‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La monarchie espapiole. — Détresse d'Henri IV. — Le conseil des finances. — Grande tournée de Rosny. — La surprise d'Amiens , l'invasion. — Rosny seul maître aux finances. — La revanche d'Henri lY et de la France. — Les huguenots et l'édit de Nantes. — Paix de Vervins. — Châtiment du duc de Savoie.

En 1595, la guerre civile s'effaça devant la guerre étrangère ; le roi , converti et maître de Paris , voulut en finir avec l'équivoque qui permettait au souverain de l'Escurial de poursuivre, sous le couvert de la religion, la ruine ou le démembrement de la France; il jeta le gant à Philippe II.

Depuis les Romains et depuis Charlemagne, le monde n'avait pas vu un empire aussi vaste que l'était,

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au xYi' Siècle, cette monarchie espagnole, sur laquelle le soleil ne se couchait pas. A l'héritage qu'il avait reçu de son père Charles -Quint, et qui comprenait toutes les Espagnes, les Deux-Siciles, le Milanais, les Pays-Bas, l'Artois et la Flandre, la Franche-Comté, le Mexique et le Pérou, Philippe avait ajouté le Portugal, conquis en 1580, et il projetait d'élcudre, en outre, sa domination sur la France et sur l'Angleterre. Pour accomplir ses rêves ambitieux, ni l'activité ni les ressources ne lui manquaient : il était le prince le plus laborieux de la chrétienté ; il possédait d'excellentes armées, commandées par les généraux les plus habiles de l'Europe, et soldées au moyen de l'or du nouveau monde; mais la multiplicité même de ses entreprises les fit échouer. Une révolte qu'aucune force ne put dompter, lui avait enlevé la plus belle moitié des Pays-Bas; de gigantesques armements, en vue de conquérir l'Angleterre, avaient abouti en 1588 au désastre fameux de Yinvencible Ar?nada', en France enfin, où depuis l'année 1560 il dépensait toutes les ruses de sa politique et tous les trésors de son épargne, ses eiTorts ne devaient pas être plus heureux. Dès l'année 1595 (12 juin) les Espagnols, battus à Fo?itaine-Fiwiçaisc par Henri IV, commençaient à soupçonner, comme le dit Palma-Cayct, un contemporain, « que la couronne de France était un trop gros morceau pour l'avaler par espérance tout d'un coup. » Les revers glissaient toutefois, sans l'ontamor, sur l'âme impassible de Philippe II; au lendemain de

chaque ëchec, il se reprenait froidement à préparer la revanche : « Quand on reste maître de la source , disait-il, qu'importe la perte d'un ruisseau? »

Contre un adversaire si persévérant et si bien muni, Henri IV avait tout d'abord un point faible, c'était l'exiguïté de ses ressources financières. Plus d'une fois, on l'a vu, dans sa lutte contre la Ligue, le défaut d'argent avait entravé ses opérations les plus importantes ; le mal n'était pas moindre à présent ; ceux de son conseil des finances dilapidaient presque ouvertement les fonds de l'État, de connivence avec une foule d'intendants , de commis , dressés à ce « badinage ' », et qui se faisaient leurs compères. On simulait, par exemple, de vieilles dettes qu'il fallait payer; on achetait, au besoin, à vil prix des créances étrangères que l'on présentait ensuite au roi, avec intérêts et principal. Henri IV n'était point dupe de ces artifices malhonnêtes ; mais il sentait que son autorité n'était pas encore assez bien assise pour qu'il pût, « avec tant d'affaires sur les bras - », sévir contre les ministres prévaricateurs. Un seul homme , par sa probité et son énergie éprouvées, lui offrait de sûres garanties, c'était Rosny \ Celui-ci, qui voyait le mal sans avoir

1 Éconoynics.

' Lettre d'Henri TV (Économies).

