2 Voyez plus loin, chapitre x, pages 147 et 148, des détails curieux à ce sujel.

chambre ardente chargée de juger et de condamner ses ennemis (exécution du président Brisson). Ces mesures de terreur n'allèrent point toutefois sans provoquer de vives résistances de la part des vrais ligueurs, et le duc de Mayenne, pour la seconde fois, eut une boutade d'énergie; il revint en hâte à Paris, arma la garde bourgeoise, fit saisir et décapiter quatre des Seize, et cassa leur co;?^*??/ particulier, distinct de celui de l'Union; mais le malheureux frère du Balafré s'épuisait à un véritable travail de Sisyphe. Quelque temps après, le roi Henri, à la tête de ses nouveaux régiments, ayant mis le siège devant Rouen , Mayenne , qui n'avait ni troupe ni argent, éprouva dans quelle dépendance il se trouvait de Philippe II. Il n'obtint l'aide de ce dernier qu'en s'engageant par une convention formelle à faire reconnaître aux prochains états généraux l'infante d'Espagne, Isabelle -Claire -Eugénie, comme reine propriétaire du royaume de France. A cette condition, l'éternel deus ex machina, le prince de Pairme, sortit derechef des Pays-Bas, et marcha au secours de Rouen. Le Béarnais, dont l'armée se trouvait de beaucoup réduite par les pertes que cinq mois de siège lui avaient causées, fut obligé, cette fois encore, de se replier devant son illustre adversaire. Il le lit, non pas en vaincu, mais en tacticien. A quelque temps de là, le prince de Parme mourut des suites d'une blessure reçue au siège de Caudebec (décembre 1592).

Rosny, durant ces deux années 1591-1592, n'avait guère quitté Henri IV, et comme il n'y avait point de combat où il ne récoltât quelque grave blessure, tout son corps n'était que plaies et que cicatrices. Au siège de Chartres, il était tombé dans une embuscade et avait reçu à bout touchant, comme on disait alors, une balle qui, après lui avoir traversé la bouche, était sortie par la nuque. Le malheureux combat d'Aumale lui valut, en outre, une arquebusade dans les reins. Tout cela ne l'avait pas empêché, après la mort de sa première femme, de se remarier à Mantes (mai 1592) avec la veuve du seigneur de Chàteaupers, Rachel de Cochefilet, qui s'était faite protestante pour lui plaire. Fort souffrant de son coup de pistolet dans la bouche , « lequel s'était apostumé, » et mécontent de son maître, qu'il accusait de réserver toutes ses faveurs pour les catholiques, l'ambitieux gentilhomme s'était retiré en maugréant à Rosny, jurant de ne plus servir un prince oublieux et ingrat. Toutefois il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était point fait, comme il le dit, pour « herboriser ». Dès que sa plaie alla mieux, l'oisiveté lui pesa; chaque jour il montait à cheval avec une bonne escorte et s'en allait courir les che-

rains aux environs, jusqu'à Dreux et jusqu'à Verneuil. Comme il revenait d'une de ces excursions, l'œil au guet, entre les villages de Marolles et de Goussainville, il aperçut au-devant de lui dix ou douze hommes de pied, qui, à sa vue, se jetèrent brusquement dans les bois et les haies qui bordaient la route. Rosny fit faire diligence à sa troupe pour essayer de les rejoindre ; mais on ne put prendre que deux pauvres hères, « qui avaient sur leur dos des cages à volailles vides ; » néanmoins , en continuant les recherches et en questionnant les paysans, on finit par découvrir dans le creux d'un chêne deux boîtes de fer-blanc et un petit sac de coutil que les fuyards y avaient jetés précipitamment, et qui ne contenaient rien moins que d'importants papiers politiques. Cette découverte fit tomber aussitôt la grande colère de Rosny contre son maître; il courut en hâte à Compiègne pour remettre au Béarnais les précieux manuscrits, et, l'occasion s'y prêtant, il se réconciha avec lui; il fit plus : en ces graves conjonctures il reconnut la futilité ou l'injustice de ses plaintes, et il prit la résolution de sacrifier dorénavant son caractère à son affection pour son prince.

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