‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 24 sur 30 · CHOIX DE MAXIMES DE POLITIQUE · texte numérisé non relu

CHOIX DE MAXIMES DE POLITIQUE

Commençant par les maximes qui sont de plus nécessaire observation à tous rois et princes, p«ur bien régir et gouverner leurs États, et faire prospérer leurs desseins et entreprises , je dirai à Votre Majesté :

Premièremout, qu'ils doivent aimer Dieu de tout leur coeur, et exercer humanité envers tous hommes, mais principalement envers ceux dont ils ont le régime et gouvernement.

Plus, qu'ils soient hommes d'entendement et de

courage, et qu'ils tournent leur vertu en une vraie habitude, usage et longue pratique.

Plus, qu'ils rendent leurs promesses et leur foi inviolables; et, pour cet effet, qu'ils regardent bien ce qu'ils peuvent avant que de promettre.

Plus, qu'ils aiment l'honneur et la réputation du monde, et que, pour l'acquérir, ils aient non -seulement intérieurement les parties nécessaires pour y parvenir, mais qu'ils en rendent des témoignages extérieurs en toutes leurs actions, faits, opérations , dits, paroles, contenances et mouvements de leur esprit et de leur corps, d'autant que sur iceux se forment les jugements plus universels, comme étant exposés à la vue de tous.

Plus, qu'ils soient soigneux de bien reconnaître les parties dont leurs dominations sont composées, afin de diversifier la forme du régime, ménagement et usage d'icellcs, selon leurs diverses dispositions et subsistances.

Plus, qu'ils fassent le semblable des esprits et des personnes qui leur sont soumis et assujettis, et fassent sur eux et leur naturel et inclinations semblables réflexions; la mode d'agir et de prendre les temps à propos étant des plus excellents ingrédients qui entrent en la composition des opérations et bon succès des entreprises.

Plus, ils doivent essayer de savoir quelles sont toutes les dominations des aulrcs rois et potentats; leurs situations, étendues, consistances, défauts,

abondances, forces, faiblesses, intérêts, amitiés et association.

Plus, qu'ils sachent les diverses factions qui sont ou se forment entre leurs voisins, et à laquelle de toutes il leur peut être le plus honnête, utile et honorable de s'allier.

Plus, qu'ils ne témoignent point de haines envenimées contre qui que ce pursse être, mais d'être toujours disposés à toute honnête réconciliation.

Plus, qu'ils ne forment jamais de hauts desseins ni de grandes entreprises sans longues précédentes mé dilations, consultations de leurs plus certains et confidents amis, et en avoir balancé les uliUtés avec les dommages qui s'en peuvent espérer ou appréhender.

Plus, qu'ils sachent que, pour faciliter les hautes entreprises contre des potentats, autant ou plus puissants qu'ils ne sauraient être, ou se défendre de leurs attaquements, il est bien dangereux d'entrer dans une telle guerre ou de la soutenir seuls, et se souvenir qu'elles sont sujettes à de grandes dépenses et à de bien tardifs profits et contentements.

Plus, que tous rois et potentats dominent sur leurs propres sujets avec de telles égalités proportionnelles, qu'elles ne confondent point les qualités ni les conditions des personnes, et fassent pa^aître à tous une équaniniité, douceur et attrempance '.

Plus, (pi'ils essayent de bannir l'oisiveté de leurs

EXTRAITS DES ÉCONOMIES DE SULLV 31, ï

Élîits , et de faire en sorte que leurs sujets soient toujours occupés en choses utiles ou, pour le moins, honnêtes et bienséantes, de crainte qu'ils ne s'adonnent au mal.

Plus, que, s'ils veulent ccliangcr ou innover quelques choses aux lois, coutumes et usanccs de leurs pays et peuples, qu'ils ne le fassent jamais sans une fort urgente nécessité qui ne puisse être rendue croyable, voire qu'ils n'y puissent faire connaître quelque apparente utilité.

Plus, que la bonne conscience engendre la prud'homie, celle-ci la vertu, la vertu la bonne discipline, la discipline l'ordre, l'ordre le courage, le courage la fortune, et la bonne fortune les heureuses issues des hautes entreprises.

Plus , que nul acte de vertu ne doit être pénible au généreux courage, puisqu'elle ne refuse jamais son assistance à ceux qui l'aiment mieux qu'eux-mêmes, et n'estiment que ce soit marcher bien droitement, sinon en suivant ses sentiers.

Plus, que c'est une des maximes d'État la moins abusive, que, quand les souverains négligent de faire les rois, laissant l'intelligence et la disposition des affaires importantes à leurs officiers , et se délectent en l'assiduelle occupation de celles de néant, qu'ils ne manqueront jamais de valets, qui se plairont bien fort à faire entre eux un tel partage.

Plus, qu'il n'y a point de doute que ce ne soit une chose grandement ditlicile que de faire toujours cor-

rcspondre les effets aux espérances, d'autant que les dernières se forment hâtivement , et les autres ne s'obtiennent sans précédente maturité de conseil, sujette de temps, opportunité d'occasions, et encore les interventions de la fortune, qui ne tourne pas toujours sa roue comme il plaît aux ambitieux.

Plus, que, lorsque les hommes voient des apparences de devoir être prévenus par leurs émulateurs, si le péril gît au retardement, il faut essayer de les prévenir, et de joindre des associés au même dessein, si le temps en donne le loisir, et, en tout cas, y procéder fort avisément , de crainte de convertir une offensive sans fruit eu une défensive dommageable.