3 II va sans dire que ce que nous avons raconté des procédés de Rosny à la guerre se concilie parfaitement chez lui avec la probité du fonctionnaire public. Ces procédés, nous le répétons, étaient dans les mœurs du temps ; les hommes les plus honnêtes poursuivaient le butin sans scrupule. L'unité du caractère de Rosny n'en est donc pas entamée;

le droit d'y remédier, brûlait de l'envie d'obtenir un autre titre et d'autres fonctions que ceux de chambellan et de conseiller de Navarre. Dès 1593, il avait soumis au roi un plan général de réformes qui plaisait fort à Henri IV; mais le moyen d'introduire brusquement dans le conseil un homme tel que Rosny, doublement suspect comme huguenot et comme parvenu? Il fallait l'appeler par degrés et « tout doucettement » aux affaires, sous la figure d'un simple adjoint, d'un assesseur sans brevet, de manière à ne porter ombrage « ni aux mauvais ni aux bons ». C'est ce que fit le Béarnais. « Prenez patience , disait- il sans cesse à son favori, attendez que je sois maître absolu, et ne songez qu'à bien faire. » Mais Rosny, avec son caractère intraitable et entier, ne put se résigner à ce rôle passif et mal défini; ses façons de censeur, l'acier pénétrant de son froid regard, lui eurent bien vite aliéné, en les inquiétant et en les glaçant, tous les conseillers des finances ; ceux-ci, ne voyant en lui qu'un espmi , s'entendaient pour le mettre en quarantaine, et ne délibéraient en sa présence que « sur des choses de néant' ». Ces cachoteries allèrent si loin que Rosny, trop intègre pour consentir à des complaisances rétribuées, trop fier pour servir « d'ombre » à des rapines qu'il n'avait pas la puissance d'cmpAcber,

intéressé pour lui-mflme, dans la première période de sa vie, où il avait sa fortune à faire, il sn montra, dans la seconde, intéressé pour son prince et pour l'Etat, dont il fallait également refaire la fortune. ' Économies.

nOSW FT LF. ROI DF NAVARRF R9

cessa (le se rendre au conseil (1595). Le roi, attristé, mais très -politique au fond, en dépit de sa bonhomie affectée , se contenta de dire à Rosny son mot habituel, patience! en l'assurant que plus on lui montrerait de haine et d'envie, plus on augmenterait l'estime qu'il avait pour son intelligence et sa loyauté.

En attendant, Henri IV était sans ressources devant l'ennemi. Le roi de France et de Navarre, le vainqueur d'Arqués et d'Ivry n'avait pas en 1 ;)96 un cheval de combat présentable, ni un harnais qu'il pût endosser; ses pourpoints étaient « troués au coude », et sa « marmite renversée » l'obligeait à dîner tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre; car ses pourvoyeurs, qu'il ne payait pas, ne lui pouvaient plus rien fournir pour sa table. Cette misère royale formait un singulier contraste avec les nappes brillantes et bien servies de Messieurs des finances '. Que faire? Créer de nouveaux impôts? Le pays, déjà écrasé de taxes sans nombre, épuisé par les gens d'armes et les mercenaires, n'eût pu supporter cet accroissement de charges. Se tirer d'affaire par une banqueroute, comme Philippe II? C'eût été un triste baptême pour la nouvelle royauté. Emprunter de l'argent aux puissances étrangères? L'expédient était onéreux, et le Béarnais avait déjà fuit tant de dettes pareilles qu'il

1 Lettre d'Henri IV , Économies, t. I.

ne savait comment s'acquitter. D'ailleurs le bon meunier du mouli?i de Barbaste, comme on l'appelait en Gascogne du nom d'un de ses moulins, n'était pas homme à sauver le présent aux dépens de l'avenir, ni à improviser des ressources en dévorant la substance même du royaume.

