‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 4 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les féodaux. — Les élections aux états de 1593. — Caractère de l'assemblée. — La conférence de Suresnes. - Pliilippe II et la loi salique. — Comment finirent les états de -1593. — L'abjuration. — Reddition de Paris. — L'absolution pontificale. — Fin de la Ligue.

A ce moment, les pronostics de Labrosse ne semblaient pas près de se réaliser. L'épreuve des armes était concluante : le prince hérétique, malgré sa valeur, son activité et son énergie, devait renoncer à conquérir par la force seule ce trône, que l'Espagne d'une part et les Guises de l'autre lui disputaient. A l'étranger, on commençait à tenir la royauté du Béarnais pour une royauté morte -née. Après trente années de luttes, la France ne se trouvait pas plus avancée que le premier jour; elle avait même re-

culé en deçà de Louis XI; car, à la faveur des guerres civiles , une féodalité nouvelle avait surgi , parmi la noblesse de l'une et de l'autre religion. La plupart des seigneurs tant calvinistes que catholiques prétendaient garder à titre héréditaire et indépendant les provinces qu'ils détenaient. La question fut nettement posée dans ce sens dès les premières ouvertures d'accommodement que le Béarnais , n'ayant plus qu'une foi secondaire dans la vertu des combats, entreprit auprès des princes de la Ligue. Ceux-ci étant au nombre de treize, c'étaient treize provinces à distribuer; d'autre part, les princes du sang et les hauts seigneurs du camp royaliste, qui étaient au nombre de dix, ne pouvant pas être, en toute justice, moins bien traités que leurs adversaires, c'étaient en tout vingt-trois gouvernements qu'il fallait donner, juste ce que la France en contenait. Dans cet arrangement, Henri IV n'aurait pas même conservé pour lui le patrimoine privé d'Hugues Capet; il serait resté, après comme devant, roi de Navarre. Lorsqu'il eut sondé les chefs, Henri tâta les peuples : il vit que la masse de la nation, dans les villes comme dans les campagnes, aspirait vivement après un gouvernement régulier, il vit que la présence de l'étranger, de l'Espagnol, était odieuse, mais que, malgré ce désir presque universel de paix et de repos, le scrupule invincible des consciences, en présence d'un prince hérétique, ne laissait aucune porte ouverte à la transaction. L'abjuration seule, tôt ou tard, pouvait décider,

comme on dirait de nos jours, la formation d'une majorité dans le pays, en réunissant ensemble les ligueurs français et les catholiques royaux.

Philippe II, de son côté, s'exagérant sans doute la puissance réelle de ses partisans au delà des Pyrénées , croyait avoir cause gagnée et pressait la convocation des états généraux. Mayenne, en effet, n'avait reçu, en 1589, la lieutenance générale du royaume qu'à titre conditionnel et sous cette formule : « En attendant les états. » Le conseil de l'Union lui-même s'était intitulé dans ses actes : « Les princes catholiques unis aux trois états de France et jusqu'à leur convocation. » De 1589 à 1593 cette convocation avait été faite à six reprises différentes, tantôt à Melun, tantôt à Tours, à Reims ou à Soissons; mais la réunion des députés avait chaque fois été retardée, et les entraves étaient venues surtout du mauvais vouloir de Mayenne, peu enthousiaste d'une mesure qui pouvait bien êlre, suivant l'expression d'un publiciste ' , sou testament politique. Ces délais successifs impatientaient Philippe II , qui craignait qu'une bataille ou une circonstance inattendue ne vînt compromettre sa position; les ligueurs n'étaient pas moins irrités; le docteur Martin avait été jusqu'à dire avec moquerie « que chacuh tiendrait ses états en sa maison, et qu'il n'en fallait pas espérer d'autres. »

