LES COURS DES MIRACLES
Voici , d'après Sauvai {Histoire et Recherches des antiquités de la ville de Paris, éJit. de 172i, t. I"), ce qu'étaient ces anciennes cours des miracles , dont nous avons parlé à propos de la Saint-Barthélomy.
« Pour les cours des miracles, dans lesquelles se retirent les gueux ou les mauvais pauvres, elles sont peut-être aussi anciennes à Paris que les gueux et la gueuserie. Ceux qui savent que truand et truandcrie signifient gueux et gueuserie , se doutent que la rue de la Truanderie a pris son nom des gueux qui y ont autrefois demeuré, et que ce n'était pas seulement autrefois unccour de miracles, mais que c'était peutêtre la première et la plus ancienne de Paris. On établit la seconde vers l'année 1330, en la rue des Francs -Bourgeois, dans une grande maison composée de vingt-quatre chambres, et nommées tantôt les Petites -Maisons du Temple, tantôt les maisons des Aumônes '. Tandis qu'ils y demeurèrent, ils firent tous les désordres que font d'ordinaire les mauvais pau\Tes; le long du jour, ils insultaient la plupart des passants ; la nuit, ils étourdissaient les voisins par leur tintamarre; le soir, ils pillaient et volaient tout ce qui se rencontrait en leur quartier. Ils ont continué d'y mener la même vie jusqu'au commencement de ce siècle -, qu'on y bâtit de grandes mai-
1 « En 1415, ajoute Sauvai, un bourgeois, nommé le Mazurier, les donna au grand prieur de France, à la charge d'y loger quarante-huit pauvres. Parce que les misérables qu'on y relirait étaient exempts ou francs de payer ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont sujets les bourgeois de Paris, on les appela francs bourgeois, et on donna à leur rue le nom de la rue des Francs-Bourgeois , au lieu de celui de la rue des Poulies qu'elle prenait auparavant. »
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sons, et que d'honnêtes gens, qui commencèrent à s'y établir, les contraignirent d'en sortir.
« Peut-être qu'en sortant de là, ils se jetèrent en foule dans la cour des miracles dont je vais vous entretenir, et que, de ceux qui n'y purent avoir de place, les uns se retirèrent en la cour du Roi -François, près du Ponceau, et dans la cour Sainte-Catherine, presque vis-à-vis; les autres en la rue de la Mortellerie, dans la cour Brisset et dans la cour Gentien; les autres, en la rue Montmartre, dans la cour de la Jussienne, autour de l'église Sainte -Marie -Égyptienne ; car ce sont des lieux habités encore par des gagne-deniers ou autres pauvres gens , et auparavant par des fripons et de mauvais pauvres.
« Depuis, tant de retraites ne leur suffisant pas, ils s'établirent, partie en la rue Saint-ITonoré, à l'entour de la Boucherie', partie au faubourg Saint- Germain et au faubourg Saint-Marceau, le reste sur la butte Saint-Roch; et quoique présentement on ne trouve en la plupart de ces cours que de bons pauvres, qui gagnent honnêtement leur vie, elles n'ont point perdu néanmoins le nom de leur origine ; on les appelle toujours cour, et cour de miracles, en dépit de ceux qui y logent, qui se fâchent qu'on donne à leur demeure un nom qui n'appartient qu'à la maison des fripons et des mauvais pauvres. Aussi on l'a seulement inventé pour se moquer de certains gueux imposteurs, qui sont sujets d'un roi nommé le grand Coëffre, et qui, contrefaisant dans les rues les borgnes, les boiteux, les aveugles et les moribonds, avec des hurlements et des langueurs imaginaires , escroquent des aumônes qu'on ne leur ferait pas sans ces supercheries, mais qui ne sont pas plutôt de retour chez eux, qu'ils se dégraissent, se débarbouillent, et deviennent sains et gaillards en un instant, et sans miracle.
« De tant de cours de miracles , il n'y en a point de plus célèbre que celle qui conserve encore 5 comme par excellence, le nom de la cour des miracles. Elle consiste en une place d'une grandeur très -considérable, et en un très-grand culde-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Au-
Cour Saint -Ciuillaume.
Irefois il confinait aux dernières exlrémilés de Paris ; à présent il est situé dans l'an des cfuartiers des plus mal hàtis, des plus sales et des plus reculés do la ville ', entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines, puantes, détournées ; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente de terre tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et do pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages, chargés d'une infinité de petits enfants légitimes, naturels et dérobés. On m'assura que dans ce petit logis et dans les autres habitaient plus de cinq cents grosses familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande que soit à présent cette cour, elle l'était autrefois beaucoup davantage : d'un côté, elle s'étendait jus- ({u'aux anciens remparts, appelés aujourd'hui la rue Neuve- Saint -Sauveur; de l'autre, elle couvrait une partie du monastère des Filles-Dieu, avant qu'il passât à l'ordre de Fontevrault. Quand, en 1630, on porta les fossés et les remparts de la porte Saint-Denis au lieu oîi nous les voyons maintenant-, les commissaires députés à la conduite de cette entreprise résolurent de traverser la cour de miracles d'une rue qui devait monter delà rue Saint- Sauveur à la rue Neuve-Saint- Sauvcur; mais, quoi qu'ils pussent faire, il leur fut impossible d'en venir à bout : les maçons qui commençaient la rue fui-ent battus par les gueux, et ces fripons menacèrent de pis les entrepreneurs et les conducteurs de l'ouvrage...