Et pourtant l'heure d'aviser était venue ; la victoire sur l'adversaire du dedans se liquidait par un déficit effrayant; il avait fallu, nous l'avons dit, racheter le pays pouce à pouce, et payer la moindre bicoque dix fois sa valeur; encore eût-il suffi de quelque victoire décisive des Espagnols, qui venaient tout récemment d'emporter DouUens, Cambrai et Calais, pour faire relever la tcte à la faction féodale. Celle-ci ne dissimulait guère ses prétentions : « Nous sommes prêts à vous fournir une belle armée toujours disponible, avait dit ironiquement au roi le duc de Montpensicr, si vous voulez nous laisser nos gouvernements en toute propriété, sous la simple réserve de l'hommage lige , « comme cela s'est autrefois pratiqué '. » Faute de mieux, le roi, avait obtenu du duc de Toscane un prêt de trois cent mille écus, qui lui avait permis de reprendre la Fère; mais ce n'était là qu'une goutte d'eau dans le désert. Qu'arriverait-il si, faute de solde, les mercenaires suisses et allemands se retiraient, comme ils en faisaient déjà la menace? De nouveau, Henri, poussé par

^Éc,

Gabriclle d'Estrées ', revient à Rosny, qui, après s'être fait quelque temps prier, consent à reprendre sa place au conseil , et promet de trouver de l'argent pour le siège d'Arras.

Cet argent, que les autres membres du Conseil des finances avaient déclaré introuvable, Rosny, qui n'est pas seulement « la loyauté au cœur», mais qui est de plus « l'exécution au bras », se donne la peine d'aller le chercher dans les cachettes où il se dérobe. Depuis vingt ans l'impôt avait subi le contrecoup de toutes les discordes civiles et religieuses; chaque parti l'avait levé pour son propre compte : la cour des Valois , les ligueurs , les assemblées provinciales des réformés, et même, dans cette anarchie, les simples gouverneurs de province; de sorte que le peuple était dépouillé sans que le fisc en profitât. Avec l'autorisation du roi, et muni enfin de pleins pouvoirs, Rosny entreprend une tournée d'inspection dans quatre généralités -. En vain tous les ofiSciers royaux, trésoriers, greffiers des élections et des bureaux, pratiqués sous main par les intendants et par les membres du conseil, essaient-ils de contrarier par toute sorte de mauvais vouloirs et de ruses, au besoin même par des émotions populaires, cette vérification de comptes redoutée; l'énergie âpre

• Cette favorite du roi voulait ainsi se ménager l'apjjui futur de Sully dans ses projets de mariage avec Henri IV.

2 Circonscriptions financières de l'ancienne France; la géniralité était) on le sait,partagi'e en élections.

et calme de Rosny a raison de la coalition de tous les agents subalternes; les récalcitrants sont frappés, les coupables sont contraints de restituer le fruit de leurs rapines; les chiffres recom-rent leur vérité et leur rondeur; et Rosny, méprisant les vaines clameurs et confondant les calomnies des intéressés, revient triomphalement auprès de son maître avec un équipage de soixante-dix charrettes combles d'écus et de menue monnaie. L'argument 'du fidèle conseiller était sans réplique : ses détracteurs en furent écrasés '.

En février 1?)97, après la réunion des nofab/es à Rouen, réunion d'où ne sortit aucune vue pratique, aucune ressource sérieuse, Henri IV était revenu à Paris. Le conseiller Rosny travaillait sans relâche à réunir dans Amiens les vivres et l'artillerie nécessaires pour le siège d' Arras , que le roi se proposait d'entreprendre au printemps. Soudain éclate, comme un coup de foudre dans un ciel serein, la nouvelle de la surprise nocturne d'Amiens parles Espagnols. Amiens était alors, comme Metz le devint plus tard, la ville réputée inexpugnable , le principal boulevard de la France. En perdant cette place, Henri IV perdait tout : sa caisse militaire , son artil-

' Économies. — Mai 1506.