1 M. Ualliery, Uisloiic </« étala généraux.

Après la mort du vieux cardinal de Bourbon, le roi intérimaire de la Ligue, qui lui-même n'avait pas pris sa royauté au sérieux, Mayenne dut pourtant se décider à risquer l'enjeu déOnitif. L'ouverture des états fut fixée à Paris pour le mois de janvier 1593. Les députés arrivèrent lentement , à travers un pays infesté d'ennemis et par des routes à peine praticables. La peur en retint chez eux un grand nombre, car le Béarnais avait d'avance déclare nuls et non avenus, comme « pratiqués par l'étranger », les prochains états généraux, et menacé de traiter en ennemis les mandataires des trois ordres qui lui tomberaient dans les mains. Ceux qui, nonobstant, persistèrent à se rendre aux états voyagèrent un à un, furtivement, sans porter sur eux leur commission, ou sous bonne escorte, et par groupes de provinces. Aussi cette assemblée , que les historiens du temps traitent assez mal', ne fut -elle qu'une représentation fort incomplète du royaume ; elle comptait une centaine de députés au lieu de cinq cents envi-

1 Mézerai dit que c'étaient « toutes sortes de gens ramassés > ; Matthieu affirme « qu'il y en avoit qui se disoient députés de bailliages, où ils n'eussent osé mettre le pied, b — Il y a évidemment dans ces jugements beaucoup de partialité et d'exagération.

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ron qu'il y avait eu à celles de Blois (1576, 1588). On put voir dès les premiers jours qu'elle serait très -divisée. Aucun parti n'avait pu réussir à y implanter son patronage exclusif, et il eût été vraiment malaisé, soit à Philippe II, soit aux Guises, de gouverner selon leur désir des élections qui s'étaient faites successivement , par intermittence , et à de longs intervalles. Certains membres avaient leur mandat en poche depuis l'an 1590-, d'autres, lassés d'attendre ou de courir de ville en ville, avaient donné leur démission; quelques-uns étaient morts. La plupart n'avaient que des pouvoirs généraux et mal définis; car, dans l'état du pays, les électeurs des trois ordres n'ayant pas d'idées arrêtées, la seule instruction qu'ils pussent donner à leurs représentants, c'était « de faire pour le mieux». Deux desiderata dominaient toutefois dans les cahiers : l'élection d'un prince français catholique, pur de toute hérésie, et la réception du concile de Trente. Le trèspetit nombre (Amiens, Troyes) formulaient des vœux dans l'intérêt des libertés communales et provinciales; Chaumont, par exemple, acceptait pour roi le Béarnais, s'il se faisait catholique ; le clergé d'Auxerre demandait un souverain de la tige royale, qui prit pour épouse l'infante d'Espagne '.

Dès l'ouverture de la session, Mayenne, voulant

1 Itegistres fins étais généraux de i593, par Etienne liernard (collection des documents inédits de VHistoire de France), cl Recueil des états généraux, par Mayer, t. XV.

compléter l'assemblée et s'y ménager un plus fort appoint d'influence , tenta d'y introduire , à côté des membres élus, un groupe composé de personnages du conseil d'État, du parlement et de la chambre des comptes; mais l'innovation ne réussit pas; les trois ordres furent d'accord pour rejeter de leur sein ces individualités sans mandat et ces collègues improvisés. Les représentants du roi d'Espagne n'eurent pas des débuts plus heureux : l'ambassadeur de Philippe II ayant commencé par réclamer de l'assemblée le serment de ne jamais traiter avec le Navarrais, lors même qu'il se ferait catholique, l'archevêque de Lyon, Villeroy et l'ardent ligueur d'Espinac repoussèrent violemment cette proposition, attentatoire d'ailleurs à l'autorité du saint- père, dont elle préjugeait la décision. Il était évident qu'à travers les émotions inévitables et les intrigues de toute sorte qu'elle allait avoir à subir, la majorité des états conserverait néanmoins intact ce sentiment français qui s'alliait chez les vrais ligueurs au souci de la foi catholique. La scène principale du drame parlementaire se joua en dehors de l'assemblée, à la conférence de Siiresnes. Proposée par les délégués du parti catholique royal , cette conférence fut acceptée par les trois ordres, malgré l'énergique opposition des sectaires espagnols, comme une occasion de s'entendre , non avec le roi de Navarre , « ou autres hérétiques » , mais avec les orthodoxes du parti adverse, touchant « la conservation de la religion et

