‹ Sully et son temps d'après les mémoirs et documents du XVIe siècleChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sully, financier. — La maison de l'Arsenal. — Réforme des abus. — Grandes cabales des envieux. — Caractère de l'administration de Sully. — Le ménage des champs. — Les fruits de la paix. — Sully et les manufactures.

Les peuples, non plus que les individus, ne sont éternels ; ils parcourent l'un après l'autre une carrière mystérieuse, au terme de laquelle ils semblent choir dans un précipice invisible; les races elles-mêmes, d'où sortent, comme de souches mères, les groupes divers des nations, s'usent et disparaissent insensi-

lilomi nt. Cette force de dépérissement varie cependant d'un peuple à l'autre : tel empire a eu un moment (le grandeur unique, suivi d'une irrémédiable décadence; chez tel autre, au contraire, le ressort, après avoir faibli sans se briser, redresse inespérément la machine sociale et pohtique. La France, au temps d'Henri IV, en offre un remarquable exemple ; ce malheureux royaume rebondit en quelque sorte du fond de l'abîme, et en dix années, sous la main d'un roi et d'un ministre vigilants, se répare de pied en cap par la vertu bienfaisante de l'ordre et du travail.

Bien que Sully ' demeure ajuste litre dans l'iiistoire comme le grand ministre d'un grand roi, on ne peut pas dire cependant qu'il ait surgi tout d'un coup; il n'a pas le génie natif, de franche venue, comme Henri IV, et ne saurait soutenir la comparaison avec son maître. Celui-ci, avant même d'agir, a déjà, dans son mélange de brillantes qualités et de graves défauts, une grandeur en quelque sorte virtuelle qui, le moment venu, éclate sans eCTort; la capacité de Sully, au contraire, est toute d'expérience et de réflexion; il y faut le temps, comme à sa fortune politique , si lente à se faire et à croître ; il y faut surtout l'action plus ou moins avouée, mais toujours présente, de son roi. La grandeur de Sully, si réelle

1 Nous donnerons désormais à Rosny, ministre du roi de Franco , le nom sous lequel il est resté dans l'histoire, bien qu'il n'ait été revèlu de la duché-pairie de Sully qu'en l'année 1606.

SULLY ET LE liOI DE FRANCE ion

qu'elle soit, est donc avant tout acquise et de reflet; elle vient essentiellement , non pas de facultés supérieures et dominantes, mais d'aptitudes nombreuses et variées; Rosny, simple compagnon du roi de Navarre, avait déjà toutes les qualités solides qu'il déploya ensuite comme ministre du roi de France , et de bonne heure il annonçait le personnage divers qu'il tint tout ensemble ou tour à tour, homme d'épée, linancier, économiste, diplomate, politique, et, pour liuir, chroniqueur.

Le premier travail de Sully fut de débrouiller le chaos des finances, et ce chaos était cfl'royable. Un vieux capitaine, blanchi sous le harnais, se plaignait uu jour à Henri IV de sa pauvreté : « Venlre-saintgrisl lui repartit le roi, voilà des années que mon royaume est au pillage ; pourquoi u'avez-vous rien pris? )) — Cette saillie du Béarnais résume bien l'incroyable désordre administratif auquel Sully avait charge de remédier. Suivant le mot d'un député aux états de 1588, le peuple était « un pauvre passant détroussé ». La taille, en effet, ne pesait que sur les petites gens, et profitait, non pas au fisc, mais aux agents intermédiaires. Sur quarante -sept millions, levés au nom du pouvoir, la moitié restait aux mains des receveurs et des partisans '. La dette publique s'était augmenlée en quelques années de plus de deux

1 Économies : mémoire rédigé par SuUy au commencemcnl de son ministère.

cent cinquante millions; on devait sept millions à l'Angleterre, trente-six aux cantons suisses, quinze aux Allemands, neuf aux Pro\nnces-Unies ' ; le rachat du royaume avait coûté plus de vingt- sept millions. La liquidation menaçait donc d'être laborieuse \ mais Sully avait pour maxime que les affaires difiBciles le deviennent de plus eu plus « tant qu'on ne les manie que négligemment et par manière d'acquit ». Aussi entra- t-il dans sa nouvelle charge avec une sorte d'âpreté, qui fut sans doute d'autant plus grande qu'il avait eu plus de peine à obtenir ces hautes fonctions. On n'avait jamais vu, et l'on ne devait pas revoir jusqu'à Colbert d'administrateur aussi vigilant et tout ensemble aussi intègre ; ses ennemis l'accusaient d'être sans entrailles; la vérité, c'est qu'il était sans partialité ni faiblesse.