ROSNV ET LE KOI DE NAVARRE 93

lerie, ses munitions, ses approvisionnements de bouche , tout cet immense appareil de guerre préparé à grands frais par les soins de Rosny en vue de l'attaque prochaine de l'Artois. Non-seulement tout était à recommencer; mais Amiens aux mains des Espagnols, c'était la route de la capitale ouverte toute grande à l'invasion. Déjà les populations, affolées de terreur, se repliaient à la hâte ; la panique avait même gagné Paris, où, pour comble de malheur, la peste s'était déclarée. Les ennemis d'Henri IV ne se sentaient pas de joie. Le duc de Savoie et Mercœur, profitant de cette occasion inespérée , s'apprêtaient à faire dans le sud-est et dans l'ouest une diversion qui pût empêcher le Béarnais de concentrer toutes ses troupes dans le nord. Le grand-duc de Toscane, ravi de pêcher en eau trouble, se saisissait du château d'If et de la rade de Marseille. Les imgueuots enfin, excités par leurs chefs. Bouillon et la ïrémouille, songeaient à fonder définitivement la « république protestante ».

Henri IV, dans ces graves conjonctures, ne se manqua pas à lui-même : « Il faut reprendre Amiens ou mourir 1 » s'écria-t-il. Obligé de faire encore le roi de Navarre , lorsqu'il croyait n'avoir plus qu'à faire le roi de France, il montra tant de résolution qu'il releva soudain tous les cœurs. Cessé -Brissac fut chargé daller refouler Mercœur eu Bretagne; Lesdiguières marcha vers le Dauphiné pour attaquer la Savoie et barrer la route du nord aux

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forces espagnoles du Milanais. Le roi lui-même partit de Paris comme un trait, après avoir adressé à la noblesse du royaume un appel qui, heureusement, ne resta pas sans réponse; les volontaires accoururent en foule sous les drapeaux; le jeune duc de Guise et Mayenne furent les premiers à rejoiudre l'armée qui se réunissait pour la défense du territoire. Ces rapides mesures eurent pour résultat d'arrêter le sauvo-qui-pcut général entre Amiens et Paris; des garnisons furent fournies aux villes capables de se défendre, et ordre fut donné de fortifier, dans tous les villages, églises et clochers. Enfin, avant de partir, le roi, s'inspiraut de la nécessité, et non plus des ménagements do la politique de cour, avait confié au seul Rosny l'administration des finances. La tâche n'était point légère : la reine d'Angleterre, menacée elle-même en ce moment par une nouvelle Armada, ne se souciait point d'accomplir les engagements de l'alfiance ofïensive et défensive récemment conclue avec Henri IV; la Hollande, qui devait tant à la France, montrait aussi, par son peu d'empressement à nous secourir, que la reconnaissance n'est pas la première vertu des peuples, non plus que des rois. A l'intérieur, les parlements refusaient d'enregistrer les édits bursaux relatifs au prêt volontaire dont le roi avait fixé la cotisation. En vain Henri priait et suppliait, appelant auprès de lui les magistrats, et leur disant qu'ils risquaient, en lui refusant un écu, d'en donner dix à l'ennemi ; qu'il fallait, à l'heure pré-

ROSNY ET LF. ROI DIi NAVARIUÎ 9S

sente, penser aux dangers d'une invasion plutôt qu'aux formalités inopportunes des lois et des ordonnances; qu'il n'y avait en somme d'irrémédiable que la perte de l'État; et que, pour lui, Henri IV, il s'en irait en Flandre se « faire donner peut-être quelque coup de pistolet dans la tête, et qu'alors ils sauraient à leurs dépens ce que c'était que de perdre un roi»; — nulle instance ne fit : l'esprit mesquin de corps, la légalité mal entendue, les passions égoïstes, qui, plus d'une fois, aux époques néfastes, ont aggravé le péril commun, résistèrent à ces raisonnements patriotiques. Tandis que les Espagnols campaient à trente lieues de Paris, et que Philippe II n'attendait plus qu'un arrivage de lingots d'Amérique pour rendre encore plus formidable son attaque , il fallut qu'un lit de justice ' tenu par le roi amenât d'autorité l'enregistrement des édits.