le bieu de l'État. » Ou vit, le jour où elle s'ouvrit, combien au fond tout le monde était las de la guerre. Une foule immense, amassée pour voir sortir les députés, leur cria d'une voix unanime : La paix! la paix! et, dans les villages, le même cri les accueillait, et l'on s'embrassait avec un attendrissement rempli d'espérance; car chacun voyait clairement que le peuple laisserait ses os dans cette guerre interminable, où «les aunes même s'étaient tournées en pertuisanes *. » Il n'y a pas lieu de raconter ici tout au long la conférence de Suresnes, qui ne fut en réalité qu'une sorte de tournoi oratoire, où les deux principaux champions, l'archevêque de Bourges, pour les catholiques royaux, et l'archevêque de Lyon, pour la Ligue, firent assaut d'éloquence sans aboutir à une conclusion précise ; nous dirons seulement que dans les discussions de clôture Ms"" de Lyon, chargé de prononcer le dernier mot des ligueurs relativement à la conversion du roi Henri, déclara qu'on la voulait « vraie et sans fiction, semblable à celle des premiers chrétiens, qui ne marchandaient pas si longuement, mais qui, sitôt que Dieu les avait touchés, abandonnaient leurs superstitions. » Quant au traité de paix, il dit qu'il fallait attendre la décision du saint-siége. M^'' de Bourges répondit en peignant les misères du peuple, avide d'un prompt soulagement. Les débals se continuèrent plusieurs jours

> Espèce de hallebarde.

encore avec confusion, et nul accord n'en sortit. Les commissaires du parti navarrais se refusèrent alors à prolonger l'entrevue, dans la crainte que toutes ces lenteurs ne fussent un prétexte pour donner aux forces étrangères le loisir de s'avancer.

Pendant ce temps les agents de Philippe II travaillaient la conscience de l'assemblée à grand renfort de doublons et de ducats. Bien que les trois ordres, sur la proposition de la noblesse, eussent juré, le 1" mars, de n'avoir « intelligences, pensions ni bienfaits du roi de Navarre, ?ii d'autres princes, dedans ou dehors le royaume », sauf le saint -père, qui, à la vérité, n'entrait point dans de pareilles menées, et le duc de Mayenne, qui eût bien voulu y entrer, mais qui n'en avait guère les moyens, il est certain qu'il y eut dans les états quelques parjures à cet engagement solennel. Philippe II , fatigué d'attendre, devenait d'ailleurs de plus en plus pressant. Le 14 mai, son ambassadeur extraordinaire, le duc de Feria, arrivé depuis quatre jours à Paris avec la mission expresse d'en finir, prononça la mise en demeure : il promit que sous deux mois quatorze mille combattants étrangers soldés pour un an, et douze cent mille écus seraient mis à la disposition de la Ligue, si l'assemblée voulait déclarer l'infante Isabelle reine de France. A ces mots, raconte le chroniqueur Pierre de l'Estoile, l'éloquent ligueur Guillaume Rose, évêque de Senhs, se leva brusquement, et s'écria qu'il reconnaissait maintenant que les politiques

avaient eu raison en publiant que l'intérêt et l'ambition, bien plus que le zèle religieux, avaient eu part à cette guerre. — Appliqué à l'Espagne, le mot était rigoureusement vrai. — « S'il en est ainsi , ajoutait Rose, au milieu de l'émotion universelle, je suis prêt à me faire politique moi-même, car rompre la loi sahque , c'est perdre le royaume *. » Ainsi la ligue française, en la personne de ses membres les plus éminents, refusait hautement de se mettre à la suite de Philippe II.