« Là, sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissait à son aise du présent, et mangeait le soir avec plaisir ce qu'avec bien de la peine, et souvent avec bien des coups, il avait gagné tout le jour; car on y appelait gagner ce qu'ailleurs on
' Le quartier dont parle ici Sauvai est encore aujourd'liui un des plus mal bitis et des moins bien aérés de Paris. Par un étrange oubli, cette partie de la ville, la plus fréquentée peut-être et la plus vivante, a été complètement laissée de côté dans les transformations colossales de ces dernières années.
2 Au haut du faubourg Saint-Denis , à l'époque où Sauvai écrivait.
appelle dérober, et c'était lune des lois fondamentales de la cour de miracles, de ne rien garder pour le lendemam. Personne n'y avait ni foi ni loi ; on n'y connaissait m baptême, ni mariage, ni sacrements. 11 est vrai qu'en apparence ils semblaient reconnaître un Dieu; pour cet effet, au bout de leur cour ils avaient dressé, dans une grande niche, une image de Dieu le Pèr-^, qu'ils avaient volée dans quelque église, et ou tous les jours ils venaient adresser quelques prières ; mais ce n'était en vérité qu'à cause que, superstitieusement, ils s imaginaient que par là ils étaient dispensés des devoirs dus par Tes chrétiens... Le jour, il ne se trouvait en ce heu que ceux qui étaient tellement malades qu'ils ne se pouvaient remuer; le reste plein de santé , en sortait de bon matin , teigneux en apparence, la mort sur les lèvres, et par de faux gémissements imposait aux yeux des simples , auxquels il tâchait de couper la bourse et d'attraper quelque charité '•
« 11 n'est pas permis à tout le monde d être coupeur de bourse; pour le devenir, il faut, entre autres choses, faire deux cAe/s-rf'œMwe en présence des maîtres.
« Le our pris pour le premier, on attache au plancher et aux solives d'une chambre une corde bien bandée, ou il y a des grelots avec une bourse , et il faut cpe celui qui veut être passé maître, ayant le pied droit sur une assiette ros^eau bas de la corde, et tournant alentour le pied gauche, et le corps en l'air, coupe la bourse sans balancer le corps et sans faire sonner les grelots. S'il y manque en la moindre chose on le roue de coups; s'il n'y manque pas, on le reçoit maître. Le jour suivant, on le bat autant que s'il y avait manque, afin de l'endurcir aux coups, et on continue de le battre jusqua ce qu'il soit devenu insensible. Alors, pour faire son second chefd'œuvre, ses compagnons le conduisent en quelque lieu grand et public, comme, par exemple, le^cimetière Saint-Innocent.
1 Ce nu-il Y a de pis, et ce qui prouve combien était médiocre, en ce ,e.^!,^:,aL„cti:,deslois^po.ce^^^^^
s'amusait d'un mal q-;"'=,"J.P "; i:'^ £ /« lallct dansé devant [;T:rsuÏLS.-e u'p;tSu' bon. Ce roi étaU Lou4 XIV récem- J^ent déclaré majeur. Ce prétendu monarque tout-pu.ssant n éta.t pas même le maître incontesté de sa capitale.
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S'ils y voient une femme à genoux devant la Vierge, ayant sa bourse pendue au côté, ou une autre personne avec une bourse aisée h couper, ou qupl([uc chose semblable, facile à dérober, ils lui commandent d'aller faire ce vol en leur présence , et à la vue de tout le monde. A peine est il parti qu'ils disent aux passants, en le montrant du doigt : «Voilà un coupeur do bourse qui va voler cette personne.» A cet avis, chacun s'arrête, et le regarde sans faire démonstration do rien. A peine a-t-il fait le vol, que les passants et les délateurs le prennent, l'injurient, le battent, l'assomment, sans qu'il ose ni déclarer ses compagnons, ni même faire semblant de les connaître. Cependant force gens s'assemblent et s'avancent pour voir ou pour apprendre ce qui se passe. Ce malheureux et ses camarades les pressent, les fouillent, coupent leurs bourses , vident leurs poches , et faisant plus de bruit et plus les mauvais que tous les passants ensemble, tirent subtilement de leurs mains leur nouveau maître, et se sauvent avec lui et avec leurs vols, durant que chacun se plaint de sa perte, sans savoir à qui s'en prendre...
« Les gueux ne sont jamais seuls, toujours ils marchent en compagnie pour avoir des receleurs à qui ils puissent fier leurs vols... De crainte que par leur nombre ils ne se nuisent les uns aux autres, aux halles, à l'église et semblables lieux publics, ils savent combien ils y doivent être pour ne s'y pas rencontrer davantage. Dans un endroit fort caché, et connu seulement d'eux , le premier qui s'y rend met seulement un dé, qu'il tourne à son arrivée sur le côté marqué d'un point ; celui qui vient après le retourne sur le 2, l'auti-e sur le 3, et ainsi jusqu'à ce que le sixième gueux l'ait mis sur le 6. Alors, s'ils doivent être plus, le septième apporte un autre dé, qu'il met sur le 1, que le huitième pose sur le 2, etc..
« Pendant qu'un de nos amis communs de l'Académie française était encore page de la chambre de Henri IV, il découvrit par hasard ce mystère et le trou où il se passait aux halles les jours de marché; et, pour l'éluder par un tour de galant homme et empêcher qu'il n'y eût en ce lieu tant de coupeurs de bourse qu'il y en devait avoir, il m'a assuré que {)lusieurs fois il avait mis ces dés sur le 6, encore qu'ils ne fussent que
sur le 1 , et que par ce moyen il avait souvent sauvé quantité de bourses...
«Encore que, depuis rétablissement de l'hôpital général ', les cours de miracles ne relèvent plus du grand Coëffre, qu'on lui enlève tous les jours ses sujets et ses officiers, qu'on les emprisonne dans Bicètre et dans la Salpêtrière, si le royaume argotique ne fleurit plus, il ne laisse pas de subsister toujours. «