C'est en 1599 qu'il a le titre officiel de surintendant des finances ; dès lors il mène de front deux existences, la vie active des ambassades et des tournées de surveillance, la vie sédentaire de cabinet, de labeurs opiniâtres , de nuits passées aux chiffres et aux écritures : cette double vie , il la continua jusqu'à la mort de son maître , et ce régime excessif contribua peutêtre à lui donner, dans les derniers temps, l'air fâché et rébarbatif que l'on remarque ^n ses portraits '. Tous les jours, dès quatre heures du matin, hiver comme été, il entrait dans son cabinet de l'Arsenal

1 Economies, t. II.

2 CaLiiict deseslampes, LiLliollu'-que nationale.

SULLY ET LE ROI DE FRANCE Hl

pour y nettoyer « le tapis » des affaires courantes ; à six heures et demie il était tout habillé; à sept heures il se rendait au conseil, où il demeurait jusqu'à dix heures et souvent jusqu'à onze ; puis il allait dîner, et sa table avait toujours, quelques convives qu'il y eût, le même nombre de services. Après dîner venait le tour des affaires privées : Sully entrait dans sa a grande salle », qu'il trouvait toute pleine de monde, et là il donnait audience à chacun, commençant toujours « par les ecclésiastiques, et ensuite par les gens de village et autres simples personnes » qui appréhendaient par thnidité de l'approcher. Cette maison laborieuse de l'Arsenal n'était pas cependant « sans fanfares et passe-temps » ; le soir venu, on fermait les portes aux gens d'affaires, à moins qu'on ne vînt expressément de la part du roi, et l'on recevait seulement « ceux qui ne voulaient parler que de rire et de se réjouir, jusque sur les dix heures », qui était le moment où Sully se couchait toujours.

M. de Montyon, dans ses Particularités et Observations sur les ministres des finances, dit que Sully a été pour la France , dans l'ordre financier, ce qu'a été pour la Grèce, en astronomie, le philosophe qui lui a enseigné que le soleil était plus grand que le Pélopouèse. C'était déjà beaucoup, au commencement du XYu' siècle, à une époque où toutes les questions n'avaient pas encore été compendieusement discutées dans de gros livres de théorie, comme elles l'ont été de nos jours. Sully, homme de me'-

yiage, nous l'avons vu, dans toute l'acceptiou du mot, ne s'embarque pas à la découverte de terres inconnues; il se contente de bien fouiller et retourner le cbarap soumis à son inspection, et de n'y laisser, suivant le vers du fabuliste, « nulle place où la main ne passe et ne repasse. » Son souci principal et son principal talent, c'est, d'une part, de bien suivre dans sa marche l'argent destiné aux coffres de l'État, et de ne l'en laisser dériver ensuite qu'à bon escient; c'est, d'autre part, de retenir les écus dans la poche des sujets du roi, tant qu'il n'y a pas nécessité de les eu faire sortir. Ses principes sont simples, et, pour nous, savautissimes, mais non plus riches, ils sont des plus élémentaires : après avoir fait une recherche exacte de tous les revenus du royaume, Sully arrête la ruineuse coutume des anticipations d'une année sur l'autre ; il défend qu'on assigne sur chaque partie de la recette plus de dépense qu'elle n'eu peut couvrir, et il sépare eu deux caisses distinctes les fuuds réservés aux services publics et ceux qui doivent pourvoir au payement des intérêts de la dette. Ou sait que, sous l'ancien régime, certains impôts étaient affermés, c'est-à-dire que le soin de les percevoir était confié à des fmanpiers qui payaient à l'État une somme déterminée, et gardaient ainsi le surplus de l'argent levé par eux sur le peuj)le. Un grand nombre de ces fermiers sous -louaient même avec béuélice à des sous -fermiers, qui Iruii-

