EXPLICATION ENTRE LE ROI ET ROSNY
ET LEUU RÉCONCILIATION
Vous en étant allé le matin au lever du roi pour prendre congé de lui, vous le trouvâtes dans son cabinet, assis dans sa chaire, qui se bottait pour aller à la chasse, ayant déjà une jambe bottée, tenant ses petits rouleaux d'ivoire à la main , desquels il battait l'un sur l'autre. Comme il vous vit entrer tout botté, il se leva à demi, vous ôta son chapeau, et vous donna le bonjour en vous appelant Monsieur, qui étaient tous signes d'un esprit ou fort en peine ou fort fâché : car il n'avait accoutumé de vous appeler, quand il était eu bonne humeur, sinon mou ami Rosny, ou grand maître. Vous, lui ayant fait aussi une grande révérence, avec plus de profonde humilité que de coutume, cela, comme il vous le confessa depuis, lui attendrit de sorte le cœur, qu'il pensa dès l'heure vous aller embrasser; sur quoi s'étant mis à rêver, il dit au sieur Beringuen qu'il ne faisait pas assez beau pour aller à la chasse, et qu'il le débottât. Sur quoi Beringuen lui ayant répliqué que le temps était fort beau , il lui répondit , comme en colère : « Non fait, il ne fait pas beau temps, et ne veux point monter à cheval, débottez-moi. » Ce qu'ayant été fait, il se mit H parler aux uus et aux autres de choses sur lesquelles
il croyait vous donner sujet de parler; mais, voyant que vous n'en faisiez rien, il prit M. de Bellegarde par la main , et lui dit : « Monsieur le Grand , allons nous promener; car je veux parler à vous, afiu que vous partiez dès aujourd'hui pour vous eu aller en Bourgogne» (car il y avait quelque malentendu aussi entre eux; mais celaue vous touchant en rien et n'étant que baguenauderles, je le laisse au silence). Comme le roi fut sur la porte du petit degré qui descend au jardin de la reine, il appela Loseray, et lui dit, ainsi que vous le sûtes depuis de lui-même, qu'il prit garde si vous le suiviez, et qu'il ne faillit de l'avertir si vous alliez ailleurs; et ainsi s'en étant allé aux jardins de la Conciergerie, parlant toujours à M. le Grand, et jetant de temps à autre les yeux sur vous, sitôt que M. le Grand eut fait ses adieux et qu'il eut quitté le roi, vous vous avançâtes, et lui dîtes: « Sire, vous plaît-il me commander quelque chose ? — Et où allez- vous? répondit-il. — Je m'en vais à Paris, Sire, lui répondîtes-vous, pour les affaires dont vous me parlâtes il y a deux jours. — Eh bien, allez, vous dit-il, c'est bien fait, je vous recommande toujours nos affaires, et que vous m'aimiez bien. » Et ainsi lui ayant fait la révérence, et lui vous ayant embrassé comme de coutume , vous reprîtes le chemin que vous étiez venu. Mais comme vous fûtes à trois cents pas de là, vous ouïtes crier votre nom par plusieurs fois ; à quoi ayant tourné la tête, vîtes venir la Varennc, qui d'assez loin vous dit: « Monsieur, le roi vous demande. » Lequel
HXTIIAITS l)i:S ÉCONOMIES DE SULLV 203
étant retourné sur le chemin du Chenil , sitôt qu'il vous vit, il vous appela, puis, étant près de lui, il vous dit: « Venez çà; n'avez-vous rien du tout à me dire?» A quoi, lui ayant répondu que non pour le présent, il vous repartit: «0 si ai bien moi à vous. » Et là-dessus, vous ayant pris par la main, il vous mena dans les allées des mûriers blancs, qui sont tous environnés de canaux, à l'entrée desquels il fit mettre deux Suisses qui ne parlaient point français, où vous vous promenâtes près de quatre heures ensemble, sans cesser de discourir, lire et entremontrer papiers: trllement que qui aurait pu savoir, retenir et écrire tout ce qui se passa lors entre vous deux, sans en oublier aucune parole, ni même la diversité des prolations, pour ce que d'icelle l'on tire bien souvent des intelligences toutes contraires aux significations commîmes, il n'y a point de doute que le récit, quelque long qu'il pût être, ne fût trouvé agréable et de grande utilité; mais tout cela nous ayant été impossible, tant à cause de votre trop retenu silence en de telles affaires que de notre peu de mémoire, nous nous contenterons de vous ramentevoir le sommaire du peu que nous vous eu ouïmes dire et que nous en retînmes; (jui fut que , le roi étant entré tout seul avec vous dans ces allées de mûriers blancs, après vous avoir embrassé par deux fois à la vue d'un chacun, il vous dit:
« Mon ami, je ne saurais plus souffrir, des expériences et connaissances de vingt-trois ans nous ayant
20i EXTRAITS DES ÉCONOMIES DE SULLY
suffisamment témoigné l'afTection et sincérité l'un de l'autre, les froideurs, retenues et dissimulations dont nous avons usé depuis im mois; car, pour en dire la vérité, si je ne vous ai pas dit toutes mes fantaisies, ainsi que j'avais accoutumé, je crois que vous m'avez aussi celé beaucoup des vôtres ; et seraient telles procédures autant dommageables à vous qu'à moi, et pour aller journellement en augmentant ( par la malice et l'artifice de ceux qui envient autant ma grandeur qu'ils sauraient faire votre faveur près de moi), si je n'y apportais les remèdes convenables. Et pour cette cause ai-je pris résolution de vous dire entièrement tous les beaux contes que l'on m'a faits de vous, les artifices dont l'on a usé pour vous brouiller avec moi, et ce qui m'en est resté sur le cœur: vous priant de faire le semblable, sans craindre que je trouve rien mauvais de toutes les libertés dont vous pourrez user, puisque c'est chose que je veux et vous commande absolument, et ne me taire nuls des rapports que l'on vous a faits de ce que j'ai pu dire ou faire où vous ayez intérêt, ni des fantaisies qui vous sont venues en l'esprit là- dessus, ni même nulles de mes vérités; car je veux que nous sortions d'ici, vous et moi, le cœur net de tout soupçon, et contents l'un de l'autre, ne doutant point comme parmi les vérités que l'on m'a pu dire, l'on y a mêlé mille mensonges et faussetés, l'on n'ait fait le semblable en votre endroit; et partant , comme je vous veux ouvrir mon cœur, je vous prie de ne me déguiser rien de ce qui est dans le vôtre. »
EXTRAITS DES ÉCONOMIES DE SULLV ^Oo
De quoi faire ayant tiré votre foi et votre parole , il vous nomma tous ceux qui avaieut essayé de l'aliéner de l'amitié qu'il vous portait ; ajoutant qu'ils s'étaient durant quelques années servi de l'artifice des blâmes et des plaintes, et en cette- ci de celui des louanges et des bonnes parties qui étaient en vous, et de la douceur dont vous usiez envers un chacun, ce qu'il ne vous voulait point nier lui avoir grandement touché l'esprit; s'étant mis en fantaisie que changeant ainsi soudainement de procédures, et usant (ce qu'il savait bien être du tout contre votre humeur) de flatteries, cajoleries, recherches et gratifications envers un chacun, comme ils le publiaient, il fallait bien que vous eussiez pris un autre dessein que celui de sa gloire, accroissement de sa domination , amélioration de ses revenus , et soulagement de ses peuples, comme vous lui aviez toujours protesté, et que vous en aimassiez d'autres autant et plus que lui, puis que vous préfériez leur utilité et contentement au sien. « Et afin , vous dit-il , que vous n'estimiez pas que j'aie inventé tout cela pour chercher un prétexte à m'aliéner de vous, je vous ferai voir les divers avis et mémoires qui m'en sont tombés entre les mains, dont j'en ai trouvé les uns tantôt par terre sous ma table, qne je faisais ramasser (car, encore que cela me dépitât, si ne laissais -je pas d'avoir la curiosité de les voir); les autres sous le tapis do ma chambre; les autres que j'avais pris de gens inconnus , lesquels me les présentaient comme si c'eût été
des requêtes, les mettant dans mes pochettes; les autres sous le chevet de mon lit; et les autres tout ouvertement, comme celui que, par mon commandement exprès, Juvigny me bailla il y a dix ou douze jours, lequel m'en bailla un qu'il me dit avoir trouvé par terre dans ma chambre, et qu'il semble qu'en icelui ail été rassemblé tout ce qui était en tous les autres. Je serai bien aise que vous le lisiez devant moi, et que nous en discourions, pour voir si par le style nous ne devinerons point qui le peut avoir fait ; car. à mon avis , il y a des inventions qui surpassent l'esprit et la capacité de celui qui me l'a baillé. » Lequel vous ayant mis en main, vous le lûtes tout du long , sans dire aucune chose.
