‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 23 sur 30 · PAR HENRI IV · texte numérisé non relu

PAR HENRI IV

« Je suis las ' de m'ètrc tant promené ce matin ; car j'ai été plus de deux heures avec trois hommes sur de grands discours, où je les ai trouvés aussi divers en opinions qu'ils sont eu complexions et desseins. Un autre que moi aurait peine à s'en bien servir; mais je connais tellement leurs fantaisies, que je tire même profit de leurs contestations et contrariétés; car par le moyen d'icelles toutes les affaires sont si bien épluchées et approfondies, qu'il m'est facile de choisir la meilleure résolution.

« Vous les connaîtrez bien sans que je les nomme ;

I C'est le roi qui parle.

car de rnn< aucuns se plaignent, et quelquefois moimême, qu'il est d'humeur rude, impatiente et contredisante; l'accusent d'avoir l'esprit entreprenant, qni présume tout de ses opinions et de ses actions, et méprise celles d'autrui, qui veut élever sa fortune et avoir des biens et des honneurs. Or combien que j'y reconnaisse une pai'tie de ces défauts, et que je sois contraint de lui tenir quelquefois la main haute quand je suis en mauvaise humeur, qu'il me fâche ou qu'il s'échappe eu ses fantaisies, néanmoins je ne laisse pas de l'aimer, d'en endurer, de l'estimer, et de m'en bien et utilement servir, pour ce que d'ailleurs je reconnais que véritablement il aime ma personne, qu'il a intérêt que je vive, et désire avec passion la gloire, l'honneur et la grandeur de moi et de mou royaume; aussi qu'il n'a rien de malin dans le cœur, a l'esprit fort industrieux et ferlile en expédients , est grand ménager de mon bien; homme fort laborieux et diligent; qui essaye de ne rien ignorer et de se rendre capable de toutes sortes d'affaires, de paix et de guerre; qui écrit et parle assez bien, d'un style qui me plaît, pour ce qu'il sent son soldat et son homme d'État. Bref, il faut que je vous confesse que , nonobstant toutes ses bizarreries et promptitudes, je ne trouve personne qui me console si puissamment que lui , en tous mes chagrins, ennuis et fâcheries.

« Le second" est d'un naturel patient et complai-

1 Sully.

2 Sillery.

saut, merveilleusement souple, adoxtre et industrieux en toute la conduite de sa vie , qui a l'esprit très-bon, et qui est assez bien versé en toutes sortes de sciences et d'affaires de sa profession, voire n'est pas ignorant des autres , parle assez bien , déduit et représente fort clairement une affaire , n'est point homme pour faire de malices noires; mais qui ne laisse pas pourtant d'aimer grandement les biens et les honneurs, et de s'accommoder toujours à toutes choses pour en avoir; n'est jamais sans nouvelles, ni sans personnes en main pour lui eu découvrir; d'humeur pour ne hasarder jamais légèrement sa personne ni sa fortune pour celle d'autrui : tellement qu'étant ses vertus et SCS défauts ainsi compensés, il m'est facile d'employer ulilenieut les premiers, et de me garantir du dommage des autres.

« Quant au troisième', il a une grande routine aux affaires, et connaissance entière de celles qui ont passé de son temps, esquelles il a été employé dès sa première jeunesse; plus que nul des deux autres, tent un grand ordre en l'administration de sa charge , et en la portion et distribution des expéditions qui ont à passer par ses mains; a le cœur généreux, n'est nullement adonné à l'avarice, et fait paraître son hab leté en son silence et grande retenue à parler en public; ne pouvant néanmoins souffrir être contredit en ses opinions, croyant qu'elles doivent tenir lieu de

• Villeroy.

raisons, qu'il réduit d'ordinaire aux tomporisements, à la patience et à l'attente des erreurs d'autrui; de quoi je me suis néanmoins quelquefois assez bien trouvé, aussi bien que des conseils des deux autres, les tempérant comme il appartient, et modérant l'excès de leurs diverses passions, selon qu'elles sont diversement portées pour les diverses fonctions qui sont dans la chrétienté; de la contagion desquelles mou royaume n'est non plus exempt que les autres États, mais dont j'espère, si Dieu me donne vie et santé, de le repurger, et convertir le tout à ma gloire et à l'avantage de la France. »

(Chap. cxci.)

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