Ce fut alors que le conseiller Rosny montra de quoi il était capable. Grâce à lui, la revanche armée devint possible. Depuis le 7 juin, jour où le roi arriva sous Amiens, jusqu'au 27 septembre, date de la reprise de la ville, un bien-être inusité ne cessa de régner dans le camp français ; la paye , chose inouïe en ce temps-là, se fit régulièrement; les renforts arrivaient de même. Chaque mois , Rosny en personne

1 Un lit de justice était, on le sait, une séance solennelle du parlement, où le roi, siégeant sur une pile de coussins, ordonnait qu'un édit fût enregistré en sa présence; c'était donc une sorte de coup d'État. Le plus célèbre des lits de justice fut celui qui, en 1G48, fut la cause occasionnelle de la Fronde.

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s'acheminait vers les cantonnemeuls de l'armée, suivi d'une bonne troupe et de fourgons portant cent cinquante mille écus; aussi quel accueil joyeux, quel bou visage lui faisaient à F envi les capitaines des compagnies! Il était alors véritablement le dieu Rosjvy. On n'avait jamais vu, de mémoire de soldat, un ordre aussi admirable dans tous les services, une telle abondance d'approvisionnements. Et nonseulement les militaires avaient l'écuelle remplie à souhait, mais des baraques en bois, qu'ils avaient dû construire eux-mêmes, les défendaient des intempéries; un hôpital, organisé dans le camp même, recueillait les malades et les blessés. L'artillerie, bien installée, bien servie, balayait si bien la plaine autour d'Amiens , que les assiégés , après une tentative infructueuse de sortie (17 juillet), se le tinrent pour dit, et n'eurent garde de recommencer.

Cependant , au commencement d'août , le roi d'Espagne, qui venait de recevoir ses galions de l'Inde , et qui avait avis de l'arrivée prochaine de ceux d'Amérique, envoya de l'argent et des instructions à l'archiduc, qui, avec une armée auxiliaire de vingt-huit mille soldats, marcha, accompagné du comte de Mansfeld, au secours d'Amiens. Henri IV attendait l'ennemi. Ses jeunes troupes, déconcertées par le choc de ces vieilles bandes espagnoles et italiennes, dont Bossuet parle avec tant d'eslime ', s'enfuirent d'abord

1 Oraison funchrc du prince de Cuitdc.

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eu désordi-e; mais le Béarnais, présent au front du combat, sut arrêter la panique, et finalement les ennemis, après un vain effort pour ravitailler la place, se virent obligés de battre en retraite, harcelés par les troupes françaises. Ce succès décida la capitulation. — Jamais, depuis les jours glorieux de Jeanne d'Arc, la France n'avait couru un pareil péril : « Toute l'Europe, dit l'Estoile, était en peine à qui demeurerait la victoire de ce s'iégc, parce que cricelui dépendait la servitude du Français ou sa liberté. »

Sur tous les points d'ailleurs la fortune d'Henri triomphait. En Bretagne , les lieutenants de Mercœur n'avaient pu faire un pas en avant; et au sud -est Lesdiguières, opposé au duc de Savoie, avait repris successivement toutes les places que ce prince perfide nous avait enlevées.

Si le roi avait le dessus dans cette crise terrible, le mérite , à coup sûr, n'en revenait pas aux huguenots. Ceux-ci n'avaient rien négligé pour faire tourner au profit de leurs desseins particuliers les embarras de la couronne. Leur assemblée de Chàtellerault, alliée au parti de l'aristoci-atic féodale, dont les chefs étaient les deux princes du sang Montpensier et Soissous, avait arrêté la rédaction d'une charte nou-