Quoique dès le commencement vous l'econnussiez bien que c'était vraiment un libelle diffamatoire pour altérer l'esprit du roi contre vous, et que vous y trouvassiez plusieurs prolixités, redites et discours embarrassés, tous remplis de très-malicieux artiflces, que néanmoins, en m'en faisant le récit en sommaire , vous divisiez en cinq chefs principaux, desquels le premier consistait en vanteries et protestations de zèle et dévotion de ceux qui l'avaient fait an service du roi et bien de son État, et de leur soin et sollicitude continuelle à découvrir et donner avis de tous mauvais desseins, pratiques et menées contre l'un et l'autre; le second chef, en louanges des admirables vertus et actions magnifiques du roi, lesquelles néanmoins il rendait après inférieures, à ce qu'il disait, que vous
EXTIîAITS DKS f'CONOMIES DE SULl.V 207
et ceux de votre dépendance présumiez des vôtres, d'autant que vous alliez publiant partout que votre suffisance, capacité, dextérité, soin et diligence étaient les seules causes de la bonne conduite et administration aux afifaires du bonheur du roi et des prospérités de la France; le troisième, en un long catalogue de plusieurs fort autorisés serviteurs et favoris de grands rois et monarques, lesquels, quoiqu'au commencement ils semblassent avoir bien utilement et loyaument servi leurs maîtres, s'étaient après détraqués de ce chemin, et, par leur extrême orgueil, ambition, avarice et vanité, s'étaient portés à choses toutes contrair<'S, jusquesà avoir formé des desseins contre leur vie et l'usurpation de leur État, et partant devait-on toujours bien prendre garde à ces grands esprits et courages, lorsqu'ils sont parvenus à une excessive grandeur, fortune, créance et autorité; le quatrième chef consistait en une description des formes et procédures dont vous aviez usé au commencement de votre emploi, et de celles toutes diverses dont vous usiez lors , vous étant depuis un an rendu si doux, facile, familier, officieux et libéral en la distribution des bienfaits et trésors du roi , que cela vous avait acquis une très -grande réputation et un merveilleux nombre d'amis, tant dedans que dehors le royaume, entre lesquels étaient, pour ceux avec lesquels vous aviez des intelHgences et liaisons plus étroites et confidentes, tous ceux de la n ligion en général, MM. les princes de Conti et de Montpcnsier,
tous ceux d(3 la maison de Lorraine, qui se publiaient tout haut vos parents et amis bien fort obligés, celte nouvelle réconciliation d'entre vous et M. d'Épernon, avec des protestations et serments réciproques de la rendre inviolable , et plusieurs autres seigneurs et gentilshommes, entre lesquels ils spécifiaient MM. de Montbazon, de Ventadour, de Farvaques, d'Ornano, de Saint -Géran, de Praslin, de Grammont, d' Aubeterre, de Montigny et de Schomberg; et pour le dehors du royaume, le roi d'Angleterre, lequel vous estimait de telle sorte qu'il ne se pouvait lasser de vous louer et de rcputer le roi heureux d'avoir un si grand serviteur, MM. les États des Pays-Bas, les ducs de Wirtemberg et des Deux-Ponts, le landgrave de Hessen^ le prince d'Anhalt, les marquis de d'Amsbac, deDourlac et de Bade , voire les cantens protestants des Suisses , lesquels se publiaient tous pour vos amis intimes, se disaient vos obhgés , et tenir de votre sage administration et bonne volonté tous les bienfaits, payements et gratifications qu'ils recevaient du roi; et le cinquième chef, en un avis très -certain donné au roi, comme sous ombre des achats d'armes , fer, cuivre, boulets, plomb et autres matières, pour munir les magasins du roi en France, vous en formiez d'autres pour vous en particulier hors d'içelle, en diverses villes protestantes, et, sous prétexte des deniers que vous envoyiez hors du royaume, pour distinbuer et payer en Angleterre, Pays-Bas, Allemagne et Suisse, suivant le commandement du roi, vous faisiez un
grand fonds d'argent en cos pays -là, qui ne pouvait être à autre dessein que pour vous y retirer un jour, ou d'avoir de quoi faire des levées de Suisses, reîtres et lansquenets; quand bon vous semblerait, lesquels joignant à vos amis et intelligences de France, vous seriez capable d'y faire plus de mal que n'avait jamais fait l'amiral de Coligny.