Tandis que les Espagnols se démasquaient à la face de l'Europe, les partisans du roi de Navarre préparaient leur coup de théâtre. Le 15 mai, Henri annonce publiquement sa résolution de se convertir. Cette nouvelle fait une grande impression sur les états, qui se bornent toutefois à répondre que les royaux aient à se pourvoir, sur le fait de la conversion, par- devant Sa Sainteté, qui seule peut absoudre le Béarnais et le remettre au sein de l'Église. Philippe II, éperdu, a recours h une surenchère :

• Il convient de faire remarquer que Rose entendait par ces mots « maintien de la loi salique » non pas la réserve de la souveraineté, en suivant la proximité du sang, au profil d'une seule famille, mais, dans un sens plus large et plus général, l'exclusion des femmes et des étrangers cl l'élection d'un prince français quelconque.

ce n'est plus seulement quatorze mille soldats qu'il promet aux ligueurs, c'est vingt mille, sans compter un subside enflé à proportion; quant à la loi salique, qu'on s'est avisé de mettre en cause, il la déclare nettement surannée et dépourvue de sens. Les états alors se tirent d'afiairé par un biais. Ils répondent au duc de Feria qu'avant do prendre aucun engagement décisif ils désirent savoir quel époux Sa Majesté Catholique destine à l'Infante, au cas où la couronne lui serait décernée. L'ambassadeur, sans hésiter, nomme l'archiduc Ernest, frère de l'Empereur. L'eCfot de cette maladresse fut énorme : les ligueurs français virent clairement l'envers du personnage de Philippe II; ils comprirent que c'était l'asservissement du royaume et de l'honneur national que l'Espagne avait poursuivi durant tant d'années; la France était menacée de devenir, en quelque sorte, une province de l'empire de Charles -Quint. Dans la chambre de la noblesse, la Châtre poussa un cri d'indignation qui ne resta pas sans écho. En vain les Seize , qui n'avaient pour eux que la lie du peuple et la garnison espagnole, essayèrent - ils des mesures d'intimidation; les patriotes catholiques ne se laissèrent pas effrayer, et le parlement arrêta court les poursuites. Le duc de Feria fit alors une fausse retraite : il consentit à ce que la couronne fût donnée au jeune duc de Guise ', qui serait le mari de Tintante, à la

1 Le filf du Balafré, échappé de sa prison de Tours.

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condition que tous deux fussent déclarés « solidairement propriétaires de la couronne» . La majorité des États, désireuse de gagner du temps, se reprit, au milieu d'une confusion inexprimable , à délibérer sur cette proposition, présentée arrogamment comme le dernier mot de Sa Majesté Catholique. C'est alors que le parlement intervint , en rendant son fameux arrêt du 28 août 1593 pour le maintien de la loi salique. Mayenne y était supplié d'empêcher que, sous prétexte de rehgion, la couronne fût transférée aux mains de l'étranger. Cet arrêt fixa l'assemblée dans le sentiment vi'ai de la situation; les bons esprits achevèrent de se recueillir, les âmes honnêtes se rajustèrent, et, au lieu du blanc-seing d'omnipotence que Philippe II avait réclamé , on se contenta de faire une réponse évasive qui équivalait à un ajournement indéfini : « Les États estiment qu'il serait non-seulement hors de propos, mais périlleux pour la religion et pour le royaume, de faire élection et déclaration d'une royauté jusqu'à nouvel ordre. »

Grand fut le dépit du roi d'Espagne, qui se croyait si sûr de sa proie que déjà il avait accoutumé de dire : « Ma bonne ville de Paris, ma bonne ville d'Orléans. » A partir de ce moment la scène change, pour ainsi dire, à vue d'œil. Mayenne entreprend de dénouer la situation à son profit personnel ; malheureusement, après avoir pris l'Espagnol comme hausse -pied de son ambition, il se trouvait plus dépourvu que jamais. Son incurable irrésolution faisait tort à ses