velle, qui n'allait à rieu moins qu'à constituer un État distinct dans l'État , avec une multitude de places fortes et des institutions spéciales dans l'ordre politique et financier; ils avaient déféré le protectorat de cette France nouvelle à Elisabeth d'Angleterre. Grâce à la prompte reprise d'Amiens, toutes ces menées demeurèrent lettre morte; mais, pour être écarté momentanément, le péril de ce côté n'en était pas moins visible ; il était facile de deviner que les réformés n'hésiteraient pas à se prévaloir, quand ils le pourraient, de leur antique organisation fédérative. Les efforts de leur prosélytisme se faisaient durement sentir aux populations dans les places dont ils étaient maîtres, et ils cherchaient sans cesse à mettre la main sur de nouveaux postes militaires. La ville de Tours, entre autres, était l'objet de leurs convoitises. — « Je ne reçois aucune assistance des huguenots, écrivait Henri IV à son ambassadeur à Rome, je suis forcé par politique de leur lâcher quelque chose. »

Ce quelque chose fut Védit de Nantes, « expédient ' » tout de politique et de nécessité -, oppor-

1 Le mol est d'Henri IV lui-môme, qui disait dès 4593 à Sully : « Il faut que je m'arrange , et j'y suis résolu, da façon à ne laisser subsister auprès de moi dans le royaume aucune faction , société ni corps ; » et il ajoutait qu'il n'en exceptait pas « ceux de la religion » , et qu'il avait en l'esprit un expédient, par lequel il espérait y parvenir sans mécontenter personne. {Économies.)

2 « La nécessité m'a fait faire cet édit, disait le roi ». — Matthieu , Histoire de France pendant les sept années de paix.)

HOSNY HT LE ROI DE NAVAUUE 99

tun sans cloute ù ce point de vue, dans l'intérêt de la paix présente, mais gros de dangers pour l'avenir. Selon le cardinal de Retz, qui n'est pas récusable en pareille matière, le plus difficile en politique n'est pas d'agir contre ses adversaires, c'est de vivre avec ses amis. Pendant plus de vingt ans, le Béarnais avait fait l'épreuve de cette vérité, et maintenant que l'arrêt du pape avait dissous la ligue catholique, voici qu'il se retrouvait en face d'une ligue protestante. Venir à bout de celle-ci était chose en quelque sorte plus malaisée que de vaincre toutes les Espagnes; les négociations durèrent près d'un an, de mai 1597 à avril 1598, entre l'assemblée huguenote de Loudun et les commissaires royaux , au nombre desquels était l'illustre historien Jacques- Auguste de Thou, président au parlement de Paris. Il fut arrêté enfin par un pacte a perpétuel et irrévocable » : que les réformés auraient dorénavant liberté entière d'aller et d'habiter par tout le royaume; qu'ils seraient admissibles à toutes les charges; que l'exercice de leur culte serait maintenu ou rétabli dans toutes les villes jusqu'alors ouvertes à leurs pratiques; qu'ils auraient le droit de fonder dans ces mêmes villes écoles et collèges; qu'ils posséderaient en chaque localité un heu spécial de sépulture; et que des chambres de justice mi-parties , c'est-à-dire composées pour moitié de reUgionnaires et d'orthodoxes, connaîtraient des causes où les huguenots seraient intéressés. Comme sanction à ces garanties le roi

laissait au parti soixaule- quinze places de sûreté: entre autres, Saumur, Grenoble, Montpellier, Loudun, Niort, Chàtellerault, Fontenay, Saint -Jean d'Angely, Bergerac, Mont-de-Marsan, Aigues-Mortes, Sancerre, Castres, le foii Barrant, Montélimart, Gap, Embrun, Exiles, sans compter les places détenues à titre personnel par les hauts seigneurs de la religion, les Bouillon, les Rohan, les la Trémouillé, et Rosny lui-même. C'était, on le voit, l'aliénation d'une partie de la souveraineté nationale et royale au profit d'une minorité formidable, toujours disposée, le cas échéant, à faire la loi à la majorité '.