A toutes lesquelles choses la prudence du roi requérait qu'il pensât à bon escient et pourvût diligemment, en ne laissant plus de si grandes dispositions d'affaires en la main d'un seul homme, sans èti*e éclairé par d'autres qui le pussent tenir averti de ce que vous entreprendriez sans son su et intention, et au préjudice du service de Sa Majesté : laquelle , ayant vu que vous aviez lu ce libelle tout du long, sans dire un seul mot, changer de couleur ni témoigner la moindre émotion du monde, vous dit : « Hé bien ! que vous en semble , de tous ces beaux contes? — Mais vous-même. Sire, lui répondîtes -vous, (|ui les avez lus et relus et si longtemps gardés, quelle opinion en avez-vous? car, pour moi, je ne m'étonne pas tant de toutes ces bagatelles qui ne sont, en effet, que fadaises et niaiseries de gens sots et malicieux, comme je fais de voir qu'un si grand roi, plein d'esprit, de jugement, de courage et de bonté, et qui m'a connu par tant d(î louables expériences, a pu avoir la patience de les lire, de les garder si longtemps, de me les faire lire tout du long en sa présence , et de me demander ce qu'il m'en semble. <>ar quelle autre opinion en sau-
rais -je avoir que celle que la prudence vous oblige d'avoir, et que je crois que vous avez en effet , m'assurant que vous avez usé de force à votre bonne inclination et doux naturel, pour vous faire écouter toutes ces impostures et calomnies, sans vous en mettre en colère, et faire faire une curieuse recherche des auteurs d'icelles, pour en faire une punition exemplaire et très-rigoureuse? Mais, afin de no demeurer pas renclos dans une contradiction universelle et déférence générale, je vous supplie très -humblement. Sire, de trouver bon que je reprenne toutes ces particulières suppositions, afin de les examiner par les règles de la prudence, de la raison, de la possibilité et des judicieuses lumières de votre esprit.
« Toutes lesquelles, je m'en assure, Sire, vous feront reconnaître : sur le premier point, que des protestations de zèle et dévotion et des jactances de signalés services, faites par des personnes tant abjectes ou tant infâmes qu'elles n'oseraient comparaître ni dire leurs noms, sont non-seulement de nul prix ni valeur , mais dii tout impertinentes et ridicules , puisque toute occasion pour laquelle on se cache des gens d'honneur, et fuit- on la lumière pour agir en ténèbres, ne saurait èti'c estimée auti'e que honteuse, infâme et vilaine ; que c'est signe d'un grand opprobre et contumélie , en laquelle leur propre conscience les enveloppe , que de taire les noms et les personnes de ceux ipii annoncent vos louanges ot gloires bien mé-
RXTHAITS DKS fcC.ONO.MlFS ni' Sll.l.V 301
ritées, puisque la rouommée les publie si hautement par tout l'univers, et que je n'ai, pour mou [larliculier, jamais épargné biens, travaux, ni vie pour les exalter jusques eu leur degré souverain; et que tout aussi peu ont-ils dû être écoutés en des calomnies si puantes et infectes, que de me vouloir faire présumer, au milieu de tant de défauts, que je reconnais en moi quelque égalité avec la moindre des bonnes parties qui sont en Votre Majesté, laquelle je liens pour la perfection même; que ce long et ennuyeux dénombrement qu'ils font d'une quantité de méchants garnements, sortis pour la plupart de la boue, de la fange et du cloaque des vices, qui ont été cauteleux et traîtres à leurs maîtres, plusieurs d'iceux très- méchants et infâmes, ne sauraient avoir aucun rapport ou convenance ni avec votre personne royale , toute pleine de vertus , ni avec moi qui ai cet honneur que -d'être d'illustre extraction, et de vie