meilleures qualités; le plus souvent à la suite de ceux qu'il eût dû et pu diriger ', il usait toute sa politique dans un va-et-vient perpétuel, et il n'échappait à l'étreinte de Philippe II que pour se voir menacé de celle du roi de Navarre , et réciproquement. Telle fut encore sa fortune au lendemain de l'arrêt rendu par le parlement. Le roi d'Espagne, irrité, avait déclaré qu'il supprimait tous ses secours, au moment même où un défenseur sincère de la foi eût, au contraire, jugé à propos de redoubler l'énergie de son assistance. C'était mettre le lieutenant général à la merci du Béarnais. Pour conjurer ce péril, Mayenne renoua, bien qu'à contre- cœur, de secrètes négociations avec l'Escurial. L'aide la plus efficace qu'il pût prêter à son incommode tuteur, c'était de conserver provisoirement le statu quo. Il s'engagea donc à tenir les états assemblés, dans une attitude tout cxpectante et passive , jusqu'à l'arrivée d'un solide renfort en hommes et en argent. Une fois armé pour la lutte , il comptait bien travailler pour lui seul, et non pour Philippe II et sa faction. Un grave événement, attendu d'ailleurs de tout le monde, l'abjuration du roi de Navarre, vint modifier encore une fois la situation. Celte assemblée,

1 Presque tous les livres imprimés alors portent cette mention : a Avec l'autorisation des états , s ce qui prouve combien le pouvoir de Mayenne , dans cet interrègne , était en somme illusoire. 11 eût fallu au lieutenant général, pour diriger avec autorité les ligueurs fiançais, un esprit de suite et une fermeté de principes que le troisième Guise était loin d'avoir.

qiie Mayenne espérait garder sous la main , se retira elle-même de la scène. Les deux tiers dos députés, pris de lassitude, et peut-être de la nostalgie du foyer, s'en allèrent les uns après les autres (juillet), comme pour un congé de trois mois, à l'expiration duquel ils promettaient de revenir. Bien peu revinrent, et encore ceux qui revinrent ne firent-ils que passer. Le roi de Navarre converti, mais non encore réhabilité aux yeux des ligueurs français, détournait à son profit l'attention du peuple. Pourtant, bien que le principe catholique triomphât par l'abjuration du Béai-uais, le rôle des états généraux n'était point fini; aux termes de leur mandat, ils devaient continuer à siéger comme la seule autorité légitime qu'il y eût alors dans le royaume. Ils ne le firent point; par une étrange faiblesse, cette assemblée, qui avait une tâche si haute, se fondit en quelque sorte, sans même qu'on puisse indiquer le moment exact où elle cessa d'exister; mais, après comme devant, le drapeau de la ligne française resta déployé.

Ce fut le 25 juillet 1 593 (pie le roi de Navarro, après avoir reçu l'inslructiou religieuse préalable, abjura solennellement dans l'église de Saint-Denis, rompant

KOSNY ET LE UOI DE XAVAllRE SI

(le conscience avec ces huguenots « qui l'avaient apporté sur leurs épaules de deçà la rivière de Loire ' ». Les vainqueurs, ce n'étaient donc ni la ligue espagnole, désornaais ruinée par la base; ni les légistes, dont le principe : Le mort saisit le vif, ne triomphait qu'occasionnellement; c'étaient les ligueurs français. La solution toutefois n'était pas complète; le pape seul avait qualité pour donner tous ses cfi'ets à l'abjuration d'Henri de lîéarn; il fallait que l'absolution pontificale intervînt comme une sorte de sacre définitif -. A ce moment les hgueurs éclairés eurent d'autant plus besoin de courage, pour demeurer fermes eu leur attitude, que l'attitude était, en quelque sorte, la seule arme qui leur restât. Depuis la conversion d'Henri, presque tout les abandonnait : la masse du peuple, fatiguée, on le conçoit sans peine, de trente années de guerre , ne songeait plus qu'à se reposer; le mot de paix était le plus doux qu'on put alors faire résonner à ses oreilles. La paix, c'était la reprise des relations et du trafic entre les villes du royaume, isolées depuis si longtemps les unes des autres; c'était la vie rendue au sillon et à la boutique; c'était le retour de celte abondance que nul ne connaissait plus que de mémoire. « Croyez-moi, disait en ce temps -là Rosny au Béarnais, si les

1 Rosny fut, on le sait, au nombre des religionnaires qui conseillèrent l'abjuration à Henri IV. — Économies, t. I, chap. xxxvii.