SULLV KT LE KOI DH FliANCK H3

valent moyen de s'enrichir à leur tour, de sorte que le gouvernement ne savait jamais quel était le produit réel de ses fermes. Avec Sully tout change; les sous -fermiers sont obligés de représenter leurs sous -baux, de verser directement au trésor, et les fermes sont adjugées dorénavant aux enchères publiques. Du jour au lendemain le rendement se trouva doublé. Sully réforme en même temps un autre abus singulier. Certains créanciers de l'État, parmi lesquels figuraient des princes étrangers , tels que le grand-duc de Toscane, avaient reçu en gage un droit ou une perception, — qui les gabelles, qui les parties casucUcs, qui les péages sur les rivières, — et se payaient ainsi de loin par l'intermédiaire de partisans qui levaient à leur propre bénéfice deux fois plus qu'ils n'avaient mandat d'envoyer. Que de sources de profits frauduleux se trouvèrent tout à coup taries! Mais aussi la poule aux œufs d'or de la légende, n'étant plus sottement éventrée, recouvra sa fécondité quotidienne. Bien des gens, il est vrai, n'y gagnèrent pas ; d'Épernon, par exemple, perdit à ces réformes soixante mille écus de rentes. C'était beaucoup : aussi essaya- 1- il d'intimider le surintendant; mais celui-ci, peu facile à intimider, rendit au duc hauteurs pour hauteurs, et la victoire définitive resta du côté de la justice.

Malgré ces services incontestables, Sully cueillait quelquefois c< plus d'épines que de roses au jardin des courtisans ' ». Les réclamations, les clameurs, les calomnies même des intéressés ne manquaient pas d'aller leur train ; le roi en avait chaque jour « les oreilles rebattues ^ ». Il n'y avait mine qu'on ne pratiquât sous les pas du surintendant; ses ennemis jetaient des mémoires et des libelles outrageants sous la table du roi, sous le tapis de sa chambre; on en mettait en cachette jusque dans ses poches et sous le chevet de son lit; on accusait Sully d'entretenir des intelligences avec les ennemis du dedans et du dehors ; on affirmait que, sous prétexte de faire des achats d'armes et de munitions pour ajjprovisionner les magasins de l'État, il formait pour lui-même un arsenal à l'étranger, et s'y ménageait un fonds de deniei's, en vue de lever plus tard des reîtres et des lansquenets, avec lesquels il pourrait « entreprendre à sa guise contre le roi ». Si absurdes que fussent ces propos, Henri IV inclinait parfois à les accueillir; soit que la froide sévérité de Sully, sou regard toujours ouvert sur les coupables faiblesses

1 Économies.

•>■ Ibul.

auxquelles le roi ne s'abandonnait que trop volontiers, lui devinssent parfois importuns; soit, tout simplement, que les mêmes discours, sans cesse répétés, arrivent tôt ou tard à enfoncer la pointe du soupçon dans les esprits les moins disposés à la défiance ; mais Sully avait un art merveilleux pour dissiper tous ces ombrages dans l'àme mobile de son maître , et celuici, dont le cœur valait mieux que la tête, ne manquait jamais de revenir le premier, avec un de ces mots charmants que lui inspirait, à l'occasion, sa nature sensible.

Le Béarnais, toutefois, évitait soigneusement de donner « trop de batailles » en faveur de son serviteur. Celui-ci, non content d'avoir épuré le présent et garanti l'avenir, eût voulu, comme le fera plus tard Colbert, châtier le passé. En 1601 , il essaya de rechercher, au moyen d'une chambre de justice , instituée tout exprès, les malversations antérieures des traitants. Au point de vue financier, cette opération rétroactive promettait d'être magnifique; mais, à un autre point de vue, elle n'était pas sans dangers. Ceux mêmes qu'il s'agissait de poursuivre, les Zamet, les Gondi et autres, ne vivaient -ils pas familièrement dans la société du monarque? N'étaient - ils pas les pourvoyeurs, les banquiers et les compagnons de ses plaisirs illicites? Le moyen de frapper ces coupables de haut bord, comme on frappait les « pauvres grimelins » qui n'avaient fait que « grappiller! » Malgré sa bonne volonté, Sully se

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vit donc arrêté, dans cette chasse aux gros oiseaux de proie, par le roi et son entourage; on se contenta de faire rendre gorge aux larronneaux, lesquels payèrent pour les vrais voleurs, et le passé eut dès lors son satisfecit officiel'.