et de mœurs sans repi'oche ; que , pour le quatrième chef d'accusation , ils devraient vérifier ce grand et tant extraordinaire changement de toutes mes formes et procédures en l'administration des affaires dont ils veident faire croire que j'ai usé depuis un an, par des preuves manifestes et témoins irréprochables, et non pas les simples paroles et suppositions de gens si sordides, infects et diffamés, qu'ils n'oseraient comparaître ni se faire nommei\, comme je vous l'ai déjà dit, me soumettant à tous les crimes et supplices que leurs malices me voudront imposer, s'ils font voir à Votre
Majesté, par aucuns actes ni effets bien justifiés, que j'aie jamais favorisé ni parent ni ami, au préjudice du bieu de votre service en particulier, ni de la justice en général, ni jamais tiré profit d'affaires dont je me sois entremis, que par votre su et commandement exprès.
« Et quant au dernier chef d'accusation, qui est l'abus des abus et l'imposture des impostures, pour ce que ce serait la malice des malices et le crime des crimes, si j'avais commis la moiudre des choses qu'ils essaient en icelui de persuader à Votre Majesté, je ne me saurais imaginer que non pas elle , qui abonde en prudence et jugement, mais que nul homme, avec le simple sens commun, voulût mettre en avant ou ajouter foi à choses non -seulement du tout absurdes et impertinentes, mais absolument impossibles; voire, quand elles le seraient, qui ne pourraient apporter aucune utilité, honneur, joie ni contentement à pei'sonne de mon humeur, condition et qualité, quand bien il se voudrait envelopper dans un tel labyrinthe et précipiter dans un si profond abîme , pour lequel mieux faire comprendre, je viendrai à l'examen particulier de toutes les parties d'un tant imprudent dessein, et dirai à Votre Majesté qu'encore cpic je me reconnaisse avec peu de sens et de, jugement, si m'assuré-je qu'elle ne me tient pas pour les avoir entièrement pervertis, et l'esprit si égaré, que de vouloir lormor dos desseins sans reconnaître quelque possibilité on Texéculion d'iteux. et ([uchpie ulililé en leur
fia et accomplissement; car quels buts pourrais -je avoir, Sire, eu tous ces fantasques et bizarres projets, sinon deux seulement, à savoir : l'un de me vouloir approprier la couronne de France, et l'autre de la transférer de vous à autrui ?
« Hé, vrai Dieu! Sire, quelles chimères seraient-ce là! Quoil m'estimeriez-vous bien si sot et si fol, voire enragé, que je crusse tout cela être possible, et que j'eusse un esprit, une extraction , une autorité et une tète capable de porter un tel diadème et si pesant fardeau d'affaires, sous lesquelles je vous ai vu bien prêt de succomber, vous qui avez la naissance, le droit, le mérite et toutes les vertus et qualités requises pour cet effet? ou que, d'ailleurs, il y eût en moi tant de déloyauté, d'ingratitude, de mauvais naturel et de lâcheté, que de la souhaiter en d'autre main que la vôtre, de qui j'ai été fidèle serviteur, aussi bien que mes prédécesseurs des vôtres , dès mon enfance , sans discontinuation, de qui j'ai reçu tant de bienveillance, de familiarité, de bienfaits et d'honneurs; de vous, Sire, de qui j'estime les vertus exceller par- dessus celles de tout roi portant couronne royale , et d'autres prétendants à icelle conjointement? et aussi peu que j'eusse le cœur si failli, que de me vouloir soumettre et rendre une obéissance et servitude de subjection à des personnes, lesquelles non -seulement mille des plus estimées toutes ensemble ne vous sauraient jamais égaler eu qualités et faits héroïques, rasds n'en vouelrais rien céder au plus haut huppé d'eux tous?