En retour de ces concessions, qui avaient, nous le répétons, un caractère plus politique que religieux, les huguenots s'engageaient : à respecter les jours fériés ; à payer les dîmes ; à ne point contracter mariage aux degrés prohibés par l'ÉgUse; à dissoudre leurs conseils provinciaux; à renoncer à toutes pratiques et intelligences dedans et dehors le royaume ; enfin, clause importante par-dessus tout, eu un temps où l'impôt était au pillage, à ne plus faire aucutie levée de deniers sans l'expresse permission du roi.

Henri IV sentait si bien les inconvénients d'un édit qui contenait les disi)Ositifs que nous avons vus, qu'il attendit plus de huit mois avant de le présenter au

1 Selon Duplessis-Mornai, le parli protestant complaît alors 500 églises ou paroisses et 3,509 gentilshommes ayant (ief. Le nombre des familles huguenotes s'élevait à 274,000, représentant 1,200,000 âmes environ.

pnrlcment. Celui-ci, comme on devait le prévoir, refusa d'abord de l'enregistrer; il y eut de longs pourparlers, et il fallut les jussions les plus énergiques pour vaincre les résistances de la chambre souveraine. L'opposition ne fut pas moindre dans les provinces ; les états de Normandie notamment réclamèrent avec instance la révocation de l'édit, et ce ne fut qu'après onze années de luttes que le parlement de Rouen consentit à l'enregistrer intégralement.

L'édit de Nantes n'eut point la vertu de conciliation que la pensée d'Henri IV lui prêtait d'avance : les catholiques y virent un « scandale » ; les huguenots, toujours en défiance, essayèrent d'en tirer plus qu'il ne contenait; ils firent toutes sortes de diflicultcs pour consentir au rétablissement du culte romain. Dans les régions où ils dominaient, à la Rochelle notamment, les prêtres catholiques furent, pour ainsi dire, bloqués et gardés à vue dans l'intérieur de leurs églises, et en Béarn, où le roi restaura deux évêchés, l'orthodoxie dut faire contenance modeste et prudente '. Henri IV, à la vérité, n'épargna rien pour conjurer le mal, et il s'attacha, sans préférence systématique, les hommes les plus remarquables des deux communions religieuses. Il n'en faudra pas moins que le ministre-roi du règne suivant, le cardinal de Richelieu, déclare une guerre sans merci au parti indisciplinable avec lequel le Béarnais avait composé ;

' Voyez, à ce sujet, les Mémoires du marcchal de la Force, gouverneur de Béai n, t. I.

i03 SULLY ET SON TEMPS

la prise de la Rochelle, la grande forteresse du protestantisme, mettra fin, en 1628, à un état de choses visiblement incompatible avec la sûreté de l'État.

Cependant Philippe II n'avait pas été plus heureux contre l'Angleterre que contre la France ; la tempête avait de nouveau détruit ou dispersé ses vaisseaux. Pris de découragement, le fils de Charles -Quint maria, faute de mieux, l'infante Isabelle - Claire - Eugénie au gouverneur des Pays-Bas, l'archiduc d'Autriche, et se résolut à entendre la voix de la conciliation. Henri IV, pressé de rétablir l'ordre dans la Bretagne, le Poitou et l'Anjou, où les protestants et quelques restes délabrés de la coalition féodale continuaient de s'agiter, se garda bien d'ajourner la paix. Elle fut signée à Vei^vins, le 2 mai 1 598 , sous la bienveillante médiation des deux représentants du pape , le cardinal de Florence, Alexandre de Médicis, et le général des Cordeliers. La France recouvrait toutes les places qu'elle avait perdues dans la Picardie, le Boulonais, la Bretagne, c'est -à*- dire l'intégrité du territoire que le traité de Cateau-Cambrésis lui avait reconnu.