Eu cette même année 1601, Sully présenta au roi un grand tableau des matières afférentes à sa triple administration de surintendant, de grand voyer et de grand maître de l'artillerie. Ce tableau était divisé en cinq états : 1" l'état des finances de chaque province, avec les natures diverses d'impôts, la partie qui se dépensait sur place , et celle qui aboutissait au fisc; 2° l'état du trésor, indiquant toutes les recettes de l'année, avec l'emploi qui en était fait; 3^ l'état des recettes et des dépenses de l'artillerie, avec l'inventaire du matériel existant; 4° l'état de la grande voirie; 5° l'état des réparations et fortifications des villes , châteaux et places frontières. Quelques années plus tard, Sully entreprend, en outre, une vérification générale des comptes, gages et profits de tous les officiers de finances, percepteurs, trésoriers-, etc.

1 Économies, t. I.

2 Les autres opéralions financières de Sully consistèrent , on le sait, dans une vérification générale des titres des rentes, qu'il réduisit d'une façon un peu arbitraire , il est vrai ; dans «la suppression d'un grand nombre d'offices inutiles; dans la régularisation de la vénalité des charges, dont la propriété héréditaire se trouva confacrée moyennant un droit annuel, ou paulelte, équivalant au soixantième de la valeur de chaque office (voyez de Thou, tome VI , livre Lxxxii, Supplément de VEstoile et Mémoires de Fontenay- Mareuil) ; enfin dans le recouvrement des parties aliénées du domaine.

Le résultat de toutes ces mesures apparaît au roi dans le rapport que Sully lui présente en l'an 1 600 : Cent millions de dettes ont été acquittées, trente à trente -cinq millions de domaines et de rentes sont en voie de rachat; le revenu disponible de l'impôt, au lieu d'être de neuf millions, comme en 1596, est de vingt raillions, et il reste, toutes charges payées et toutes les dépenses ordinaires assurées, une réserve de vingt à vingt- deux miUions , dont les cinq sixièmes sont en argent dans les tours de la Bastille, sous la garde de Sully, gouverneur de la grande forteresse d'État.

Et tout cela, sans impôts nouveaux, par le seul effet d'une surveillance attentive et d'une rigide économie. Sully, dans son cabinet de surintendant, est encore le même homme qui , chez lui , à Rosny, contrôlait la recette et la dépense, et tenait de sa main les registres, écrivant tout par le menu et au jour le jour. Comptable exact et minutieux, comme le fut après lui Colbert, il force tout le monde à bien compter, à son exemple; il attaque les abus et les scandales financiers, pour ainsi dire, à coups de hache ; et sa main de trésorier, une fois fermée , a tant de mal à se rouvrir , que le roi lui-même osait à peine lui demander de quoi payer ses dettes de jeu. La préoccupation de Sully, c'est d'entasser dans la cassette , un peu comme l'avare, qui renonce aux revenus plutôt que de perdre de vue son capital. C'était, du reste, une erreur du temps : on ignorait

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encore en France la science du crédit et de la circulation, que, depuis si longtemps, connaissait si bien l'Italie. Sully n'est donc pas un financier novateur et hardi, il n'est que bon surveillant et réparateur ; il n'y a rien dans son œuvre qui ressemble à la grande mesure par laquelle Colbert simplifiera les tarifs douaniers; il ne songe pas à créer de nouvelles ressources, il se borne plutôt à ménager et à féconder celles qui existent : c'est un financier défensif.