Hé I vrai Dieu encore ! Sire , si j'avais la moindre fantdsquerie de toutes ces sottes imaginations en la cervelle, tàcherais-je journellement à vous élever l'esprit aux choses pleines de gloire? Aurais-je essayé de conjoindre à ce dessein le roi d'Angleterre et tous les autres princes et républiques avec lesquels je puis entrer en communication? Aurais-je tant de fois essayé ù vous retirer des dépenses que vous faites tous les ans, en hasard d'encourir votre disgrâce, afin de mettre en trésor toutes ces sommes, qui ne montent guère moins, selon le calcul que j'en ai fait, de douze cent mille écus , somme plus que suffisante pour entretenir quinze mille hommes de pied? Et, qui plus est, vous aurais-je assemblé tant de trésors, d'armes, d'artilleries, boulets et munitions, qu'elles vous rendent formidable aux plus grands monarques ?
« De toutes lesquelles choses je vous ferai voir, quand il vous plaira, que vous avez plus que vous ne pensez, nonobstant le dire de votre beau libelle; et, partant, Sire, au nom de Dieu, revenez en vous-même; ôtezvous de l'esprit toutes ces chimères de cerveaux creux et dépravés, fermez entièrement les oreilles à tels imposteurs et impostures, calomniateurs et calomnies; mettez-vous le cœur en repos ; reprenez la même confiance que je vous ai vu avoir.de ma personne, diligence et probité; et vous assurez que la vôtre royale, votre gloire, votre honneur, votre contentement et le bien de vos affaires, me seront à jamais aussi cliers et précieux (pie ma vie et mon hunnenr;
ce que je vous jure sur mon Dieu, mon âme et mon salut: et me permettez, pour confirmer toutes ces vérités, que je me jette à vos pieds et vous embrasse les genoux, comme à mon roi bien -aimé, unique maître et bienfaiteur. » Ce que voulant exécuter, il vous retint et vous dit :
« Non, ne le faites pas; car je ne voudrais, pour rieu du monde, que ceux qui nous regardent crussent que vous eussiez commis aucune faute qui méritât une telle soumission; car ce serait vous faire tort, puisque je vous tiens pour homme de bien et du tout innocent, voire pour le plus loyal et utile serviteur que je saurais avoir, ne me pouvant imaginer que vous n'eussiez eu copie de ce malheureux libelle qui m'a tant agité l'esprit, d'autant qu'autrement vous eût- il été impossible d'y répliquer si suffisamment, et le convaincre si facilement de faux par des raisons invincibles, que j'ai honte en moi-même d'avoir seulement écouté telles fadaises, auxquelles je vous donne ma foi et ma parole de ne penser jamais, et de vous aimer et chérir plus cordialement que je n'ai point encore fait. » Et, sur cela, vous vint embrasser, vous commanda de faire le semblable en son endroit; et puis, ayant repris ses papiers, qu'il vous promit de brûler, il vous prit par la main , et sortîtes de ces allées de mûriers; à l'entrée desquelles ayant trouvé quasi toute la cour, chacun attendant de voir quelle serait la fin de si longs discours, que l'on se doutait bien avoir pour sujet les malcoutcntcments que le roi avait
quasi tout publiquement témoignés contre vous; et sur ce qu'ayant demandé quelle heure il était, on lui avait répondu qu'il était près d'une heure, et qu'il n'en était que neuf lorsqu'il était entré dans ces canaux, il répondit: «Je vois bien que c'est; il y en a auxquels il a plus ennuyé qu'à moi; et, partant, afin de les consoler, je vous veux bien dire à tous que j'aime Rosny plus que jamais, et qu'entre lui et moi c'est à la mort et à la vie. Et vous, mon ami, ce vous dit-il, allez-vous-en dîner, et m'aimez et servez comme vous avez toujours fait , car j'en suis content. » Et, sur cela, vous ayant encoi*c embrassé, il s'en alla vers le château, et vous vers votre pavillon.
(Chap. CLi.)