‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 22 sur 30 · BOUDERIE ET RACCOMMODEMENT · texte numérisé non relu

BOUDERIE ET RACCOMMODEMENT

DU nOI ET DE SON JUNISTRE

Le roi, vous étant un jour venu parler de quelques fantaisies qui lui étaient venues en l'esprit, bien savons -nous que vous estimant ce qu'il vous avait dit des desseins fort mal convenables à son âge et à sa dignité, vous rejetant et blâmant absolument tout cela, et lui disant qu'il en pourrait arriver de grands accidents, il se mit eu merveilleuse colère contre vous,

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et sortit de votre cabinet en grondant et en réitérant ces paroles (car nous les ouïmes tous, et même plusieurs étrangers): «Voilà un homme que je ne saurais plus souffrir; il ne fait jamais que me contredire, et trouver mauvais tout ce que je veux; mais je m'en ferai croire, et ne le verrai de quinze jours. »

Plusieurs qui l'ouïront grommeler ces paroles présumèrent bien qu'à cette fois vous étiez défavorisé; mais ils furent tous ébahis que dès les sept heures du lendemain matin, il s'en alla, avec cinq ou six, dans son carrosse, à l'Arsenac, et, montant en haut sans qu'il voidût que l'on vous avertît, il frappa lui-même à la porte de votre cabinet ; et vous demandant qui c'était, il vous répondit : « C'est le roi. » Vous vîntes ouvrir; et, en entrant, il vit une grande table toute couverte de papiers et lettres écrites de votre main ; lors il appela quatre ou cinq de ceux qui étaient avec lui, à savoir: MM. de Roquelaure, de Vie, gouverneur de Calais, Zamet, la Varenne et Érard, l'ingénieur (car il vous venait parler des fortifications de Calais), et vous demanda: « Eh bien! que faisiez- vous? — Sire, répondîtes-vous, j'écrivais des lettres et faisais des états et mémoires pour vos aff'aires, avec un agenda de tout ce qu'il faut que je fasse aujourd'hui, qu'il se fasse en votre conseil, et que fassent mes secrétaires et commis. — Et depuis quand êtes -vous là? vous dit-il. — Dès les trois heui'es du matin , lui répondîtes-vous.— Eh bien! Roquelaure, pour combien

voudriez-vous faire cette vie-là? dit le roi. — Pour tous vos trésors, Sire, » répondit-il.

Là- dessus, les ayant fait sortir, il vous communiqua quelques affaires, nous ne savons pas quelles; mais il se doutait bien qu'il y en avait qui n'étaient pas selon votre goût; et, vous en demandant avis, vous lui répondîtes fort froidement: « Sire, j'estime que Votre Majesté a bien examiné toutes les circonstances requises et déjà pris sa résolution dessus; à quoi je ne saurais rien ajouter, la vivacité de votre esprit et la grandeur de votre jugement excellant par- dessus toute la suffisance de vos serviteurs; et, partant, je n'ai rien à faire qu'à obéir, et trouver bon ce qu'il vous plaira, sans réplique ni contestation, i»uisqu'elles vous déplaisent. » Lors il vous bailla de la main sur la joue, en riant, et vous dit: « 0 ho! vous faites le discret, et êtes encore en colère d'hier; or je n'y suis plus moi. Là, là, embrassez -moi et y vivez avec la même liberté que vous aviez accoutumé, car je vous connais bien. Si vous faisiez autrement, ce serait signe que vous ne vous soucieriez plus de mes affaires; et, encore que je me fâche quelquefois, je veux que vous l'enduriez, car je ne vous en aime pas moins. Au contraire, dès l'heure que vous ne me contredirez plus aux choses que je sais bien'qui ne sont pas selon votre humeur, je croirai que vous ne m'aimerez plus.» Et là -dessus, après d'autres discours, vous embrassa et dit adieu. Et, en sortant, il dit à M. de Vie : « J'ai pourvu pour Calais ; et il y en a de si sots qui croient

quo quand je me mets en colère contre M. de Sully, que c'est tout à bon escient et pour longtemps; mais c'est tout au contraire; car, quand je viens à considérer que tout ce qu'il me remontre ou contredit n'est que pour mon honneur, grandc.ir et le bien de mes afTaires, et non jamais pour les siennes, je l'en aime mieux, et suis eu impatience de lui dire. »

(Chap. cLxx.)

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