Sully économiste , c'est encore Sully financier. Sa vue nette aperçoit bien les éléments naturels de richesse que possède la France; mais elle ne va pas au delà. Il estime qu'il ne faut pas « forcer » les climats, et que la France, pays agricole avant tout, et le mieux partagé à cet égard « après le royaume d'Egypte », doit s'en tenir aux deux mamelles qui la nourrissent. Homme positif par excellence , il aime les revenus qui reposent sur un fonds solide et sur un gage toujours représenté. Anissi, unissant dans un même axiome, dans ime égale sollicitude, le labourage et le pâturage , il multiplie, en faveur de ces « deux vraies mines et trésors du Pérou » , les dégrèvements et les mesures protectrices. Plusieurs

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villes rasées, deux cent cinquante villages brûlés, cent vingt- huit mille maisons détruites, tel était le résultat de près d'un demi- siècle de guerres civiles. Il fallait déblayer le sol et restituer une glèbe féconde au laboureur. Déjà, aux états généraux de 1588, l'archevêque de Bourges, parlant au nom du clergé, avait fait une peinture navrante de la misère des campagnes : c< S'il n'y est pourvu, disait l'éminent prélat à Henri III, bientôt vous serez roi d'une gi*ande contrée de terres vagues, sans sujets. » La situation depuis lors n'avait fait, naturellement, que s'empirer; en 1594, elle était devenue si intolérable que les paysans s'étaient soulevés en masse dans le Limousin, le Périgord, la Saintonge, le Quercy et l'Agénois, menaçant la France d'une nouvelle jacquerie. Moitié par force, moitié par douceur, on avait étouffé cette insurrection des croquants; mais l'agriculture était mourante , les pâturages n'existaient plus : or, sans cultures fourragères, point de bestiaux; sans bestiaux, c'est-à-dire sans engrais, point de blé. Sully, ministre, prend donc surtout à tâche de défendre le cultivateur contre les piUeries des hommes d'armes et contre les exactions des agents du fisc ', Dès 1598, il avait fait une tournée dans les provinces, afin de voir par ses yeux l'état des campagnes; en 1600, parut une grande ordonnance qui remettait au peuple vingt millions

' Édit de février 1597 et d'avril 159S. — Recueil des Ordonnance!' , d'Isambeit, t. XV.

de tailles arriérées, et réduisait de près de deux millions le supplément de taille, qu'on appelait la grande crue ; une foule de faux nobles durent rentrer dans la classe des roturiers : mesure qui , en restreignant le nombre des gens exempts de la taille, tourna au soulagement du pauvre bonhomme. De plus, les paroisses eurent la faculté de racheter, au prix de vente, les communaux qu'elles s'étaient vues forcées d'aliéner durant la guerre civile. Une autre ordonnance, en date de janvier 1601 , autorisa pai'tout le libre commerce et l'exportation des grains, ainsi que des vins et eaux-de-vie.

Si Sully n'osa pas entreprendre la réforme radicale du funeste et inique impôt de la gabelle , qui pesait si lourdement sur l'indigence, il essaya du moins d'adoucir, par ses recommandations répétées aux grenetiers et aux commissaires, les procédés de la perception. Puis, à son appel, accoururent du fond de la Hollande, contrée où la science de l'hydraulique était beaucoup plus avancée qu'en France , des ingénieurs habiles qui desséchèrent les marais inutiles, déclarés terres nobles par édit de janvier 1G07, et rendirent, surtout dans le Poitou, l'Aunis et la Saintonge , de vastes terrains à la culture. Les forêts, protégées désormais contre la h'ache, furent l'objet d'un aménagement régulier. De nouvelles routes furent construites, les anciennes furent améliorées, les ponts et levées se multiplièrent. Pour faciliter la circulation des voyageurs et le transport des den-

rées, Sully fit établir de nombreux relais sur les grands chemins, sur les traverses et le long des rivières; ces relais, créés à titre à' office, furent réunis, en 1602, aux postes royales. Le service des coches et carrosses publics, qui datait de Charles IX, fut également concentré aux mains d'un commissaire général et surintendant '. Sully voulait, en outre, unir ensemble, par un vaste système de canaux, les trois mers qui baignent la France; en 1604 fut ouvert le canal de Briare, qui rejoint aujourd'hui la Seine à Moret; la même année, le grand voyer présentait au roi le plan d'un autre canal, entre l'Océan et la Méditerranée, par l'Aude et la Garonne; cette œuvre sera exécutée plus tard, sous le patronage de Colbert, par le grand ingénieur Riquet.