">■ Voyez à ce sujet le cliap. vu du livre de M. Segrétain : Sixle-Quint et HenrilV.

peuples viennent une fois à goûter la douceur du repos, à respirer dans une communication mutuelle, et à ressentir, grâce à vous, les aises, les commodités du vivre, à retrouver la gentillesse, douceur et familiarité de la conversation, on aura bien du mal à les rejeter dans les désordres, misères et calamités dont ils témoignent être si las et ennuyés. »

Rosny parlait juste. Le 22 mars 1594, le roi de Navarre entra dans Paris, dont le gouverneur Cossé- Brissac lui ouvrit les portes. Ce furent les cavaliers de Vitry qui firent les premiers leur apparition par la porte Saint-Denis; d'autres troupes pénétrèrent par Bercy, d'autres par la Porte -Neuve (Tuileries), Quelques lansquenets ayant fait mine de résister, le peuple les jeta dans la Seine. Henri IV laissa sortir la garnison espagnole et wallonne; elle le fit sur l'heure avec dignité. Ea passant devant le Béarnais, qui, du haut de la porte Saint-Denis, regardait le mélancolique défilé de ses ennemis, le duc de Feria, l'ambassadeur de Philippe II, vrai type dé noblesse castillane, fit un salut triste et fier, et murmura, dit-on, ces mots avec un soupir : « Grand roi! grand roi! » Henri IV répondit par un geste affable et courtois, mais en ajoutant ces paroles: «Allez, Messieurs, et n'y revenez plus. » — Le soir même, le roi de France faisait sa partie de cartes avec la duchesse de Montpensicr, la veille encore un des plus eullammcs brandons de la Ligue.

Quelques mois après (le 17 septembre 1595) arrivait

IIOSNV ET I.E 1U)1 l)K NAVAUIU- 83

de Rome l'absolution pontiGcale '. Aux yeux de tous , ce jour-là, le roi de Navarre devenait roi de France. Les chefs de la Ligue se soumirent au prince légitime solennellement réhabilité. Il est vrai que la soumission de plusieurs coûta cher. Le duc de Guise obtint, pour sa part, quatre cent mille écus et le gouvernement de la Provence; Damville, son frère, eut celui de Reims et de bonnes abbayes; le duc de Lorraine eut de l'argent, avec Toul et Veixlun ; d'Épernon fit ajouter le Périgord et le Limousin à son gouvernement d'Angoumois et de Saiutoiige. L'adhésion de Mayenne surtout n'alla pas sans de gros sacrifices; il fallut payer toutes les dettes du lieutenant général, lequel eut soin d'enfler le total , afin d'avoir un revenant-bon ; il fallut en outre lui céder trois places de sûreté. Rosny déploya, dans ce rachat du royaume « par pièces et lopins » , ses talents les plus fins de diplomate ; il contribua surtout à pacifier la Normandie en amenant la soumission de Villars-Brancas. Tout cela était dur; mais, comme le disait Henri IV dans ses instructions à son serviteur, ce n'était pas le moment « de faire le bon ménager, ni de s'arrêter à l'argent- ». Il fallait payer sans trop marchander; car, à vouloir prendre de force, il en eût coûté dix fois plus cher. Un seul point était essentiel, c'était de ne pas faire de marché en bloc, mais de séparer soigneusement par intérêts particu-

1 Ce iLircnt les cardinaux du Perron et d'Ossat qui la reçurent au nom d'Henri.

- Palma-Gayct et Mémoires de Cliivemy.

Si SULLY ET SON TEMPS

liers tous ceux qui étaient ligués sous des prétextes généraux, afin de ne laisser debout dans l'État aucune faction munie d'une tête et d'un corps, aucun ennemi ayant tous ses membres '.

1 Lettre du roi à Rosny, on date du 8 mars 1594, Économies, l. L

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