Plus, que l'expérience enseigne tous hommes (utilement par celle d'aulrui, et domraageablement par la leur propre) combien tantôt l'ignorance, tantôt la vanité, tantôt la prospérité, tantôt la peur, tantôt la paresse, tantôt les voluptés aveuglent puissamment les esprits, et, leur partroublant le jugement, les jettent dans de capricieux desseins, de hautes espérances plutôt proportionnées à leurs désirs qu'à la possibilité.

Plus, que c'est une opinion fort commune dans le monde qu'il y a beaucoup plus de fous que de sages, et, par conséquent, lorsque l'on veut juger avec certitude quelles seront les délibérati'ons de ceux avec lesquels l'on a quelque chose à démêler, faut considérer non })oint tant ce que ferait un habile homme, que la nature de ceux desquels dépend la délibération.

Plus, que c'est un défaut très-grand que de mesurer

EXTRAITS UI-:S ÉCUNOMIIÎS Uli SULLV 317

les grands desseins avec des règles tant l'accourcies, qu'étant posées sur iceux, elles n'en puissent atteindre les deux bouts.

Plus, qu'autant que l'on doit souhaiter d'avoir d'heureux succès aux hautes entreprises, autaut doiton bien prendre garde à n'en abuser pas, en les attribuant à son esprit subtil et ù sa bonne fortune, comme s'il avait contracté société inaltérable avec la félicité.

Plus, que, la continuation des succès bienheureux des hautes entreprises rendant ordinairement les hommes arrogants, ils se persuadent facilement que la fortune même leur est assujettie; et, cette opinion leur étant tournée en habitude par le moyen des déférences sans répliques, et louanges immodérées de leurs adulateurs, ils deviennent incapables de recevoir conseil, et faut que leurs caprices soient prises pour raisons, exécutées sans contradiction, comme oracles du ciel.

Plus, qu'es affaires de conséquence il n'y a point de doute que la maturité des conseils et les occasions n'y soient grandement nécessaires, afin de ne rien précipiter; et que, néanmoins, il n'est pas moins certain que la pire de toutes les résolutions , c'est celle de n'en vouloir point prendre; et, partant, est-il quelquefois nécessaire de remettre plusieurs succès au hasard et à la fortune.

Plus, que tout prince prenne garde à n'acquérir pas la réputation d'être brouillon et désireux de mettre ses

amis en défiance les uns des autres, afin de profiter de leurs dissensions.

Plus, que tous potentats dominent sur leurs peuples avec égalité de justice, observation de foi et parole, et un désir continuel de leur commander tant amiablement, qu'ils leur obéissent volontairement.

Plus, qu'ils conduisent le dedans de leurs États plutôt par règles générales où chacun ait égal avantage, que par des exceptions particulières qui excitent des plaintes.

Plus, qu'ils se gardent bien de choisir, pour leurs principaux ministres et ofliciers, des ger.s qui aient mauvaise réputation, qui soient fort mal voidus, peu estimés , fainéants et délicieux ' .

Plus, que qui voudra bien régler ses premiers mouvements, qu'il n'oublie jamais le naturel des hommes, qui est de tout désirer et n'en pouvoir pas la moitié ; car toujours les souhaits excèdent la raison et souvent la puissance, l'espoir étant au cœur jusqu'au dernier soupir.

Plus, (pie c'est une grande imprudence de vouloir tout à coup, par lois réformatives, arracher des abus et des corruptions de longtemps établis par nu titre si puissant que celui de l'usage et de la coutume , qui ont des cheveux gris.

Phis, que tout monarque qui veut haïr l'ambition, (pi'il n'oublie jamais qu'elle a l'aile si légère, les pieds

1 Amateurs de délices.

EXTRAITS DKS flCOXOMIES l)V. SULLV 319

si prompts et l'appétit si grand, que tout ce qu'elle tient lui semble inférieur à ce qu'elle souhaite.

Plus , que, sous un gouvernement ou prince vicieux et malin, les hommes vertueux languissent et ne vivent pas.

Plus, que c'est l'ordinaire des hommes, surtout dos nations qui ont l'esprit vif et prompt, de médire du prince et de blâmer ses actions au moindre dépit qui prend; mais, s'il y survient danger, nul ne pense à autrui , mais pour se garantir, il trahit son ami.

Plus, que les supérieurs et administrateurs d'État ne doivent s'étonner pour nulle médisance, si elle est sans sujet ; car, ayant le cœur net et les actions bonnes continuellement , tous faux bruits cesseront.

Plus, qu'il n'y a rien qui soit si inconsidéré , téméraire et léger qu'une tourbe de peuple ; car son humilité, en voyant le danger, est trop basse et abjecte; et par trop arrogante et outrecuidée, si elle pense avoir la puissance en la main.

Plus, que la plupart des hommes, dans les saisons douteuses et les incertitudes , estiment les devoirs , les droits, le parentage et la société plus par les bons succès et bonnes espérances que par les biens reçus, la foi ni la vertu.

Plus, que les vertus éminentes suscitent bien plutôt la haine des malins qu'elles ne leur donnent l'envie de les posséder ni le désir de bien faire.

Plus , que les esprits fort aigus , les pointes affilées font ordinairement de telles dilio,ences ù tort et à

travers, que, si le jugement y veut prendre la place, il sera rebuté.

Plus, que la diligeuce et la hàtiveté procèdent bien souvent d'une pareille source, mais qu'elles ont des ruisseaux qui sont bien différents; car l'une veut ouir par le jugement avant que de s'avancer, et l'autre court toujours sans écouter personne.

(Chap. ccxx.)

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