Nous voilà bien loin déjà des sombres jours du siège de Paris. Dans la nature aussi bien que dans les âmes se manifeste, vers l'an 1600, « un immense et vigoureux printemps - ». L'agriculture semble de-

1 II y avait, entre autres, les coches réguliers de Paris à Orléans, Troyes, Roufn, Bcauvais, Amiens; la place, taxée par édit, coûtait un écu et un quart de Paris à Orléans, Rouen ou Amiens. — Reexieil d'I- $ambert, t. XV.

2 Sainte-Beuve , Causeries du lundi , t. XIII, article sur Henri IV.

venue le souci général; on s'y adonne avec une ardeur qui ne va point d'ailleurs sans profits immédiats. Un gentilhomme fermier du Languedoc, Olivier de Serres, l'inventeur des prairies artificielles, reprend, avec des visées plus sérieuses, la plume du rustique Jehan de Brie % le bon berger du xiv" siècle, et formule la théorie de l'ait agricole dans son Théâtre d'agriculture et Ménage des champs, dont Henri IV, chaque jour après diner, se faisait lire un passage-. Ce sont les idées d'Olivier de Serres que Sully, d'accord avec le roi, travaille à mettre en pratique : il voudrait renvoyer à la glèbe tous ces nobles qui, depuis François I", s'empressaient en beaux costumes à la cour, portant « leurs moulins et leurs prés sur leurs épaules^ ». Au fond, l'idéal de Sully économiste est à la fois champêtre et féodal : c'est d'abord une fertile campagne; puis, en haut, sur la coUine, le château seigneurial, démantelé, bien entendu; en bas, le village, où l'on arrive par de

1 Auteur du Vrai Régime cl Gouvernement des bergers et des bcrgrrcs. — Cet ouvrage, écrit au xiv» siècle , n'a été publié qu'au xvio.

2 « Nos jardins et nos basses-cours , dit M. Poirson , doivent au xvio siècle une foule d'importations aussi agréables qu'utiles; on peut citer le dindon , le canard de Barbarie et la pintade parmi les oiseaux de basse-cour, et l'artichaut parmi les légumes. Le marronnier d'Inde et le robinier, improprement appelé acacia, ont éli? introduits au commencement du xviio siècle. Le tabac et la betterave s'étaient naturalisés dés le xvi". Olivier de Serres remarque que la betterave rend en cuisant un jus semblable à du sirop ou à du sucre; il fallut deu.v siècles pour qu'on tirât les conséquences de cette observation. »

•1 Cette expression pittoresque autant que juste est de Martin du Bellay, Mémoires, chap. x\ii.

belles routes plantées à' ormes ; tout alentour de jaunes épis, ou des bestiaux jusqu'au ventre dans les longues berbes; le paysan enfin, avec son cheptel « insaisissable », vivant, suivant le vieux dicton, « heureux en suffisance », et bornant toute son ambition à la fameuse pouh au pot , promise dès lors pour les jours de fête, et qu'on devait attendre longtemps.

C'est une vérité toujours vraie que la paix nourrit bien le laboureur « même en Sologne », et que la guerre le nourrit mal « même en Beauce ». — « Quand la cigale chante son doux refrain , dit un personnage d'Aristophane dans la Paix , j'aime à visiter mes vignes de Lemnos, pour savoir si elles commencent à pousser; j'aime à voir se gonfler la jeune figue, et, quand elle est mûre, je la mange, je la savoui'e, et je m'écrie : Jours de bonheur! » — Un tableau analogue des charmes de la paix se retrouve dans maint mémoire du commencement du xvii' siècle. Avec quel enthousiasme et quel plaisir de réminiscence l'abbé de Marolles, par exemple, nous décrit la fertilité des campagnes, le doux repos, la prospéinté des paysans de la Touraiue à la fin du règne d'Henri IV (1609)! Quelle difléreuce entre ce temps-là et la triste époque antérieure, où les sergents des tailles et les gens de guerre traitaient en conquérants le « plat pays »! Les prairies étaient donc enfin redevenucs verdoyantes; les arbres s'étaient donc remis à porter