Il ne restait plus qu'à régler une vieille querelle entre la France et la Savoie, au sujet de la restitution

Siilly iliiù-p 1.: ,-irf;e de Moiiliiiri

(lu marquisat de Salaces, dont le duc de Savoie s'était saisi à la faveur de nos guerres civiles et qu'il prétendait conserver. Le traité de Vervins avait remis la solution du différend à l'arbitrage du Saint-Père ; mais ce dernier, fatigué du mauvais vouloir du prince son client, ne tarda pas à renoncer à l'honneur qui lui était fait (1599). Le duc de Savoie, obligé dès lors de s'arranger directement avec Henri IV, eut recours à cet esprit de ruse particulier aux princes de sa maison, et se rendit à Paris pour tâter le vif de la situation. Il y était à peine depuis quelques jours qu'il avait déjà su intéresser à sa cause, par de magnifiques promesses, le premier lieutenant du roi, l'ambitieux maréchal de Biron; mais Rosny avait l'oeil ouvert sur ses menées : « M. de Savoie ne veut que tromper, dit-il au roi , et beaucoup de ceux qui sont auprès de vous ne lui nuisent pas sur ce point. » L' ex-conseiller de Navai're , qui concentrait déjà dans ses mains toutes les parties de l'administration , y compris la grande maîtrise de l'artillerie, n'épargna pas les durs avertissements au duc de Savoie lui-même. Celui-ci étant venu le voir à l'Arsenal, un jour que Rosny y traitait le roi et la cour, le grand maître se fit un plaisir de le promener au milieu des galeries toutes pleines de canons récemment fondus. — « Grand Dieu! s'écria le duc, que voulez-vous faire de tant de canons? — Monsieur, lui rt'pondit en riant Rosny, c'est pour prendre Montmeillan. — Y êtcs-vous allé? » répliqua le prince;

et sur la réponse négative du ministre : « Vraiment, je le vois bien, poursuivit-il, car vous ne diriez pas cela : Montmeillan ne se peut prendre. — Bien, bien, Monsieur, repartit Rosny, je vous en crois ; néanmoins ne mettez pas le roi en cette peine ; s'il me l'avait commandé , j'en viendrais bien à bout ; mais je veux croire qu'il n'en sera point besoin, et que le roi et vous, vous vous séparerez bien contents l'un de l'autre. » — Le duc, décontenancé, se contenta de répondre que telle était effectivement son intention '.

Quelques jours après, la guerre était décidée. «Mon nmi, dit Henri IV à Rosny, vous avez bien deviné; M. de Savoie se moque de nous. Il s'agit de ne rien oublier pour lui faire sentir sa perfidie. » r— Lé grand maître n'oublia rien, en effet; en dépit des « procédures malicieuses » de Biron, qui parurent presque à découvert dans l'expédition, l'attaque des places de la Savoie fut conduite avec une énergie et une habileté merveilleuses. Depuis les sièges de Paris, de Rouen, de la Fère et d'Amiens, la science de l'artillerie et du génie, grâce à Rosny et à quelques autres hommes d'élite, avait fait d'énormes progrès -. Il faut lire dans les Éconoinies les gigantesques travaux auxquels on eut recours pour mener les canons à bras, la nuit, au bord des précipices, « une roue en l'air », dans les montagnes, et pour les mettre en batterie devant

1 Économies.

2 Voyez , ci-après , le chap. ix.

UOSNV ET LE lîOF [)E XAVARRE lO.S

CCS niils d'aigle. L'industrie et l'intrépidité du grand maître ne se démentirent pas un instant ; la clef de laMaurienne, Charbonnières, jugée capable jusqu'alors d'arrêter indéfiniment une armée, succomba au bout d'une semaine ; la science de l'artilleur Rosny avait été jusqu'à prédire exactement le jour et l'heure de la prise. Les forteresses de Conflans et de Montmeillan eurent le même sort. L'orgueilleux roi des montagnes se vit donc réduit à faire acte de soumission : par le traité du 17 janvier 160i, il paya trois cent mille livres, et céda au roi, en échange du marquisat de Saluées, qu'on préférait lui laisser, la Bresse, le Bugey, le pays de Gex, Valromey et la citadelle de Bourg. — Cette paix compléta l'œuvre du traité de Vervins, et acheva de consolider la royauté d'Henri de Bourbon.

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