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des fruits! « 11 n'y avait rien de si doux, écrit l'abbc de Marollcs, se souvenant de son enfance, que d'entendre le ramago des oiseaux, le mugissement des bœufs et les chants des bergers. » Puis il nous peint, dans la saison de la récolte , les troupes de moissonneurs courbés sur leurs sillons, les uns ramassant les javelles, tandis que les autres chargeaient les gerbes dans les charrettes, et que les enfants, gardant (le loin les troupeaux, — car les troupeaux avaient reparu, eux aussi, — glanaient les épis « qu'une oubliance affectée avait laissés pour les U'jouir. » Il parle encore des repas rustiques à l'ombre des cormiers, des poiriers ou des ormes chers à Sully; il décrit les « propres » habillements des paysans, les coiffures des paysannes, avec leurs perles de verre, et les fêtes des épousailles, et les danses, « On ne se plaignait point, ajoute-t-il, des impositions excessives; chacun payait sa taxe avec gaieté, et je n'ai point de mémoire d'avoir ouï dire qu'alors un passage de gens de guerre eût pillé une paroisse, bien loin d'avoir désolé des provinces entières, comme il ne s'est vu que trop souvent depuis'. » — C'est qu'en efiet, au temps où l'abbé de Marolles écrivait ses mémoires, les mauvais jours étaient revenus pour le laboureur; la prospérité du royaume ne survécut pas à Henri IV, ni au ministère de Sully ; cette pro-

1 Mémoires d» l'abbé de Marolles, édition de 1656.

spérité semble avoir eu sous l'ancien régime un moment unique et fugitif, dont le souvenir s'est conservé traditionnellement cIil'z les . habitants de nos campagnes.

En matière d'industrie et de commerce, Sully avait besoin d'être complété par Henri IV. Gentilhomme campagnard avant tout, il a la main prompte aux règlements somptuaires; il n'aime pas toutes ces « rares étoffes et denrées » que consomment des « marjolets de cour et de ville »; il a le mépris des manufactures, dont Colbert aura la passion. On le croirait, à cet égard, du temps de Louis XII. Il ne veut ni du mûrier, dont Henri IV, mieux avisé que lui , propage pourtant la culture , ni d'aucune de ces fabrications de luxe, pour lesquelles la France était tributaire de l'étranger. Tout entier au monde agricole , il oublie ou n'apprécie pas assez le monde industriel, dont il traite les produits de « colifichets », et il faut que le roi, dont les idées allaient plus avant, l'oblige à s'en souvenir.

Henri IV, en effet, voyait dans les manufactures « un des principaux expédients pour rétablir le

royaume ' ». Il voulait, d'après les principes d'Olivier de Serres ■ et de Barthélémy de LafFemas '\ doter la France d'industries nouvelles, notamment de celle de la soie, pour laquelle nous payions annuellement des sommes énormes à l'étranger, et principalement à l'Italie. La France avait d'ailleurs, sous ce rapport, des manufactures tout établies à Lyon et à Tours; il fallait en favoriser le développement par la propagation du mûrier, qui fournirait en abondance la matière première du travail. Dès 1599, Olivier de Serres fut chargé de faire expédier à Paris de quinze à vingt mille pieds de ces arbres, et des magnaneries ^ se formèrent aux Tuileries, au château de Madrid et aux Tonrnelles. Il fut décidé, en outre \ qu'une pépinière de mûriers serait établie dans chaque élection, sous les auspices deLaffemas, nommé contrôleur général du commerce. Sully luimême concoui'ut docilement, sous l'ordre du maître, au succès d'une innovation qu'il n'avait pas approuvée ; il fit faire des plantations de mûriers à Mantes, à Rosny, et dans son gouvernement du Poitou. La postérité n'a point à se plaindre qu'Henri IV, en cette

1 Pi-L^ambule de l'éilit d'août IfiOrî.

2 La Cueillette de la soie par la nourriture des vers qui la font, par Olivier de Serres.

3 Histoire du commerce de France, |iar Isaac de LalTomas, ùi've do liarthélemy de Laffemas. {Archives curieuses de l'histoire de France, tome XIV.)

* De nmgniaux, nom qu'on donne aux ver» à soie dans le Midi. '■> Édit de décembre 1602.

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matière, ait tenu bon contre les idées un peu étroites de son ministre, car aujourd'hui la seule industrie de la soie produit annuellement en France une valeur de trois cents millions de francs.

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